Paris: Rencontre avec le Père jésuite Jean-Yves Calvez, professeur de philosophie politique

Apic Interview

«Le devoir de destituer des gouvernements criminels»

Albert Longchamp, directeur de publication de l’hebdomadaire «Echo Magazine»

Paris, 8 septembre 2003 (Apic) «Le droit et même le devoir de destituer des gouvernements criminels sont au fond une extension du droit d’ingérence humanitaire». Ces propos sont ceux du Père jésuite Jean-Yves Calvez professeur de philosophie politique et sociale au Centre Sèvres d’Etudes philosophiques et théologiques à Paris. Cet ancien provincial des jésuites de France donnera le 26 septembre à Villars-sur-Glâne une conférence sur le thème des attentats du 11 septembre et de l’invasion de l’Irak, à l’occasion des 25 ans de l’Association Pierre Guérig.

Après ce premier contact avec la Russie, le communisme, la vie internationale, Jean-Yves Calvez est appelé à la direction de la Compagnie de Jésus, comme provincial de France d’abord et ensuite assistant du Père Général Pedro Arrupe à Rome, où il va rester près de quatorze ans.

De retour à Paris, il prend la direction de la revue «Etudes», et entreprend de nombreux voyages. Sans perdre de vue la Russie et même la Chine, il enseigne à l’Institut Catholique de Paris, séjourne tous les ans en Argentine et dans d’autres pays d’Amérique latine depuis vingt ans. En Russie, ce français a participé aux conversations avec l’Eglise orthodoxe sur demande du Cardinal Willebrands, préfet du Conseil pontifical pour l’Unité des Chrétiens.

Plus récemment, il accompagnait les premiers pas de la réinstallation des jésuites en Russie, lesquels viennent d’ouvrir une faculté de théologie et de formation spirituelle à Moscou. Le Père Calvez, âgé de 76 ans, s’intéresse de près, aujourd’hui, aux relations du christianisme avec la société et à l’évolution souvent dramatique de la vie politique internationale.

Le Père Jean-Yves Calvez, est aussi l’auteur d’une importante liste d’ouvrages sur la Doctrine sociale de l’Eglise catholique. Depuis une vingtaine d’années, il enseigne également en Argentine.

Albert Longchamp: Comment vous est venue votre «vocation politique»?

Jean-Yves Calvez: Ma carrière intellectuelle a commencé avec le marxisme, durant l’immédiat après-guerre, dans le contexte de la guerre froide. J’ai voulu clarifier mes propres idées et voilà pourquoi j’ai consacré un gros livre à la «Pensée de Karl Marx «.

Le livre a été publié pour la première fois en 1956, en plein soulèvement de Budapest. Ceci m’a mis en contact avec les idéologues d’Europe centrale et orientale, et même d’URSS, où j’ai participé à nombre de rencontres, pratiquement jusqu’à la fin du régime communiste.

Pourtant j’ai rarement enseigné sur le marxisme à cette époque! J’étais davantage préoccupé par les pays en voie de développement, dont la problématique s’est manifestée, à la faveur de la décolonisation, durant la décennie 1955-1965.

A.L.: Est-ce que la doctrine sociale de l’Eglise a pris des rides ?

J.-Y. C.: Oui, la doctrine sociale a vieilli. J’ai d’ailleurs écrit un ouvrage sur les silences de la doctrine sociale. Les problèmes ont changé. Il y eut un grand siècle de préoccupations consacrées à l’ordre social issu de la première révolution industrielle du XIXe siècle. Ces questions ne sont pas périmées. Débordée par la finance, par les exigences du marché globalisé, l’économie est forcée de se référer aux débats antérieurs.

Mais on enseigne moins la «doctrine» parce qu’on insiste davantage sur la critique du libéralisme actuel. Le pape Jean Paul II s’est engagé fermement sur cette voie. Il est exclut de ne poser aucune question sur le sens de l’économie, du néo-libéralisme. Le pape le dit avec une certaine raideur, mais aussi avec une rigueur nécessaire. Les grandes valeurs, dont le droit à la vie, ne sont pas négociables.

A.L.: A propos des valeurs, les religions ne deviennent-elles pas des catalyseurs de violence ? Par exemple, beaucoup d’Occidentaux ont peur de l’islam.

J.-Y. C.: Cette peur existe, mais on ne peut pas se débarrasser pour autant des valeurs. C’est pourquoi nos démocraties essaient tout de même de défendre les principes des droits de l’homme. Les gens de nos pays admettent que c’est la base de la coexistence entre courants, croyances, mouvements et religions, qui traversent désormais nos sociétés pluriculturelles.

Sans être d’accord sur toutes les conclusions, il est faut de prétendre que les valeurs poussent au fanatisme, et menacent nos démocraties. J’ai tendance à défendre nos pauvres démocraties pour dire: il y a de la ressource, sur le papier, certes, mais aussi dans l’intelligence et le coeur des gens. Tout cela n’est pas annulé. L’Eglise restera engagée dans ce domaine.

A.L.: Vous souhaitez, paraît-il, la publication d’une encyclique sur la mondialisation ?

J.-Y. C.: Je confirme! J’ai pensé écrire au nouveau préfet du conseil pontifical «Justice et Paix», Mgr Renato Martino, ancien représentant du Saint-Siège auprès des Nations Unies à New York, pour lui en faire la suggestion. Je crois qu’il ne faudrait pas tarder à faire une synthèse sur la mondialisation.

Le grand défi touche au fonctionnement des grandes démocraties, qui laisse à désirer. On nous fabrique des fonctionnaires, des titulaires, des mandataires, mais cela ne renforce pas la participation citoyenne. Les problèmes de l’organisation internationale sont énormes. Vous avez pu le constater avec le sommet du G8 en juin dernier.

Le malaise est profond. L’un des principaux points de préoccupation est la fragilisation du système des Nations Unies. Le système est envoyé au tapis par la guerre en Irak. La tâche immédiate est de trouver le moyen de le rendre au contraire efficace et de revoir son organisation. Le pape s’est prononcé clairement en ce sens avant la guerre en Irak. J’ai apprécié la position de la France et de l’Allemagne sur ce même dossier.

J’ai l’impression qu’il y a, sur le plan international, trois cercles : les Etats-Unis, l’Europe – assez proche finalement des valeurs défendues par les Etats-Unis – et enfin le bloc, si l’on peut dire parce qu’il n’a rien d’homogène, comprenant la Chine, l’Inde, l’Indonésie, le continent noir. Ces nations, et bien d’autres, représentent des proximités culturelles qu’on ne saurait négliger ou sous-estimer.

A.L.: Qu’en est-il de l’Europe?

J-Y. C.: Concernant l’Europe, nous devons admettre aussi que nous ne nous sommes pas assez écoutés ces dernières années. Voir l’attitude européenne devant la guerre en Yougoslavie. Les diplomates, les politiciens et même les opinions publiques des pays tels que la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie ou la Slovaquie, nous le disent ouvertement : «Ne nous demandez pas de choisir entre vous – Européens occidentaux – et les Etats-Unis ! Nous ne le pouvons pas. Durant des décennies, les Etats-Unis ont représenté pour nous la liberté «

La France et l’Allemagne ne doivent pas se brouiller gravement avec les Etats-Unis. L’équilibre européen serait le premier à se rompre. Voilà un message qui n’avait pas été assez entendu avant les événements du 11 septembre et le conflit irakien. Vous constaté aujourd’hui, non sans étonnement je suppose, qu’un renfort de soldats polonais est arrivé à Bagdad sur demande de Washington!

De même que l’Europe s’est remise debout, après la seconde guerre mondiale, grâce notamment aux relations nouées entre les jeunes d’Allemagne, de France, de Grande-Bretagne, nous ne perdrions pas notre temps à favoriser les rencontres entre les jeunes Hongrois, Polonais, Russes, etc., et les Italiens, Allemands, Français ou Suisses. simplement pour mieux se connaître.

L’unité de l’Europe se fera dans la conscience de ses diverses sensibilités. C’est une chance de paix dans un monde d’instabilité permanente, dont le terrorisme est le fruit tragique le plus visible à côté des drames comme Israël-Palestine, ou le Rwanda.

A.L.: Dans la revue «Etudes» de juillet-août 2003 vous avez émis l’idée que l’on ne devrait pouvoir renverser les gouvernements «voyous». N’est-ce pas une proposition dangereuse ? Une caution du terrorisme ?

J.-Y. C.: Ce n’est évidemment pas la méthode que je préconise. Mais, s’il y a un argument valable derrière toute l’affaire d’Irak, puisque tous les autres prétextes semblent être du vent, c’est qu’un régime insupportable a été abattu. Là-dessus, nous sommes presque tous d’accord.

Je ne justifie pas l’action des Américains. Mais eux nous disent : «Nous avons fait ce que vous, Européens, vous n’avez pas su faire avec Monsieur Hitler. Si vous étiez intervenus vigoureusement en 1935 ou 1936, il n’y aurait pas eu les Accords de Munich en 1938, qui ont ouvert la porte à la seconde guerre mondiale. Vous avez été faibles!» Donc, la question des renversements de gouvernements – une idée qui bouleverse certes les droits des Etats souverains – est posée.

Cela ne peut se faire que sur la base d’une organisation internationale, l’ONU en l’occurrence, et c’est effectivement ce qui s’est déjà passé avec le renversement, l’arrestation et la mise en accusation de Monsieur Milosevic. Donc, nous sommes déjà sur cette voie, afin d’empêcher des régimes violents de poursuivre leurs méfaits.

C’est une manière de porter secours à des populations en danger, qui ne peuvent pas se défendre elles-mêmes contre leurs institutions défaillantes. Le droit et même le devoir de destituer des gouvernements criminels sont au fond une extension du droit d’ingérence humanitaire. Elle pose une nouvelle et lourde responsabilité à la communauté internationale. AL/SH

Encadré

L’Association Pierre Guérig – Amérique latine (APG) célèbre ses 25 ans d’activité

Le Père Pierre Guérig est un jésuite suisse né à Fribourg en 1943. Après ses études et un diplôme d’ingénieur HES en génie civil, il entre dans la Compagnie de Jésus et manifeste très vite son désir de travailler en Amérique latine. Après une quinzaine d’années en Amazonie et un bref séjour en Europe pour des raisons de santé, il repart cette fois pour l’Amérique centrale, d’abord au Guatemala, puis au Honduras dès 1995, où il se trouve actuellement tout en partageant son expérience, durant quelques semaines chaque été, avec les hôtes de la Maison Notre-Dame de la Route à Villars-sur-Glâne.

L’Association qui s’est créée autour de lui a notamment pour tâches de financer l’infrastructure du Centre de formation «El Tabor», à 25 km de la capitale Tegucigalpa et de soutenir financièrement la participation des personnes les plus démunies.

A l’occasion de son 25e anniversaire, l’APG organise une série de manifestations: Vendredi 26 septembre, à 20h, à Notre-Dame de la Route, Conférence du Père Jean-Yves Calvez sur le thème: «Après l’effondrement des Tours jumelles de New York et le renversement de Saddam Hussein, quelles chances pour la paix et à quelles conditions». Samedi 27 septembre, à 20h30 en l’église du Christ-Roi à Fribourg, et Dimanche 5 octobre à 18h en l’église de Cully (Vaud): concert de Gospel par le groupe «Gospel Melody», une trentaine de jeunes de la Broye fribourgeoise et vaudoise. Dimanche 28 septembre, à 9h en l’église du Christ-Roi à Fribourg: Messe radiodiffusée par la RSR, dont la prédication sera assurée par Pierre Guérig. (apic/al/sh)

9 septembre 2003 | 00:00
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APIC – Interview

Stefan Wilkanowicz, ancien directeur de «Znak»:

Jean-Paul II ne s’est pas laissé récupérer !

Cracovie, 9 juin 1997 (APIC) Durant cette visite en Pologne, le pape a su se prémunir contre toute manipulation politique, se réjouit Stefan Wilkanovicz, ancien directeur de la revue «Znak». «Après cette visite, les courants politiques qui ont instrumentalisé l’Eglise ou le pape à leur profit ne pourront plus le faire», déclare dans une interview accordée à l’APIC celui qui est aujourd’hui vice-président du Conseil des laïcs de Pologne. Il vise en particulier «de petits groupes pas très homogènes avec à leur tête de petits manipulateurs» qui veulent s’approprier le pape.

«Znak», revue de référence des intellectuels catholiques, est un mensuel (3.000 exemplaires) aujourd’hui associé à l’hebdomadaire catholique «Powszechny Tygodnik» (35.000 exemplaire). Ces deux médias – auxquels collabora un certains Karol Wojtyla – jouèrent un rôle historique dans la résistance catholique sous le communisme. Depuis, le mouvement intellectuel catholique est divisé entre les partisans de Walesa et de son style sans compromis, et ceux de Masowieski, qui furent en concurrence lors des présidentielles de 1990. «Znak» s’était à l’époque opposé à la candidature de Walesa, qui l’avait emporté. Le climat s’est apaisé depuis, mais deux conceptions de l’engagement politique continuent d’opposer les partisans d’un parti catholique fort et ceux d’une présence des catholiques dans différents partis.

APIC: Jean-Paul II a accompli sept journées sur les onze prévue pour ce voyage en Pologne, pouvez-vous tirer un premier bilan ?

S.Wilkanovicz: La visite du pape a lieu dans un contexte de désarroi et de division de la société et de l’Eglise. Nous attendions de lui est qu’il donne le ton, en allant au fond des choses mais en restant conciliant, et se gardant de toute manipulation politique. Depuis le début de la visite, il répond parfaitement à notre attente. Il est très ferme sur les problèmes sociaux et indique la responsabilité de l’Eglise et la nécessité de son engagement social, et c’est très bien. D’un autre côté, il est très réservé vis-à-vis de la politique. Nous avons besoin de témoins de l’Eglise dans la société et dans la culture. Ni le pape ni la société polonaise ne veulent un engagement politique direct. Il existe une différence essentielle entre la lutte politique directe pour le pouvoir et l’accès aux fonctions de l’Etat, et l’action politique pour le bien commun. Le pape se montre très réservé sur la question des partis. C’est très clair. Après cette visite, les courants politiques qui ont instrumentalisé l’Eglise ou le pape à leur profit ne pourront plus le faire.

APIC: Quels sont ces courants dont vous parlez ?

S. Wilkanovicz: Ils sont composés de petits groupes pas très homogènes avec à leur tête de petits manipulateurs qui disent: «Nous sommes au pape» et donc «Le pape est avec nous !». Il y a aussi un courant parallèle qui s’incarne dans «Radio Mariya». Cette radio est catholique, mais il lui arrive d’encourager la xénophobie, de dénoncer le complot juif et les maçons. L’épiscopat a tenté d’intervenir, mais sans succès. Il prend maintenant ses distances. Cette radio est très écoutée dans des milieux les plus populaires, sans grande formation et donc faciles à manipuler, auxquels on inculque la peur des ennemis de l’Eglise et de la Pologne, qui serait une forteresse assiégée. Ces auditeurs sont pourtant de braves gens, et on ne peut pas non plus mettre en cause la rédaction. En fait, le problème vient de ce que la parole est donnée sur antenne, sans jamais de contradiction, à toute personne qui désire exprimer ses propres thèses. C’est ce qui fait le succès de la radio, mais on diffuse ainsi des sottises.

APIC: La Pologne ne manque pas de références, ni de racines profondes. D’où vient le désarroi dont vous parlez ?

S Wilkanovicz: Il s’explique d’une part par la peur des «communistes ex-communistes» au pouvoir. On ne peut pas dire qu’ils sont encore des communistes. Aujourd’hui ils sont en tout cas tout à fait libéraux. Mais une fois revenus au pouvoir, ils jouent sur les deux gammes, celle du programme libéral et celle du populisme né de la tradition communiste.

C’est ainsi que la Pologne est devenue un lieu de confrontation de deux déformations culturelles. L’héritage communiste venu de l’Est se transforme en néo-manichéisme, avec une vision du monde en noir et blanc et une certaine agressivité, héritée de la lutte des classes, qui reste ancrée dans les mentalités. De l’Occident, nous recevons la déformation d’une culture kaléidoscope, où tout change, tout bouge dans un pur relativisme. Nous sommes à la fois dans un culture chaotique, relativiste, matérialiste venue de l’Occident et un sectarisme religieux et politique venu de l’Est. Il nous faut certes un pluralisme, mais établi sur une base commune à tous.

APIC: Comment cette confrontation se traduit-elle concrètement dans la vie des gens?

S. Wilkanovicz: Sur le plan économique par exemple, la notion d’Etat providence est intact. Même si l’Etat joue le rôle du méchant dans la vision libérale, il reste que l’on attend encore tout de l’Etat, ce qui favorise le populisme. Ce qu’il manque à Pologne pour se sortir de cette confrontation? La conception de l’Etat solidaire, une société nouvelle à créer où l’on repense en particulier le problème du chômage et du travail. Nous assistons à une double destruction: ceux qui ont du travail en ont trop, tandis que d’autre en sont privés.

Il nous faut aussi sortir de la culture bureaucratique par une vraie décentralisation, en favorisant des initiatives locales, comme celle de ce prêtre de Silésie qui, effaré par les problèmes du chômage dans sa commune, a réuni absolument tout le monde, responsables politiques et sociaux, autorités civiles, pour tenter de trouver des solutions locales. Il faut aller dans cette direction et non dans celle que privilégie l’actuel gouvernement en plaçant autant d’amis possibles à tous les postes clefs régionaux.

APIC: Une visite du pape peut-elle faire bouger les choses ?

S. Wilkanovicz: Selon les responsables de la télévision, le pape a battu les records d’audience en tranche d’horaire comparée. 9 millions de téléspectateurs (la Pologne compte 38 millions d’habitants ont suivi la messe du premier jour. Les médias de toutes tendances rivalisent pour assurer la couverture la plus large possible de la visite, et il faut reconnaître que leur travail est objectif. Je ne vois pas de tentative de manipulation.

Au fond, les gens sont fatigués par les querelles. Ils se disent: enfin, avec le pape, on peut avoir confiance. J’ai même l’impression que l’attente des Polonais est cette fois plus grande que lors du précédent voyage. Il y a un plus grand désir d’entendre des lignes claires. Je pense qu’il restera quelque chose de ce voyage.

APIC: Y compris chez les jeunes, que l’on dit gagnés par l’indifférence religieuse ?

S. Wilkanovicz: Il y a chez les jeunes une mode anticléricale, très influencée par les médias, qui font passer l’Eglise pour opposée à la liberté. A cela s’ajoute le fait que beaucoup s’investissent complètement dans leurs études et ensuite dans la recherche d’un emploi stable, ce qui les rend indifférents aux problèmes sociaux ou à la question de l’Eglise. Cela dit, ce courant peut facilement se renverser. Jean-Paul II, avec son charisme, peut avoir beaucoup d’influence. A propos de charisme, on voit aussi combien cette visite était importante pour Jean-Paul II lui même. Il a besoin de ce contact avec les jeunes et les gens de son pays. Du coup il a retrouvé sa vivacité. Il est de bonne humeur. Il avait besoin de cela.

APIC: On parle beaucoup de la sécularisation en Pologne. Qu’en est-il ?

S. Wilkanovicz: Les séminaires ne se sont pas vides, même si l’on constate une légère baisse des entrées, comme de la pratique religieuse. Mais en aucun cas nous assistons à une chute. Nous sommes en présence d’un processus lent dont l’issue dépend beaucoup de l’attitude des prêtres. Il exige qu’ils se convertissent, qu’ils adoptent un autre style beaucoup, plus profond, et aient une relation plus fraternelle avec les gens. Le problème, c’est qu’ils sont terriblement surchargés. Absorbés par la catéchèse, ils manquent de temps et de force pour réaliser une vraie pastorale. Quant à l’action des laïcs, elle se heurte aux problèmes financiers énormes de l’Eglise. Elle ne peut pas embaucher beaucoup de monde.

APIC: La vague d’anticléricalisme dont vous avez parlé ne vient-elle pas de l’engagement du clergé en politique ?

S. Wilkanovicz: L’engagement de la hiérarchie lors des dernières élections présidentielles a été un échec, mais elle résultait d’une certaine tradition, car les gens en Pologne n’ont jamais aimé l’engagement politique direct du clergé. Lors de ces élections, l’épiscopat n’a pas pris officiellement position, mais les prêtres se sentaient engagés. Cela dit, il est difficile d’émettre un jugement juste sur une situation aussi complexe.

APIC: Cette visite du pape aura-t-elle une influence sur les prochaines élections législatives de septembre prochain ? Et sur l’issue de la discussion actuelle sur l’avortement, après la décision de la Cour constitutionnelle d’annuler la clause autorisant l’avortement pour des motifs matériels ou économiques ?

S. Wilkanovicz: Je ne sais pas. Je me souviens de la plaisanterie du pape, l’autre jour devant les jeunes: «Ni à droite, ni au centre, ni à gauche, saint Adalbert va vous réconcilier». Cette remarque n’était pas anodine. Elle marque une certaine réserve de Jean-Paul II vis-à-vis de partis, et un appel à une collaboration sur les valeurs. Pour l’avortement, c’est très difficile à dire car, en cas de référendum, ce sera 50/50. On ne peut pas savoir.

APIC: Le Président Kwasniewski a annoncé que le concordat entre l’Eglise et l’Etat ne tarderait pas à être signé. En quoi est-il nécessaire ?

S. Wilkanovicz: Nous cherchons actuellement un autre terme. En polonais, le mot «concordat» inclut le concept d’une claire séparation de l’Eglise et de l’Etat, d’où une certaine crainte du côté de l’Eglise. Mais ce concordat est très important, car il existe en Pologne une véritable jungle de lois et de règlements. Or l’Eglise a aujourd’hui besoin d’une clarification et d’une stabilité institutionnelle dans sa relation avec l’Etat.

APIC: Vous assumez la vice-présidence du conseil qui a réglé l’affaire du carmel d’Auschwitz. Où en est-on après le scandale provoqué par l’installation d’un super-marché en ce lieu ?

Stefan Wilkanovicz: Cette affaire a été gonflée par un journaliste très lié à des milieux juifs polonais intransigeants. Elle a permis une bonne fois pour toutes de poser le problème d’Auschwitz dans son ensemble et dans la perspective de la nouvelle Pologne. Le gouvernement a suivi l’avis du conseil. Il a adopté un plan. Nous avançons maintenant sur la voie d’une solution. Le climat est très bon avec les juifs de Pologne, mais il faut dire qu’il n’est pas toujours facile pour des juifs américains, israéliens et français d’accorder ses violons. (apic/cip/imed/pr)

9 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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