Stefan Wilkanowicz, ancien directeur de « Znak »:
Jean-Paul II ne s’est pas laissé récupérer !
Cracovie, 9 juin 1997 (APIC) Durant cette visite en Pologne, le pape a su se prémunir contre toute manipulation politique, se réjouit Stefan Wilkanovicz, ancien directeur de la revue « Znak ». « Après cette visite, les courants politiques qui ont instrumentalisé l’Eglise ou le pape à leur profit ne pourront plus le faire », déclare dans une interview accordée à l’APIC celui qui est aujourd’hui vice-président du Conseil des laïcs de Pologne. Il vise en particulier « de petits groupes pas très homogènes avec à leur tête de petits manipulateurs » qui veulent s’approprier le pape.
« Znak », revue de référence des intellectuels catholiques, est un mensuel (3.000 exemplaires) aujourd’hui associé à l’hebdomadaire catholique « Powszechny Tygodnik » (35.000 exemplaire). Ces deux médias – auxquels collabora un certains Karol Wojtyla – jouèrent un rôle historique dans la résistance catholique sous le communisme. Depuis, le mouvement intellectuel catholique est divisé entre les partisans de Walesa et de son style sans compromis, et ceux de Masowieski, qui furent en concurrence lors des présidentielles de 1990. « Znak » s’était à l’époque opposé à la candidature de Walesa, qui l’avait emporté. Le climat s’est apaisé depuis, mais deux conceptions de l’engagement politique continuent d’opposer les partisans d’un parti catholique fort et ceux d’une présence des catholiques dans différents partis.
APIC: Jean-Paul II a accompli sept journées sur les onze prévue pour ce voyage en Pologne, pouvez-vous tirer un premier bilan ?
S.Wilkanovicz: La visite du pape a lieu dans un contexte de désarroi et de division de la société et de l’Eglise. Nous attendions de lui est qu’il donne le ton, en allant au fond des choses mais en restant conciliant, et se gardant de toute manipulation politique. Depuis le début de la visite, il répond parfaitement à notre attente. Il est très ferme sur les problèmes sociaux et indique la responsabilité de l’Eglise et la nécessité de son engagement social, et c’est très bien. D’un autre côté, il est très réservé vis-à-vis de la politique. Nous avons besoin de témoins de l’Eglise dans la société et dans la culture. Ni le pape ni la société polonaise ne veulent un engagement politique direct. Il existe une différence essentielle entre la lutte politique directe pour le pouvoir et l’accès aux fonctions de l’Etat, et l’action politique pour le bien commun. Le pape se montre très réservé sur la question des partis. C’est très clair. Après cette visite, les courants politiques qui ont instrumentalisé l’Eglise ou le pape à leur profit ne pourront plus le faire.
APIC: Quels sont ces courants dont vous parlez ?
S. Wilkanovicz: Ils sont composés de petits groupes pas très homogènes avec à leur tête de petits manipulateurs qui disent: « Nous sommes au pape » et donc « Le pape est avec nous ! ». Il y a aussi un courant parallèle qui s’incarne dans « Radio Mariya ». Cette radio est catholique, mais il lui arrive d’encourager la xénophobie, de dénoncer le complot juif et les maçons. L’épiscopat a tenté d’intervenir, mais sans succès. Il prend maintenant ses distances. Cette radio est très écoutée dans des milieux les plus populaires, sans grande formation et donc faciles à manipuler, auxquels on inculque la peur des ennemis de l’Eglise et de la Pologne, qui serait une forteresse assiégée. Ces auditeurs sont pourtant de braves gens, et on ne peut pas non plus mettre en cause la rédaction. En fait, le problème vient de ce que la parole est donnée sur antenne, sans jamais de contradiction, à toute personne qui désire exprimer ses propres thèses. C’est ce qui fait le succès de la radio, mais on diffuse ainsi des sottises.
APIC: La Pologne ne manque pas de références, ni de racines profondes. D’où vient le désarroi dont vous parlez ?
S Wilkanovicz: Il s’explique d’une part par la peur des « communistes ex-communistes » au pouvoir. On ne peut pas dire qu’ils sont encore des communistes. Aujourd’hui ils sont en tout cas tout à fait libéraux. Mais une fois revenus au pouvoir, ils jouent sur les deux gammes, celle du programme libéral et celle du populisme né de la tradition communiste.
C’est ainsi que la Pologne est devenue un lieu de confrontation de deux déformations culturelles. L’héritage communiste venu de l’Est se transforme en néo-manichéisme, avec une vision du monde en noir et blanc et une certaine agressivité, héritée de la lutte des classes, qui reste ancrée dans les mentalités. De l’Occident, nous recevons la déformation d’une culture kaléidoscope, où tout change, tout bouge dans un pur relativisme. Nous sommes à la fois dans un culture chaotique, relativiste, matérialiste venue de l’Occident et un sectarisme religieux et politique venu de l’Est. Il nous faut certes un pluralisme, mais établi sur une base commune à tous.
APIC: Comment cette confrontation se traduit-elle concrètement dans la vie des gens?
S. Wilkanovicz: Sur le plan économique par exemple, la notion d’Etat providence est intact. Même si l’Etat joue le rôle du méchant dans la vision libérale, il reste que l’on attend encore tout de l’Etat, ce qui favorise le populisme. Ce qu’il manque à Pologne pour se sortir de cette confrontation? La conception de l’Etat solidaire, une société nouvelle à créer où l’on repense en particulier le problème du chômage et du travail. Nous assistons à une double destruction: ceux qui ont du travail en ont trop, tandis que d’autre en sont privés.
Il nous faut aussi sortir de la culture bureaucratique par une vraie décentralisation, en favorisant des initiatives locales, comme celle de ce prêtre de Silésie qui, effaré par les problèmes du chômage dans sa commune, a réuni absolument tout le monde, responsables politiques et sociaux, autorités civiles, pour tenter de trouver des solutions locales. Il faut aller dans cette direction et non dans celle que privilégie l’actuel gouvernement en plaçant autant d’amis possibles à tous les postes clefs régionaux.
APIC: Une visite du pape peut-elle faire bouger les choses ?
S. Wilkanovicz: Selon les responsables de la télévision, le pape a battu les records d’audience en tranche d’horaire comparée. 9 millions de téléspectateurs (la Pologne compte 38 millions d’habitants ont suivi la messe du premier jour. Les médias de toutes tendances rivalisent pour assurer la couverture la plus large possible de la visite, et il faut reconnaître que leur travail est objectif. Je ne vois pas de tentative de manipulation.
Au fond, les gens sont fatigués par les querelles. Ils se disent: enfin, avec le pape, on peut avoir confiance. J’ai même l’impression que l’attente des Polonais est cette fois plus grande que lors du précédent voyage. Il y a un plus grand désir d’entendre des lignes claires. Je pense qu’il restera quelque chose de ce voyage.
APIC: Y compris chez les jeunes, que l’on dit gagnés par l’indifférence religieuse ?
S. Wilkanovicz: Il y a chez les jeunes une mode anticléricale, très influencée par les médias, qui font passer l’Eglise pour opposée à la liberté. A cela s’ajoute le fait que beaucoup s’investissent complètement dans leurs études et ensuite dans la recherche d’un emploi stable, ce qui les rend indifférents aux problèmes sociaux ou à la question de l’Eglise. Cela dit, ce courant peut facilement se renverser. Jean-Paul II, avec son charisme, peut avoir beaucoup d’influence. A propos de charisme, on voit aussi combien cette visite était importante pour Jean-Paul II lui même. Il a besoin de ce contact avec les jeunes et les gens de son pays. Du coup il a retrouvé sa vivacité. Il est de bonne humeur. Il avait besoin de cela.
APIC: On parle beaucoup de la sécularisation en Pologne. Qu’en est-il ?
S. Wilkanovicz: Les séminaires ne se sont pas vides, même si l’on constate une légère baisse des entrées, comme de la pratique religieuse. Mais en aucun cas nous assistons à une chute. Nous sommes en présence d’un processus lent dont l’issue dépend beaucoup de l’attitude des prêtres. Il exige qu’ils se convertissent, qu’ils adoptent un autre style beaucoup, plus profond, et aient une relation plus fraternelle avec les gens. Le problème, c’est qu’ils sont terriblement surchargés. Absorbés par la catéchèse, ils manquent de temps et de force pour réaliser une vraie pastorale. Quant à l’action des laïcs, elle se heurte aux problèmes financiers énormes de l’Eglise. Elle ne peut pas embaucher beaucoup de monde.
APIC: La vague d’anticléricalisme dont vous avez parlé ne vient-elle pas de l’engagement du clergé en politique ?
S. Wilkanovicz: L’engagement de la hiérarchie lors des dernières élections présidentielles a été un échec, mais elle résultait d’une certaine tradition, car les gens en Pologne n’ont jamais aimé l’engagement politique direct du clergé. Lors de ces élections, l’épiscopat n’a pas pris officiellement position, mais les prêtres se sentaient engagés. Cela dit, il est difficile d’émettre un jugement juste sur une situation aussi complexe.
APIC: Cette visite du pape aura-t-elle une influence sur les prochaines élections législatives de septembre prochain ? Et sur l’issue de la discussion actuelle sur l’avortement, après la décision de la Cour constitutionnelle d’annuler la clause autorisant l’avortement pour des motifs matériels ou économiques ?
S. Wilkanovicz: Je ne sais pas. Je me souviens de la plaisanterie du pape, l’autre jour devant les jeunes: « Ni à droite, ni au centre, ni à gauche, saint Adalbert va vous réconcilier ». Cette remarque n’était pas anodine. Elle marque une certaine réserve de Jean-Paul II vis-à-vis de partis, et un appel à une collaboration sur les valeurs. Pour l’avortement, c’est très difficile à dire car, en cas de référendum, ce sera 50/50. On ne peut pas savoir.
APIC: Le Président Kwasniewski a annoncé que le concordat entre l’Eglise et l’Etat ne tarderait pas à être signé. En quoi est-il nécessaire ?
S. Wilkanovicz: Nous cherchons actuellement un autre terme. En polonais, le mot « concordat » inclut le concept d’une claire séparation de l’Eglise et de l’Etat, d’où une certaine crainte du côté de l’Eglise. Mais ce concordat est très important, car il existe en Pologne une véritable jungle de lois et de règlements. Or l’Eglise a aujourd’hui besoin d’une clarification et d’une stabilité institutionnelle dans sa relation avec l’Etat.
APIC: Vous assumez la vice-présidence du conseil qui a réglé l’affaire du carmel d’Auschwitz. Où en est-on après le scandale provoqué par l’installation d’un super-marché en ce lieu ?
Stefan Wilkanovicz: Cette affaire a été gonflée par un journaliste très lié à des milieux juifs polonais intransigeants. Elle a permis une bonne fois pour toutes de poser le problème d’Auschwitz dans son ensemble et dans la perspective de la nouvelle Pologne. Le gouvernement a suivi l’avis du conseil. Il a adopté un plan. Nous avançons maintenant sur la voie d’une solution. Le climat est très bon avec les juifs de Pologne, mais il faut dire qu’il n’est pas toujours facile pour des juifs américains, israéliens et français d’accorder ses violons. (apic/cip/imed/pr)
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