Procès de sorcières: Les protestants alsaciens ont eux aussi fait feu de toute sorcière

APIC – Reportage

En Alsace non plus, la femme n’était pas l’avenir de l’homme

Par Pierre Rottet, de l’APIC

Mulhouse, 16 décembre 1998 (APIC) Après avoir fait couler le sang jusqu’à la fin du XVIIIe, l’Inquisition et les procès de sorcières font aujourd’hui couler beaucoup d’encre. Le Vatican, qui s’apprête à demander pardon pour le Jubilé de l’an 2000, consacre des colloques scientifiques à cette époque peu glorieuse de l’histoire de l’Eglise. Des crimes ont été commis par centaines de milliers partout en Europe Et pas seulement en terre catholique. L’Alsace protestante a été une des régions les plus touchées par les bûchers.

Une exposition mise sur pied par la Bibliothèque de Mulhouse a récemment donné un aperçu de ce qui attendait «les fiancées du diable» avant d’être brûlées. Les responsables ont découvert avec stupeur comment les protestants rivalisèrent dans l’horreur avec les catholiques. Reportage.

Plusieurs centaines de milliers de victimes en Europe, entre le milieu du XVe siècle et la fin du XVIIIe, 5’000 torches vivantes, en jupon pour la plupart, condamnées pour sorcellerie en moins de deux siècles rien qu’en Alsace: Vous avez-dit sorcière? Les comptes-rendus de procès en Alsace reproduits à Mulhouse jalonnent l’expo: les femmes représentaient les quatre-cinquièmes des accusés.

Dans l’Alsace de la dynastie des Habsbourg des XVe, XVIe et XVIIe siècle (hormis Mulhouse, République libre alliée à la Confédération suisse), en partie protestante, on brûle à qui mieux mieux les sorcières. Comme on le fait du reste en Pays protestant vaudois ou ailleurs dans la Suisse alémanique réformée (Cf. «Histoire du christianisme en Suisse») L’Inquisition catholique menée avec zèle partout en Europe et sur laquelle se penche aujourd’hui Rome et les historiens, n’est pas la seule à préparer la poix et à couper les fagots pour les bûchers. Loin de demeurer en arrière, les protestants s’emploient avec le même zèle à faire feu de toute sorcière.

Dans la salle de la bibliothèque municipale de Mulhouse, une classe de jeunes lycéens remonte le temps en cette après-midi de novembre. A la découverte d’un passé souvent ignoré. Mais que restituent les livres et documents exposés, les gravures de tortures et de bûchers, de sorcières hideuses enfin, aux chapeaux et au nez pointus, qui chevauchent leurs balais drapées de leurs larges pèlerines noires.

Un sorcier pour 10’000 sorcières

Au milieu du XVe, siècle l’Occident s’embrase. Plus encore qu’auparavant. Un incendie monstrueux de chair est allumé: on brûle des hommes, des enfants même, mais surtout des femmes. Des femmes? Pour 10’000 sorcières brûlées, racontait au siècle passé l’historien français Jules Michelet, on «ne comptait qu’un seul sorcier». Une appréciation cependant exagérée, généralement ramenée à la proportion de un pour cent, à en croire les documents rassemblés à Mulhouse.

Nourris par le Moyen-Age, attisés sans vergogne par l’Inquisition, puis plus tard, dès le début du XVIe siècle, les «exploits» du diable interviennent de manière continue dans les choses du monde. Luther et les réformateurs, eux aussi, ne se priveront pas pour semer la terreur. Un enfant malade? Un bébé décédé? Un animal domestique crevé? Une mauvaise averse ou encore une grêle dévastatrice? Pour les juges, les bourreaux et la vindicte populaire, fertile en imagination, en superstitions, en croyances en des puissances surnaturelles, ces désastres ont une cause: un pacte. Celui passé entre le diable et une sorcière. Une femme seule, jeune si possible, veuve à défaut, marginalisée et pauvre, qui aurait scellé avec le diable son maître un pacte charnel lors du sabbat. Un pacte fait d’étreintes glaciales et de festins. Avec satan, l’amant froid comme la glace.

Perçue comme porteuse de maléfices, créature inférieure, la femme fournit à ses censeurs et tortionnaires une «proie» toute trouvée. C’est une tentatrice. Comme l’écrira en 1485 Henri Institoris dans son funeste «Malleus Maleficarum», dont l’un des derniers rares exemplaires est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque municipale de Colmar (édition de 1519). Le petit livre jauni, écrit en latin, est la pièce maîtresse de l’exposition. Des passages traduits et reproduits sur des panneaux sont du reste largement commentés, comme l’est aussi sur un ton outré la biographie de son auteur, Institoris, un dominicain de Sélestat (Alsace), installé comme Grand inquisiteur en Allemagne par le pape Innocent VII, après la trop fameuse publication de sa bulle, «Summis desirantes affectibus», en 1484.

«La pire des hérésies est de ne pas croire à la sorcellerie»

Fort de son titre, de sa puissance aussi, le dominicain de service, aidé dans la rédaction de son «Malleus» par un autre misogyne de l’époque, le théologien de Cologne Jacques Sprunger, n’hésitera pas à écrire à propos des femmes: «Toutes ces choses de sorcellerie proviennent de la passion charnelle, qui est insatiable chez les femmes». Une «opinion» que les tribunaux, bien qu’en majorité protestants dans l’Alsace d’alors, cultiveront jusqu’en 1682. Date de la publication, par le roi Louis XIV et son ministre Colbert, d’un édit qui mettra légalement fin aux poursuites contre la sorcellerie. L’Alsace ayant auparavant été rattachée à la France.

Composé de trois parties, le «Malleus» porte en exergue cette phrase: «La pire des hérésies est de ne pas croire à la sorcellerie». L’ouvrage invitait à la délation, l’incitait. Le vœu de l’auteur a été comblé au-delà de ses espérances. Il valait mieux dénoncer que d’être soi même dénoncé. L’inquisiteur dominicain, non content de placer l’allumette dans les mains des bourreaux catholiques, glissera également la flamme entre les doigts des tortionnaires protestants. Une aubaine. Sa vision du monde, où le démon s’acharne à conduire le genre humain à sa perte avec l’aide de son alliée, la femme, est suffisamment convaincante pour l’une ou l’autre confession. Avec le raffinement des tourmentés, il explique la manière de torturer et de juger les sorcières. «Seul, assure-t-il, le bûcher, remède final, peut éradiquer le mal». La femme n’était visiblement pas pour lui l’avenir de l’homme.

Les aveux de la sorcière d’Ensisheim

Annick Don Simoni, assistante de conservation de la Bibliothèque de Mulhouse, a recherché et trouvé les traces de plusieurs procès en sorcellerie. Tous instruits contre des femmes. Ainsi les «aveux» de la sorcière d’Ensisheim: «Mon mariage avec le mauvais esprit a eu lieu dans mon jardin, près du chemin qui va à Reguisheim. Plusieurs femmes y assistaient: mes compagnes en sorcellerie qui ont été brûlées il y a quelques années, et d’autres dames de la bonne société. J’ai participé à une assemblée de sorcières, près du grand tilleul. J’étais assise sur un char qui avançait tout seul, sans chevaux. Il faisait chaud: nous étions gaies et dénudées. Il y avait des amies qui dansaient, buvaient, mangeaient avec moi. Le vent de satan nous échevelait (…) J’ai défié le ciel et Dieu en agissant sur les éléments. Je n’ai pas craint de me glisser plusieurs fois sous le gibet et j’ai suscité la grêle et l’orage (…) Enfin, j’avoue que j’ai déjà confessé tout cela, il y a douze ans en Suisse, à Einsiedeln, en omettant toutefois de révéler le plus grave: que j’avais renié Dieu et les saints. Je le redis ici».

Voilà ce que reconnut sous la torture Ursule Wittenbach, les 4 et 5 septembre 1613 devant les commissaires d’Ensisheim nommés pour instruire le procès. La «sorcière» sera brûlée. Fait marquant, mais pas unique: le mari d’Ursula était procureur, son fils docteur en droit… Personne n’était à l’abri. «Les juges se payaient sur les biens confisqués des condamnées, en majorité pauvres, explique Anna Martuzzi, conservatrice adjointe chargée de l’animation de la Bibliothèque de Mulhouse. Mais les milieux bourgeois ont aussi été touchés. Des femmes de notables ont été accusées et brûlées, ce qui compensait alors largement le manque à gagner avec les pauvres. Les raisons pouvaient être multiples: une vengeance, la jalousie, un homme trompé… ou encore un mari désireux de se séparer de son épouse». Comme le prévôt de Berheim, en 1620, qui se débarrassa de sa femme, trop volage à son goût.

Particulièrement représentative des mentalités qui entouraient ces procès, la traduction d’une sentence prononcée dans la vallée de Munster en 1596, indigne plus d’un visiteurs. «Parce qu’elle a volontairement infligé de tels sévices, elle est condamnée par le président du tribunal à passer de vie à trépas par le feu sur la place publique, pour servir d’exemple et d’horreur, pour qu’elle soit réduite en cendres et en poussière. Que Dieu tout puissant lui soit clément et miséricordieux, qu’il lui pardonne ses péchés antérieurs, qu’il lui accorde la paix éternelle et le salut de l’âme. Et que cela serve d’exemple».

Dans les Possessions de Murbach et du Haut-Mundat, pas moins de 71 personnes ont été brûlées en 1615. Un seul homme figure sur la liste retrouvée dans les archives. A Sélestat, des documents font état de 84 personnes suppliciées, dont une femme de 90 ans… et une fillette de 12 ans, étranglée «par pitié» avant d’être brûlée en public. «Beaucoup d’autres enfants n’ont pas eu «cette chance». Nous n’avons aucun chiffre, mais nous savons qu’ils ont été nombreux à mourir sur le bûcher, commente Annick Don Simoni. Les tribunaux, précise-t-elle, n’avaient rien d’ecclésiastique: ils étaient composés de civils, «A Altkirch et Eguisheim, on avait institué de véritables tribunaux, la Cour des maléfiques, qui ne faisaient que cela, sauf à Mulhouse, où le tribunal se réunissait de cas en cas».

La torture interroge, la douleur parle

L’accusée n’avait droit à aucun défenseur. Sans doute aussi n’en n’aurait-on pas trouvé un seul. Qui, pour sauver une «amante du diable», aurait pu sans risque aucun se faire l’avocat du diable? Aucun témoignage, fut-il le plus fou, le plus invraisemblable, le plus hallucinant, n’était remis en question. On ne doutait pas d’un témoignage qu’on voulait de toute manière entendre. La torture interrogeait. La douleur parlait.

Un verdict devait obligatoirement reposer sur des aveux. Le juge, dénué de sens critique, de bon sens tout court, avait pour unique obsession d’obtenir les aveux de la sorcière au moyen de «La Question». Bourreaux et juges ne lâchaient pas leur proie avant de les avoir obtenus. On amenait la femme déshabillée dans la chambre de tortures, pour obtenir d’elle d’impossibles et d’invraisemblables explications sur chaque maléfice. Les tortionnaires n’hésitaient pas à mentir, pour obtenir les aveux de la suppliciée. Quitte à lui laisser entendre qu’elle aura la vie sauve. Sinon le pardon divin. La vie éternelle.

Dans ces tortures, convient Annick Don Simoni, il y avait un côté terriblement sexuel. Car la «sorcière» pouvait être laide, repoussante, mais aussi particulièrement belle. Et jeune parfois. «Les juges et tortionnaires assuraient que le diable avait mis sa marque sur le corps de la femme. Aussi rasait-on tous les poils de la suppliciée. Des témoignages l’attestent: on mettait un zèle tout particulier à chercher cette marque. On ne compte pas le nombre de viols». Pour chercher «la marque», on n’hésitait pas à piquer la «sorcière», mais dans des zones réputées plus insensibles que d’autres à la douleur. Si la suppliciée ne réagissait pas, ne versait aucune larme, la certitude des tortionnaires était faite: il s’agissait de l’empreinte laissée par le diable. Mais si la femme se plaignait, alors on cherchait une autre marque. Jusqu’à la trouver. On avait le sens du «raffinement». Et jusqu’à la volonté d’apporter la preuve par l’absurde: les aveux obtenus sous la torture devaient obligatoirement être confirmés hors torture, sinon, on recommençait tout. Depuis le début. (apic/pr)

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