Espagne: Violence domestique récurrente: près de 50 femmes battues à mort depuis janvier

Apic reportage

Le machisme n’est pas mort

Par Pierre Rottet, Apic

Malaga, 10 octobre 2005 (Apic) Près de 50 femmes ont trouvé la mort en Espagne depuis le début de l’année, assassinées, battues à mort par leur mari, leur ex-époux ou leur conjoint. L’an dernier, 72 assassinats sexistes avaient déjà été enregistrés. Chiffres impressionnants. Mais qui se situent dans la terrible moyenne annuelle des statistiques en Espagne. Frappant: le clivage entre le nord et le sud du pays.

En Suisse et partout dans le monde, la violence domestique fait des ravages avec des dizaines de milliers de victimes. Mais l’Espagne, par rapport à l’Europe, a le triste «privilège» de voir chaque année de nombreux drames se terminer par l’enterrement de la victime: la femme. Cela pour des raisons que nombre de sociologues et de spécialistes expliquent par le machisme, les vieux mythes du pouvoir de l’homme sur la femme; la discrimination, certes, mais aussi l’émancipation de la femme consciemment ou inconsciemment mal acceptée, mal vécue; le refus de l’idée du divorce enfin, ou de la séparation, dans une société catholique traditionnelle, par convictions religieuses érigées en principes.

Pour le seul mois d’août, qualifié de «noir», 9 cas de femmes tuées des mains de leur compagnon ont fait les titres de la presse espagnole. Reste que pas un seul mois, depuis le début de cette année, n’échappe à cette réalité: 6 assassinats en janvier, 7 en février. chaque mois apportant son lot de meurtres. Plus d’un tiers des victimes avaient entre 21 et 30 ans, une dizaine entre 31 et 40 ans, six plus de 64 ans, les âges des autres victimes s’échelonnant entre 40 et 63 ans. Selon l’Institut espagnol de la femme, dans largement plus du tiers des cas, le couple parlait de divorce, de séparation ou était en voie de se séparer.

Loi et «tribunaux de la violence»

Autre constat, ces drames se déroulent certes dans l’ensemble des milieux sociaux, mais la grande majorité frappe les sphères les moins favorisées, économiquement, socialement et culturellement. Quant à la «géographie de la violence» contre les femmes, elle concerne avant tout des régions comme Valence et Alicante, le Sud, y compris et surtout l’Andalousie. Le nord du pays étant plus rarement touché.

Face à une situation endémique, le gouvernement du Premier ministre Zapatero a tenté de répondre par une loi dite «intégrale contre la violence», votée en décembre 2004, en vue de protéger la femme et de combattre la violence à son encontre. Des tribunaux spéciaux ont ainsi été instaurés, en même temps que se créaient des instances censées venir en aide aux femmes qui en feraient la demande. Ce qui n’a pas empêché trois demandeuses de cette protection de se faire assassiner dans le courant de l’été dernier. Pour Soledad Murillo, secrétaire générale du Bureau pour l’égalité du gouvernement espagnol, la loi de «la violencia de género», ne peut d’un seul coup mettre un terme à ce problème. Depuis 1991, les associations de femmes dans le pays demandaient l’adoption d’une loi contre la violence sexiste. Une proposition dans ce sens avait été balayée le 10 septembre 2002 par la majorité parlementaire liée au gouvernement conservateur d’Aznar.

Un échec pour la société espagnole?

La vague d’assassinats de femmes en août dernier n’a pas manqué de faire réagir: «Ces nouvelles morts représentent ni plus ni moins un échec pour la société espagnole. C’est un scandale qui frappe notre société dans son ensemble», commente Angeles Alvarez, de l’Association féminine contre la violence sexiste. «Nous avons une nouvelle fois attiré l’attention du gouvernement sur la pauvreté des campagnes de sensibilisation». A ses yeux, il est urgent de créer un observatoire contre la violence domestique dans le cadre de cette fameuse loi. Son association déplore l’absence d’étude pour tenter de prévenir la violence.

«C’est vrai, il s’agit d’un immense échec», convient pour sa part la juriste Maria Luisa Balaguer, l’une des rédactrice de la «Ley integral», qui se confiait au quotidien «El Pais». Selon elle, il est urgent de renforcer les mesures éducatives et de donner aux médecins la possibilité de dénoncer les signes de mauvais traitements.

«Un immense échec»

«On peut légitimement présumer que toutes ces victimes ont été maltraitées avant», s’insurge de son côté Montserrat Comas, présidente de l’»Observatoire contre la violence machiste» du Conseil général judiciaire. Selon elle, malgré l’augmentation des dénonciations, – plus de 50’000 plaintes en 2003, contre 58’000 en 2004 -, «nous sommes loin de connaître la véritable dimension du problème, qui affecte sans doute plus de deux millions de femmes dans le pays». Surtout que cette violence n’épargne de loin pas les femmes issues de l’immigration.

Isabelle Gutierrez, présidente du Conseil de la femme de la communauté de Madrid, va plus loin encore, statistiques à l’appui: entre 35 et 40% des femmes, mariées ou non vivant en couple, sont victimes de mauvais traitements physiques ou psychologiques. «Des milliers des femmes sont ainsi menacées de mort». D’après Montserrat Comas, trois semaines après l’instauration des tribunaux de la violence domestique, ceux-ci étaient déjà saturés, dans l’incapacité de répondre aux demandes. En début septembre, en une seule journée, les juges responsables des tribunaux d’Alicante et de Valence ont enregistré 16 cas d’agressions qualifiées de graves à très graves.

Les «fruits amers de la révolution sexuelle»

Dans ce concert d’appréciations, l’Eglise catholique ne s’est pas privée de s’exprimer. Dans un document publié en 2004, les évêques avaient estimé que le fléau des violences conjugales, les abus sexuels et les enfants laissés sans foyer étaient «les fruits amers de la révolution sexuelle». Le document des évêques, adopté dans le but «de restaurer les vraies valeurs familiales», accusait médias et hommes politiques «de se faire les porte-parole des groupes de pression homosexuels et de leurs prétendus droits». Un avis que n’avait pas partagé le gouvernement d’Aznar, mais qui fut descendu en flèche par les socialistes, en campagne électorale, qualifiant le texte de «réactionnaire» et «d’insulte à l’intelligence».

L’»Observatoire contre la violence machiste» avait lui aussi durement réagi. Il venait de tirer la sonnette d’alarme après le constat qu’en moins de trois ans, avant 2002 déjà, 168 femmes avaient été tuées des mains de leurs conjoints: «Les évêques se basent sur la vieille morale traditionnelle, selon laquelle les femmes devaient supporter les sévices sans que cela se sache». Auteurs d’une étude sur le machisme en Espagne, publié en 2004, les psychologues Esperanza Bisch et Victoria Ferrer partagent cet avis: «Certains messages de l’Eglise catholique en Espagne, comme ceux délivrés autour de la famille traditionnelle et le refus absolu de divorcer, ne font que jeter de l’huile sur les conflits conjugaux».

Selon ces deux psychologues, les vieux mythes selon lesquels l’homme se doit d’exercer sa domination sur la femme courent encore et toujours. Pire, «ils sont largement repris par une certaine jeunesse».

Pour elles, qui étudient le phénomène depuis 10 ans, le machisme est bel et bien, sinon l’unique, du moins l’une des causes importantes de la violence directe exercée sur la femme. «Dans certains milieux espagnols, on vit très mal la place que prend aujourd’hui la femme dans la société, tout comme on vit très mal les revendications égalitaires, l’émancipation de la femme». Révélateur d’une société machiste qui a de la peine à composer son passé avec le présent. PR

Encadré

Regard sans complaisance du professeur Gondar sur la société espagnole

Le professeur Marcial Gondar, 52 ans, est titulaire de la chaire d’anthropologie sociale à l’Université de Santiago de Compostelle. Sociologue, il consacre aussi une partie de ses travaux au processus de moderninsation des programmes culturels au sein de l’Union européenne, avec une attention sur les politiques de gestions en matière de santé publique et de prévention. Son regard est sans complaisance sur ces phènomènes, qui interpellent l’ensemble de l’Espagne. Spécialiste de la question de la violence domestique, le professeur Gondar est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont «Mullereres de mortos». Interview.

Apic: Comment expliquer cette violence, ces assassinats.

Professeur Gondar: Il convient de placer la recrudescence de la violence dans les couples, en particulier contre les femmes, dans le contexte du développement de la globalisation néo-libérale. Je m’explique. Cette globalisation, en soi ni bonne ni mauvaise, se convertit cependant en une source de violence dès lors qu’elle devient le moteur d’un système économique qui pousse la notion de compétition jusque dans ses dernières limites.

Apic: Une notion de plus en plus pesante et présente.

Professeur Gondar: Il suffit de lire les annonces pour observer le mode de recrutement des entreprises. Elles exigent des candidats qu’ils répondent à un profil: celui d’un cadre agressif. On construit ainsi une image culturelle politiquement correcte de la violence qui agit comme catalyseur et, d’une certaine manière, comme une justification des impulsions agressives, machistes et de pouvoir qui sommeillaient de manière plus ou moins contrôlée jusqu’alors chez les citoyens.

Q.: Le machisme s’exprime sans doute de manière différente selon l’appartenance du milieu culturel.

Professeur Gondar: Oui. Il est intéressant d’analyser les deux formes de violence qui s’exercent particulièrement en Espagne contre les femmes. Dans une société où prédomine une mentalité de type traditionnel, avec son lot de machisme, cette agressivité se manifeste de façon plus ou moins brutale, au point de s’en prendre à l’intégrité physique de la femme, sous prétexte qu’elle appartient à une forme de culture vue comme un reliquat du passé. En revanche, dans une société dite plus moderne, cette violence prend une forme plus subtile, plus sophistiquée.

Apic: En d’autres termes.

Professeur Gondar: Par exemple le recours fréquent de l’homme à l’arme psychologique, pour prétendre exercer sa domination sur la femme. Le processus de modernisation avance avec difficulté en Espagne. Habiller son corps avec des vêtements des plus grands créateurs de mode d’aujourd’hui n’est souvent rien d’autre qu’une façade extérieure, qui cache en réalité une mentalité aux conceptions beaucoup moins modernes.

Apic: Dans ce contexte, la lutte pour l’égalité de la femme est sans doute mal vue.

Professeur Gondar: Dans de nombreux secteurs de la société espagnole, particulièrement là où prédomine encore une mentalité forgée par l’»ancien régime», la lutte de la femme contre la domination masculine est perçue au mieux comme antinaturelle, au pire comme un péché, sinon les deux à la fois.

Apic: L’Andalousie vient en tête du nombre de femmes assassinées. Un hasard, ou les réminiscence de l’influence du monde arabe et sa conception de la place de la femme dans la société?

Professeur Gondar: Le concept selon lequel le contrôle de la moralité sexuelle de la femme est le privilège de l’homme est aujourd’hui encore très présent dans certains secteurs de la société andalouse, c’est vrai. Mais ce concept n’est pas propre au monde arabe. Je dirais qu’il est commun à toutes les sociétés du bassin méditerranéen.

Apic: La hiérarchie catholique espagnole a maintes fois dénoncé cette violence, ces crimes, et pourtant, elle est critiquée pour sa «vision conservatrice» de la société espagnole.

Professeur Gondar: L’Eglise devrait comprendre que les formes d’organisations sociales et les systèmes de valeurs sont inséparables des modèles économiques. Il est absurde de défendre qu’il est possible de faire survivre des modèles socio-symboliques, alors que ces mêmes modèles se posent comme autant de dysfonctionnements avec les formes de production, de distribution, de consommation qui, malheureusement, caractérisent le monde actuel. La bataille ne se joue plus sur le champ des valeurs, mais bien sur celui de l’économie. Se donner avec armes et bagages dans les mains du néolibéralisme comme l’a fait une certaine Eglise espagnole, puis ensuite prétendre à des actions moralisantes, n’est rien d’autre qu’un acte hypocrite. PR

Encadré

Et en Suisse.

Selon une récente étude de l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne, plus d’un quart des femmes en Suisse ont été victimes de violences sexuelles au cours de leur vie, dont plus d’une sur dix d’un viol ou d’une tentative de viol. Près de 20% d’entre elles ont en outre subi des violences physiques. Selon cette étude, si la violence se produit le plus souvent en dehors du couple, les agressions les plus sérieuses: étranglement, brûlures ou autres sont davantage le fait du partenaire et surtout de l’ex-partenaire. Seules 30% des violences physiques et 6% des violences sexuelles sont dénoncées à la police. Pour la seule ville de Genève, le Centre LAVI, qui accueille des victimes de violences a vu le nombre de cas traités se multiplier par 7,5 en dix ans. Enfin, selon une étude menée à Zurich, l’alcool est impliqué dans 40% des cas de violence domestique. (apic/pr)

10 octobre 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Procès de sorcières: Les protestants alsaciens ont eux aussi fait feu de toute sorcière

APIC – Reportage

En Alsace non plus, la femme n’était pas l’avenir de l’homme

Par Pierre Rottet, de l’APIC

Mulhouse, 16 décembre 1998 (APIC) Après avoir fait couler le sang jusqu’à la fin du XVIIIe, l’Inquisition et les procès de sorcières font aujourd’hui couler beaucoup d’encre. Le Vatican, qui s’apprête à demander pardon pour le Jubilé de l’an 2000, consacre des colloques scientifiques à cette époque peu glorieuse de l’histoire de l’Eglise. Des crimes ont été commis par centaines de milliers partout en Europe Et pas seulement en terre catholique. L’Alsace protestante a été une des régions les plus touchées par les bûchers.

Une exposition mise sur pied par la Bibliothèque de Mulhouse a récemment donné un aperçu de ce qui attendait «les fiancées du diable» avant d’être brûlées. Les responsables ont découvert avec stupeur comment les protestants rivalisèrent dans l’horreur avec les catholiques. Reportage.

Plusieurs centaines de milliers de victimes en Europe, entre le milieu du XVe siècle et la fin du XVIIIe, 5’000 torches vivantes, en jupon pour la plupart, condamnées pour sorcellerie en moins de deux siècles rien qu’en Alsace: Vous avez-dit sorcière? Les comptes-rendus de procès en Alsace reproduits à Mulhouse jalonnent l’expo: les femmes représentaient les quatre-cinquièmes des accusés.

Dans l’Alsace de la dynastie des Habsbourg des XVe, XVIe et XVIIe siècle (hormis Mulhouse, République libre alliée à la Confédération suisse), en partie protestante, on brûle à qui mieux mieux les sorcières. Comme on le fait du reste en Pays protestant vaudois ou ailleurs dans la Suisse alémanique réformée (Cf. «Histoire du christianisme en Suisse») L’Inquisition catholique menée avec zèle partout en Europe et sur laquelle se penche aujourd’hui Rome et les historiens, n’est pas la seule à préparer la poix et à couper les fagots pour les bûchers. Loin de demeurer en arrière, les protestants s’emploient avec le même zèle à faire feu de toute sorcière.

Dans la salle de la bibliothèque municipale de Mulhouse, une classe de jeunes lycéens remonte le temps en cette après-midi de novembre. A la découverte d’un passé souvent ignoré. Mais que restituent les livres et documents exposés, les gravures de tortures et de bûchers, de sorcières hideuses enfin, aux chapeaux et au nez pointus, qui chevauchent leurs balais drapées de leurs larges pèlerines noires.

Un sorcier pour 10’000 sorcières

Au milieu du XVe, siècle l’Occident s’embrase. Plus encore qu’auparavant. Un incendie monstrueux de chair est allumé: on brûle des hommes, des enfants même, mais surtout des femmes. Des femmes? Pour 10’000 sorcières brûlées, racontait au siècle passé l’historien français Jules Michelet, on «ne comptait qu’un seul sorcier». Une appréciation cependant exagérée, généralement ramenée à la proportion de un pour cent, à en croire les documents rassemblés à Mulhouse.

Nourris par le Moyen-Age, attisés sans vergogne par l’Inquisition, puis plus tard, dès le début du XVIe siècle, les «exploits» du diable interviennent de manière continue dans les choses du monde. Luther et les réformateurs, eux aussi, ne se priveront pas pour semer la terreur. Un enfant malade? Un bébé décédé? Un animal domestique crevé? Une mauvaise averse ou encore une grêle dévastatrice? Pour les juges, les bourreaux et la vindicte populaire, fertile en imagination, en superstitions, en croyances en des puissances surnaturelles, ces désastres ont une cause: un pacte. Celui passé entre le diable et une sorcière. Une femme seule, jeune si possible, veuve à défaut, marginalisée et pauvre, qui aurait scellé avec le diable son maître un pacte charnel lors du sabbat. Un pacte fait d’étreintes glaciales et de festins. Avec satan, l’amant froid comme la glace.

Perçue comme porteuse de maléfices, créature inférieure, la femme fournit à ses censeurs et tortionnaires une «proie» toute trouvée. C’est une tentatrice. Comme l’écrira en 1485 Henri Institoris dans son funeste «Malleus Maleficarum», dont l’un des derniers rares exemplaires est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque municipale de Colmar (édition de 1519). Le petit livre jauni, écrit en latin, est la pièce maîtresse de l’exposition. Des passages traduits et reproduits sur des panneaux sont du reste largement commentés, comme l’est aussi sur un ton outré la biographie de son auteur, Institoris, un dominicain de Sélestat (Alsace), installé comme Grand inquisiteur en Allemagne par le pape Innocent VII, après la trop fameuse publication de sa bulle, «Summis desirantes affectibus», en 1484.

«La pire des hérésies est de ne pas croire à la sorcellerie»

Fort de son titre, de sa puissance aussi, le dominicain de service, aidé dans la rédaction de son «Malleus» par un autre misogyne de l’époque, le théologien de Cologne Jacques Sprunger, n’hésitera pas à écrire à propos des femmes: «Toutes ces choses de sorcellerie proviennent de la passion charnelle, qui est insatiable chez les femmes». Une «opinion» que les tribunaux, bien qu’en majorité protestants dans l’Alsace d’alors, cultiveront jusqu’en 1682. Date de la publication, par le roi Louis XIV et son ministre Colbert, d’un édit qui mettra légalement fin aux poursuites contre la sorcellerie. L’Alsace ayant auparavant été rattachée à la France.

Composé de trois parties, le «Malleus» porte en exergue cette phrase: «La pire des hérésies est de ne pas croire à la sorcellerie». L’ouvrage invitait à la délation, l’incitait. Le vœu de l’auteur a été comblé au-delà de ses espérances. Il valait mieux dénoncer que d’être soi même dénoncé. L’inquisiteur dominicain, non content de placer l’allumette dans les mains des bourreaux catholiques, glissera également la flamme entre les doigts des tortionnaires protestants. Une aubaine. Sa vision du monde, où le démon s’acharne à conduire le genre humain à sa perte avec l’aide de son alliée, la femme, est suffisamment convaincante pour l’une ou l’autre confession. Avec le raffinement des tourmentés, il explique la manière de torturer et de juger les sorcières. «Seul, assure-t-il, le bûcher, remède final, peut éradiquer le mal». La femme n’était visiblement pas pour lui l’avenir de l’homme.

Les aveux de la sorcière d’Ensisheim

Annick Don Simoni, assistante de conservation de la Bibliothèque de Mulhouse, a recherché et trouvé les traces de plusieurs procès en sorcellerie. Tous instruits contre des femmes. Ainsi les «aveux» de la sorcière d’Ensisheim: «Mon mariage avec le mauvais esprit a eu lieu dans mon jardin, près du chemin qui va à Reguisheim. Plusieurs femmes y assistaient: mes compagnes en sorcellerie qui ont été brûlées il y a quelques années, et d’autres dames de la bonne société. J’ai participé à une assemblée de sorcières, près du grand tilleul. J’étais assise sur un char qui avançait tout seul, sans chevaux. Il faisait chaud: nous étions gaies et dénudées. Il y avait des amies qui dansaient, buvaient, mangeaient avec moi. Le vent de satan nous échevelait (…) J’ai défié le ciel et Dieu en agissant sur les éléments. Je n’ai pas craint de me glisser plusieurs fois sous le gibet et j’ai suscité la grêle et l’orage (…) Enfin, j’avoue que j’ai déjà confessé tout cela, il y a douze ans en Suisse, à Einsiedeln, en omettant toutefois de révéler le plus grave: que j’avais renié Dieu et les saints. Je le redis ici».

Voilà ce que reconnut sous la torture Ursule Wittenbach, les 4 et 5 septembre 1613 devant les commissaires d’Ensisheim nommés pour instruire le procès. La «sorcière» sera brûlée. Fait marquant, mais pas unique: le mari d’Ursula était procureur, son fils docteur en droit… Personne n’était à l’abri. «Les juges se payaient sur les biens confisqués des condamnées, en majorité pauvres, explique Anna Martuzzi, conservatrice adjointe chargée de l’animation de la Bibliothèque de Mulhouse. Mais les milieux bourgeois ont aussi été touchés. Des femmes de notables ont été accusées et brûlées, ce qui compensait alors largement le manque à gagner avec les pauvres. Les raisons pouvaient être multiples: une vengeance, la jalousie, un homme trompé… ou encore un mari désireux de se séparer de son épouse». Comme le prévôt de Berheim, en 1620, qui se débarrassa de sa femme, trop volage à son goût.

Particulièrement représentative des mentalités qui entouraient ces procès, la traduction d’une sentence prononcée dans la vallée de Munster en 1596, indigne plus d’un visiteurs. «Parce qu’elle a volontairement infligé de tels sévices, elle est condamnée par le président du tribunal à passer de vie à trépas par le feu sur la place publique, pour servir d’exemple et d’horreur, pour qu’elle soit réduite en cendres et en poussière. Que Dieu tout puissant lui soit clément et miséricordieux, qu’il lui pardonne ses péchés antérieurs, qu’il lui accorde la paix éternelle et le salut de l’âme. Et que cela serve d’exemple».

Dans les Possessions de Murbach et du Haut-Mundat, pas moins de 71 personnes ont été brûlées en 1615. Un seul homme figure sur la liste retrouvée dans les archives. A Sélestat, des documents font état de 84 personnes suppliciées, dont une femme de 90 ans… et une fillette de 12 ans, étranglée «par pitié» avant d’être brûlée en public. «Beaucoup d’autres enfants n’ont pas eu «cette chance». Nous n’avons aucun chiffre, mais nous savons qu’ils ont été nombreux à mourir sur le bûcher, commente Annick Don Simoni. Les tribunaux, précise-t-elle, n’avaient rien d’ecclésiastique: ils étaient composés de civils, «A Altkirch et Eguisheim, on avait institué de véritables tribunaux, la Cour des maléfiques, qui ne faisaient que cela, sauf à Mulhouse, où le tribunal se réunissait de cas en cas».

La torture interroge, la douleur parle

L’accusée n’avait droit à aucun défenseur. Sans doute aussi n’en n’aurait-on pas trouvé un seul. Qui, pour sauver une «amante du diable», aurait pu sans risque aucun se faire l’avocat du diable? Aucun témoignage, fut-il le plus fou, le plus invraisemblable, le plus hallucinant, n’était remis en question. On ne doutait pas d’un témoignage qu’on voulait de toute manière entendre. La torture interrogeait. La douleur parlait.

Un verdict devait obligatoirement reposer sur des aveux. Le juge, dénué de sens critique, de bon sens tout court, avait pour unique obsession d’obtenir les aveux de la sorcière au moyen de «La Question». Bourreaux et juges ne lâchaient pas leur proie avant de les avoir obtenus. On amenait la femme déshabillée dans la chambre de tortures, pour obtenir d’elle d’impossibles et d’invraisemblables explications sur chaque maléfice. Les tortionnaires n’hésitaient pas à mentir, pour obtenir les aveux de la suppliciée. Quitte à lui laisser entendre qu’elle aura la vie sauve. Sinon le pardon divin. La vie éternelle.

Dans ces tortures, convient Annick Don Simoni, il y avait un côté terriblement sexuel. Car la «sorcière» pouvait être laide, repoussante, mais aussi particulièrement belle. Et jeune parfois. «Les juges et tortionnaires assuraient que le diable avait mis sa marque sur le corps de la femme. Aussi rasait-on tous les poils de la suppliciée. Des témoignages l’attestent: on mettait un zèle tout particulier à chercher cette marque. On ne compte pas le nombre de viols». Pour chercher «la marque», on n’hésitait pas à piquer la «sorcière», mais dans des zones réputées plus insensibles que d’autres à la douleur. Si la suppliciée ne réagissait pas, ne versait aucune larme, la certitude des tortionnaires était faite: il s’agissait de l’empreinte laissée par le diable. Mais si la femme se plaignait, alors on cherchait une autre marque. Jusqu’à la trouver. On avait le sens du «raffinement». Et jusqu’à la volonté d’apporter la preuve par l’absurde: les aveux obtenus sous la torture devaient obligatoirement être confirmés hors torture, sinon, on recommençait tout. Depuis le début. (apic/pr)

20 décembre 1998 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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