Mgr J-M Lovey: «Si on perd en prestige, il ne faut pas le regretter»

Suite à la publication du rapport de l’Université de Zurich sur les abus sexuels en contexte ecclésial, Mgr Jean-Marie Lovey, évêque de Sion, évoque cette «période rude» et une Église qui à l’avenir ne doit pas se limiter «au pape, aux évêques ni aux prêtres». Alors que Mgr Gmür devrait rencontrer le pape pour évoquer la situation, Mgr Lovey pense que les archives romaines devraient être accessibles au cas par cas, «pour le bien de l’Église et de la société».

Dans quel état d’esprit êtes-vous deux semaines après la publication du rapport de l’Université de Zurich? 
Mgr Jean-Marie Lovey: A la fois douloureux et relativement serein parce que je ressors de trois rencontres successives où le climat à l’accueil de la réalité terrible des abus était assez semblable, et vécu comme une invitation à un renouvellement qui tend vers l’espérance. Cela me rassérène. Mais toute cette période a été rude et la préoccupation sur le sujet reste permanente. Cela n’arrête pas. Il y a une espèce d’avalanche continue. L’étude de l’Université de Zurich va se poursuivre durant les trois prochaines années, au cours desquelles, j’imagine, l’équipe des chercheurs va donner des retours réguliers. La situation des victimes et des abus n’est pas réglée avec l’étude. C’est un souci pastoral dont je ne peux pas me défaire.

Les évêques ont-ils songé à démissionner en bloc, même symboliquement?
Le communiqué dit qu’il s’agit de se mettre en route. Plutôt que de démissionner, ne faut-il pas monter au front de cette question des abus, au service des victimes et pour alléger si possible la charge qui pèse sur elles? C’est l’objectif premier. Il y aussi la constitution d’un tribunal pénal interdiocésain, à la manière de ce qu’ont fait les Français. A partir du moment où les faits sont civilement prescrits, on peut encore agir sur le plan canonique. Il y a aussi la perspective plus immédiate d’avoir des contacts plus étroits avec les instances romaines sur ces questions.

Zurich le 12 septembre 2023. Publication du rapport sur les abus sexuels dans l’Église en Suisse depuis 1950 | © Bernard Hallet

Les évêques iront-ils à Rome en visite particulière pour traiter ce sujet?
Mgr Gmür est délégué pour la CES durant le Synode sur la synodalité, il sera présent tout le mois d’octobre à Rome. Il va profiter de cette opportunité pour établir des contacts et des liens. Il va probablement rencontrer le pape à ce sujet.

Lors d’une opération de communication à l’échelle du pays, Mgr Félix Gmür a annoncé qu’il était favorable à l’ordination des femmes et à la fin du célibat obligatoire pour les prêtres. Pensez-vous que cela peut vraiment contribuer à améliorer la situation?
L’ouverture à l’ordination des femmes ne dépend pas de l’avis d’un évêque ou d’une conférence épiscopale. C’est un sujet universel, donc Mgr Félix Gmür s’est beaucoup engagé en faisant cette proposition. Cela ne relève pas immédiatement de son autorité. La fin du célibat obligatoire des prêtres. Cela résoudrait-il le problème?… Penser que l’objectif du mariage est d’éliminer ou au moins de réduire la pédophilie, me semble dénaturer le mariage. Présenter le mariage comme une solution à ce mal, c’est se tromper d’objectif. Vraiment!

«Penser que l’objectif du mariage est d’éliminer ou au moins de réduire la pédophilie, me semble dénaturer le mariage.»

Le mariage a une autre finalité. Qu’il y ait une possibilité dans la vie intime d’un couple de cadrer et d’environner les pulsions sexuelles, fort bien, mais cela ne saurait être l’objectif premier du mariage. La vocation du mariage est un appel à quelque chose de grand, de beau et de fructueux.
La question de la solitude, dans laquelle le célibat sacerdotal risque de plonger le prêtre est une autre chose. Le mariage pourrait l’atténuer. Cette question est un vrai problème. Mais le mariage et le célibat sacerdotal constituent deux vocations qui doivent s’enrichir mutuellement et être en complémentarité.

A l’issue de son assemblée plénière, la CES a redit les mesures annoncées le 12 septembre par Mgr Bonnemain. Ces mesures ne viennent-elles pas beaucoup trop tard alors que le caractère systémique des abus est toujours mieux reconnu au fil du temps?
On ne refait pas l’histoire. Que cela n’ait pas été fait, il faut le reconnaître. A partir de là, il faut prendre des décisions nouvelles, poser des actes, mais est-ce fructueux de reprendre l’argument du retard? «On a 10 ans de retard, on a 20 ans de retard»… On a 73 ans de retard! Puisque l’étude du projet pilote débute en 1950.

Il convient de rappeler aussi que le contexte et les connaissances ne sont pas les mêmes qu’en 1950. Même depuis 2010, le contexte a bougé. Ne serait-ce qu’au niveau de la prise de conscience des abus. Aujourd’hui, il faut faire un effort intellectuel et culturel pour nous situer en 2010 ou en 1950. Cela nous oblige à changer.

Il aura fallu la pression médiatique pour cela?
Cette pression est certainement stimulante. Les médias nous ont obligés à nous mettre en face de nos responsabilités, c’est sûr… Je l’ai d’ailleurs rappelé lors de la conférence de presse du 13 septembre, en remerciant les médias qui ont fait un travail authentique au service des victimes. Il faut voir qu’un bout de chemin a été fait, peut-être pas suffisamment et probablement qu’on n’en fera jamais assez, mais des mesures ont été mises en place, des démarches ont permis heureusement à des victimes de sortir de leur emprisonnement historique et humain.

«Les médias nous ont obligés à nous mettre en face de nos responsabilités.»

A quoi faites-vous allusion?
Par exemple à la démarche de pénitence publique qui a eu lieu à la basilique Notre-Dame de Valère, au cœur de l’assemblée plénière qui se tenait à Sion (en 2016, ndlr). On a vu, tout de suite après, que le nombre de victimes qui interpellaient les associations d’aide, l’évêque ou la commission a nettement augmenté. 

Mgr Lovey, ici le 13 septembre dernier, a déploré un nombre de victimes «effarant» | © Bernard Hallet

Mgr Bonnemain a annoncé qu’il allait demander à Rome l’ouverture des archives concernant la Suisse pour les chercheurs de l’Université de Zurich. Pensez-vous qu’il obtiendra une réponse favorable de Rome?
Le traitement et la conservation des archives, qu’elles soient de l’État, d’une société, de l’Église, est placée dans un contexte et un cadre légal dont il faut tenir compte. Je pense que ponctuellement, on pourrait y avoir accès. Que toutes les archives soient mises à disposition, ce ne sera jamais le cas. Mais si on demande l’accès à certains dossiers qui se trouveraient dans telles ou telles archives, y compris de la nonciature et du Vatican, on peut argumenter que leur consultation se fait pour le bien de l’Église et de la société.

L’enquête préliminaire demandée par Rome concernant des dénonciations de l’abbé Nicolas Betticher est sous la responsabilité d’un de vos confrères évêques, Mgr Joseph Bonnemain. Ne pensez-vous pas que, quel que soit le résultat, il y aura un problème de crédibilité?
Au niveau de l’opinion publique, c’est sûr! On continuera de le penser, et probablement pour une certaine part à juste titre, étant donné l’histoire, que les choses qui se passent à l’interne n’ont pas l’objectivité voulue. Je ne mets pas en cause l’honnêteté, la clarté, la droiture ni la loyauté de Mgr Bonnemain en disant cela. Mais je pense qu’il est difficile de penser qu’il soit possible que quelqu’un de l’intérieur puisse être absolument impartial.

Humainement, c’est difficile. Il y a cette proximité entre confrères…
Toute proportion gardée, la situation est la même lorsqu’un cas d’abus a lieu dans un diocèse et que Rome conclut à la nécessité d’un procès judiciaire canonique. L’évêque qui doit juger un de ses prêtres est dans la même situation.

«Il est difficile de penser qu’il soit possible que quelqu’un de l’intérieur puisse être absolument impartial.»

Ce qui ne passe plus auprès de l’opinion publique…
Certainement. Mais toujours sans polémiquer, je me permets de poser la question: pourquoi lorsque l’État, à partir de la prescription, classe les sujets en disant: «le problème est réglé»? Pourquoi l’opinion publique ne remet-t-elle pas en cause le droit civil comme elle le fait pour le doit canon?

Malgré toutes ces annonces et vos résolutions, vous et vos confrères ne parvenez pas à convaincre de votre bonne foi. N’avez-vous pas perdu votre crédibilité? N’est-on pas arrivé à un point de rupture?
Il y a un gros dégât dans l’Église, oui. J’ai beaucoup apprécié la réflexion d’une paroissienne, interrogée dans le cadre d’un micro-trottoir, le dimanche qui a suivi la sortie du rapport. Répondant à une journaliste qui lui demandait comment elle se situait et s’il était encore possible de faire confiance à l’Église: «Pour moi, l’Église n’est pas ce dont on vient de parler. Mais mon lien à l’Église passe par et dans la personne du Christ vivant ressuscité. Et c’est cela qui me tient.» C’est ce lien qu’il va falloir remettre au centre, à savoir que chacun d’entre nous, moi le premier, nous fassions un réel chemin de purification et de conversion. Cette question est au cœur de l’Évangile. Si on perd en image, en prestige, il ne faut pas le regretter.

La CES souhaite mettre sur pied un tribunal pénal interdiocésain. La RKZ demande que des laïcs et pas seulement des clercs jugent des prêtres. Une bonne solution selon vous?
La RKZ va dans le sens de ce que la CES a proposé. Ce tribunal devra intervenir là où les tribunaux civils se désistent, après le classement des affaires prescrites. Il aura les compétences que lui donne le droit. Donc de sanctionner des coupables. Il faut pour cela des gens compétents. Ces compétences ne se trouvent pas toutes dans le clergé. Je trouve heureux que des gens fassent valoir des compétences professionnelles dans la droiture et l’honnêteté pour clarifier ces questions-là. Cela ne me paraît pas être contraire à la vérité de l’Évangile.

«Si on perd en image, en prestige il ne faut pas le regretter.»

Quelles sanctions pourraient être prononcées par ce tribunal?
L’assignation à résidence, la privation de ministère public, d’activités en paroisse ou au contact d’enfants ou d’adolescents sont des sanctions possibles. La sanction la plus grave est le renvoi de l’état clérical. C’est une sanction très lourde pour une personne qui a passé toute sa vie dans le ministère sacerdotal. Lorsqu’on lui dit ›c’est terminé’, elle perd tous ses repères. Beaucoup de gens ne voient pas le poids d’une telle sanction. Ils pensent qu’il est mis au repos et qu’il n’a plus besoin de s’investir dans le ministère.

Vous comprenez que ce soit mal perçu par la population?
Même si beaucoup le souhaitent, l’Église n’a pas le pouvoir de mettre les auteurs de tels crimes en prison. Et cela ouvre la question du suivi. Un évêque en France a créé une maison qui accueille des prêtres auteurs d’abus sexuels pour les accompagner au niveau thérapeutique et psychologique. Il y a peut-être une question à se poser. La question existe aussi dans la société civile où l’on met les gens en prison. Que fait-on avec le prisonnier en question? Que fait-on quand il a purgé sa peine? le problème est-il résolu? Pas sûr.

«Même si beaucoup le souhaitent, l’Église n’a pas le pouvoir de mettre les auteurs de tels crimes en prison.»

La RKZ menace de réduire le financement des évêques si elle estime que les choses n’évoluent pas suffisamment? Quelle est votre réaction?
Il y a un principe dans la société vieux comme le monde: ‘qui paie commande’. C’est l’argument de celui qui tient le couteau par le manche. Je ne suis pas sûr que ce soit très sain comme processus. Cela donne l’impression d’un combat qui illustre la difficulté d’avancer en communion dans l’Église en Suisse.

Quelles pourraient en être les conséquences?
Si la RKZ met sa menace à exécution, l’Église en Suisse sera dépouillée d’un certain nombre de collaborateurs. Il faudra dégraisser dans tous les domaines, à commencer par le niveau des salaires des prêtres, des agents pastoraux, on va réduire le nombre de structures. Cela dit, serait-ce forcément un mal si on simplifiait les structures qui nous prennent de l’énergie, du temps et de l’argent?

Dans la plupart des cantons et des diocèses de Suisse, l’Église fonctionne dans un système dual. D’une part, la responsabilité pastorale est menée par les évêques et les agents pastoraux et, d’autre part, les corporations ecclésiastiques ont une responsabilité administrative et financière. Dieu sait si nous avons besoin de financement! N’oublions pas non plus que l’Église a aussi toujours été reconnue pour le rôle qu’elle joue dans la société, notamment dans la diaconie, le service des pauvres ou le service dans les différentes aumôneries, à l’hôpital, ou en prison.

Comment voyez-vous l’Église à partir du 12 septembre?
Il faut davantage encore faire prendre conscience à toutes les personnes de bonne volonté que l’Église ne se réduit pas au pape, aux évêques ni aux prêtres. Elle a montré à quel point elle était humaine faillible et pécheresse! Mais l’Église est un appel, une vocation, un avenir. Toutes ces personnes de bonne volonté sont appelées par Dieu à une expérience de communion humaine, divine possible ici et maintenant. Nous n’avons pas à transmettre la foi comme un contenu intellectuel, mais comme une expérience spirituelle. (cath.ch/bh)

Depuis la publication du rapport de l’Université de Zürich, la CECAR (Commission-Ecoute-Concialiation-Arbitrage-Réparation) a enregistré 10 nouveaux cas d’abus. Des victimes d’abus sexuels se sont-elles annoncées dans le diocèse de Sion?
Personnellement j’ai recontacté d’anciennes victimes comme je l’avais convenu avec elles avant le 12 septembre*.

*cath.ch a contacté Claude Bumann, président de la commission «Abus sexuels dans le contexte ecclésial». Voici sa réponse: «Depuis la conférence de presse, nous avons reçu cinq nouvelles annonces. Dans deux cas, il manque encore une confirmation écrite de la plainte et nous ne connaissons donc pas les détails. Pour le troisième cas, il s’agit d’une demande de réouverture d’une procédure en cours à l’étranger. Concernant le quatrième cas, la personne accusée et sa position dans l’Église n’ont pas encore pu être identifiées. Dans le dernier cas, nos personnes de contact ont procédé hier à une première audition. En l’état actuel des connaissances, tous les nouveaux cas reçus remontent à plusieurs décennies.» BH

Bernard Hallet

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