Rencontre avec Mgr Jean-Clément Jeanbart, archevêque melkite d’Alep en Syrie

APIC – Interview

Les chrétiens syriens souhaitent longue vie au président Assad…

Jacques Berset, Agence APIC

Alep, 20 novembre 1998 (APIC) La peur de l’intégrisme est palpable chez les chrétiens de Syrie. « Le problème n’est pas pour nous le maintien ou non du régime du président Hafez El Assad, qui nous protège; la question est plutôt de savoir que nous apportera l’après Assad ? » Homonyme du fameux corsaire français, Mgr Jeanbart, métropolite melkite d’Alep, se veut partie prenante de ce que vit son peuple, dans une Syrie souvent vilipendée comme un des foyers du terrorisme.

La Syrie foyer du terrorisme ? Notre pays est pourtant un pays très tolérant, confie d’emblée à l’APIC Mgr Jean-Clément Jeanbart, un prélat âgé de 55 ans issu d’une famille établie à Alep depuis les années 1700, d’après les registres de la ville. « Peut-être ai-je de lointains ancêtres français, car après tout Alep n’est pas si loin du port d’Antioche; la ville se trouvait autrefois à un carrefour important sur la route des Indes, de Jérusalem, de Constantinople ». La cité du nord-ouest de la Syrie, artère commerciale et voie de pèlerinage, a connu dans l’histoire de nombreux brassages de populations et de passages d’étrangers.

Siège d’un diocèse depuis la fin du IIIe siècle, Alep connaît une présence chrétienne depuis le temps des apôtres. La Syrie est en effet, après Jérusalem, le premier berceau du christianisme. Saül, le futur saint Paul, reçoit sur le chemin de Damas la mission de convertir les païens. C’est à Antioche que les premiers disciples du Christ reçoivent d’abord le nom de chrétiens. Plusieurs villages en Syrie parlent encore l’araméen, la langue de Jésus-Christ. « Je peux dire que saint Paul et Barnabé sont certainement passés à Alep, dans les premiers 50 ans du christianisme… », relève avec fierté Mgr Jeanbart.

APIC: La plupart du temps ignorés, les chrétiens de Syrie sont de parfaits inconnus pour nombre de chrétiens occidentaux…

J.-C. J: Effectivement, même si nous sommes les héritiers d’une civilisation vieille de 8’000 ans, nous sortons d’un pays oublié, isolé au point de vue communication. C’est pourtant là que l’écriture a été créée: pensons à la civilisation d’Ougarit, aux tablettes couvertes de cunéifromes trouvées à Ebla. C’étaient les premiers moyens de communication écrite. Imaginez, il y a de cela 5’000 ans, on inventait des dictionnaires permettant alors aux populations de différentes langues de communiquer entre elles. Les chrétiens de Syrie sont t très peu connus, bien qu’ils soient « enfouis » dans cette région depuis le premier siècle.

APIC: Que ressentez-vous en tant que chrétiens vivant sous un régime qui n’est pas en odeur de sainteté en Occident ?

J.-C. J : Malheureusement, pour différentes raisons, nous n’avions pas jusqu’à maintenant beaucoup d’espace dans nos journaux en Syrie pour nous faire connaître. Grâce à Dieu, cela commence à changer. Vous avez remarqué: c’est la première fois que des catholiques syriens participent à un congrès international (une délégation a pris part en septembre au Congrès mondial de l’Union catholique internationale de la presse UCIP à Paris, ndr). Auparavant, nous n’aurions pas pu le faire ou alors nous aurions peut-être été interrogés.

Notre pays, à cause de la guerre avec Israël, a été obligé de se faire parrainer par l’Union soviétique. Nous avons donc été naturellement influencés par le système soviétique et nous avons dû subir certaines limitations. D’autre part, la Syrie était considérée comme faisant partie des pays appuyant le terrorisme. Peut-être parce que notre pays a voulu faire valoir ses droits, tout en restant solidaire d’un autre peuple qui a beaucoup souffert, le peuple palestinien. Les chrétiens en ont aussi beaucoup souffert. Nous avons senti qu’il n’y avait pas de démocratie quand on ne permettait pas à notre peuple de s’exprimer, de donner son point de vue. Cela aurait peut-être aidé à faire avancer la paix beaucoup plus vite.

Je parle au nom de mon peuple, dont je suis solidaire: nous avons toujours ce sentiment de frustration, de blocage, de mur, qui fait que nous avons toujours eu beaucoup de problèmes à nous exprimer. C’est peut-être ce qui a provoqué l’explosion du terrorisme dans certaines régions du Moyen-Orient. C’est une manifestation de désespoir, d’exaspération.

APIC: Vous avez pourtant l’espoir que les choses s’améliorent en Syrie!

J.-C J : Nous souffrons des suites de 30 ans de régime socialiste; nous craignons les effets d’une grave crise économique qui favoriserait la résurgence de l’intégrisme islamique. Je parle avec toutes les limitations dues à la situation, tout n’est pas rose. Il est pourtant vrai que nous craignons que le président Hafez El Assad disparaisse. Nous demandons que le Seigneur lui donne longue vie pour qu’il ait le temps de préparer sa succession. Vous ne comprendrez pas cela, parce que vous vivez dans des pays démocratiques… Comparez la Syrie à d’autres pays de la région, et vous verrez que notre pays peut être considéréé comme un exemple sous beaucoup d’aspects.

Au point de vue économique, nous avons de l’espoir parce que le gouvernement et le président en tête se sont rendus compte de la nécessité des réformes. On sent qu’il y a des changements dans l’air, même si tout ne se fait pas d’un coup: les compagnies d’Etat mal gérées, par ex., ne sont plus subventionnées. Mais il faut éviter aussi de créer des réactions sociales et populaires dangereuses pour la stabilité du pays.

APIC: Craignez-vous la reprise de l’agitation des Frères musulmans ou un nouveau soulèvement islamique, comme celui qui a ensanglanté la ville de Hama, faisant des milliers de morts en février 1982 ?

J.-C. J : Le danger islamiste existe peut-être encore en sourdine, mais il a été en principe déraciné totalement. Dieu nous en préserve! Il y a toujours des mouvements clandestins, des fondamentalistes qui, à travers leurs éléments infiltrés dans les postes à responsabilités peuvent évincer ou rendre plus difficile la vie d’un chrétien. Mais ni d point de vue l’Etat ni du point de vue de la loi, il n’y a de discriminations contre les chrétiens. Aucune objection légale ou constitutionnelle pour devenir ministre, voire Premier ministre. Il y a toujours des ministres chrétiens dans le gouvernement. S’il y a eu un Premier ministre chrétien juste après l’indépendance, aujourd’hui, l’occasion ne se présente tout simplement pas…

En raison de l’évolution du pays et du fort taux d’émigration de la communauté chrétienne depuis les années 60, leur nombre a stagné: 1,5 million, soit 10% de la population actuelle, alors qu’ils devraient être près de 15% sans l’émigration. C’est le taux d’il y a 40 ans. Les musulmans, par contre, ont beaucoup augmenté. Lors des élections au Parlement, étant donné le recul de notre pourcentage dans la population globale, nous n’avons plus droit à des députés dans certains cas. Malgré cela, le gouvernement fait beaucoup pour faire passer des représentants chrétiens. A Alep, avec quatre représentants chrétiens, nous sommes même favorisés par rapport aux autres. Nous sommes également très respectés.

APIC: Vous misez donc sur le maintien du régime actuel mais aussi sur sa capacité d’ouverture, notamment vers la France ?

J.-C. J : Effectivement, nous pensons que le régime du parti Baas au pouvoir, présidé par le président Hafez El Assad, est une protection pour nous. Ce régime a réellement montré une tolérance et un respect de toutes les communautés, les traitant avec égalité. Nous espérons qu’il ait une longue vie, qu’il continue son mouvement de redressement et de rénovation, un chemin d’ouverture et de changements…. Ce n’est pas seulement moi qui le dis, n’importe quel autre évêque en Syrie, catholique ou orthodoxe, peut le confirmer. Nous souhaitons par contre qu’il continue à libéraliser. Nous avons beaucoup d’espoir qu’un jour nous arrivions à un minimum suffisant qui nous permette de nous exprimer et de voyager librement.

Avec l’effondrement de l’Union soviétique, tout a changé. Heureusement, nous avons actuellement pour partenaire privilégié la France. Malgré la coupure depuis les années 50-60, il est resté un substrat, un fond de relations, de sensibilités et de sympathies entre Français et Syriens qui n’osait pas s’exprimer. Même si la France nous a colonisés, elle a quand même fait progresser le pays. En fait, c’est grâce à ce qu’elle a développé comme infrastructures dans le domaine de l’enseignement, dans le domaine de l’administration, et dans le domaine de l’organisation des villes, de l’urbanisme, que la Syrie a évolué. Ce n’est pas grâce à ce que l’URSS a apporté. Jusqu’à maintenant, si vous allez consulter les cadastres, ce sont des cartes réalisées par des Français. J’ai ainsi senti ces derniers mois une grande sympathie pour la France et une grande volonté de collaboration qui rappelle, malgré les journées noires qui ont tout de même parsemé la présence française avant l’indépendance, que nous avons eu de bonnes relations dans le passé. Elles ne sont pas oubliées, surtout chez les plus anciens.

APIC: L’Eglise en Syrie a-t-elle les moyens de s’exprimer dans les médias, les chrétiens souffrent-ils de discriminations ?

J.-C. J : En Syrie, les journaux, les revues, la télévision et la radio sont entre les mains de l’Etat depuis 30 ans. Le gouvernement laisse par contre la liberté à chaque Eglise d’avoir ses propres revues. Nous avons le droit de publier des petits journaux, mais aussi des livres en arabe. C’est très important dans un pays musulman.

Dans ce sens, nous pouvons écrire ce que nous voulons, pourvu que nous ne touchions pas certains points délicats de la politique actuelle au Moyen-Orient: surtout la question palestinienne et le problème de la guerre avec Israël. De toute façon, nous ne sommes pas très intéressés à traiter de politique dans nos revues, nous préférons aller directement aux questions sociales, humaines, religieuses. Et là, nous avons beaucoup de liberté.

Est-il possible pour un chrétien d’être journaliste à la radio d’Etat ? Bien sûr! Il y a beaucoup de journalistes importants d’origine chrétienne dans la presse, la télévision, la radio et même au Ministère de l’Information. C’est tout à l’honneur de la Syrie actuelle: le pays ne connaît pas de discrimination religieuse, ni officiellement ni dans la pratique. Les rares exceptions sont le fait d’individus isolés. L’Etat fait un effort réel pour favoriser le dialogue et la convivialité entre musulmans et chrétiens, et même avec les juifs.

APIC: Vous affirmez que la Syrie est un exemple de cohabitation entre religions…

J.-C. J : C’est un fait, parmi les pays arabes et en voie de développement, la Syrie peut être prise en exemple pour la convivialité, la tolérance, la vie commune entre chrétiens et musulmans. Au point de vue du gouvernement, si des gens veulent soulever la population par intégrisme ou par haine contre d’autres communautés, ils sont poursuivis. Cela peut vous surprendre: à part les limitations concernant l’émigration vers Israël – les juifs ne peuvent sortir du pays librement que depuis quelques années -, les juifs syriens ont été traités correctement par l’Etat. Ils avaient conservé leur école et leur synagogue, alors que le gouvernement syrien avait nationalisé les écoles catholiques. Ils étaient protégés de sorte que vous pouviez à la rigueur insulter un musulman ou un chrétien, mais pas un juif. Sur ce plan, il y avait une tolérance exceptionnelle. Les juifs étaient par contre empêchés de partir pour des raisons politiques, pour ne pas augmenter le nombre d’immigrants en Israël.

Aujourd’hui, les juifs ne sont plus que quelques centaines à Alep et une petite communauté s’est maintenue à Damas. Les rapports avec eux étaient très bons; j’avais plusieurs camarades juifs dans ma classe au collège. Le problème est né avec la création de l’Etat d’Israël et l’exode des Palestiniens. Maintenant qu’il y a une chance pour la paix, Israël devrait la saisir, car elle ne reviendra pas si vite. Et restituer le Golan, occupé illégalement.

APIC: Qu’en est-il de la présence militaire syrienne au Liban ?

J.-C. J : Sans passer sous silence l’influence syrienne au Liban, il ne faut pas croire une seconde que la Syrie ait l’intention de mettre la main sur le Liban pour l’absorber. Elle voudrait bien sûr avoir une influence dans la politique étrangère libanaise surtout en fonction de la guerre avec Israël et aussi assurer sa sécurité à l’intérieur du Liban: avant la venue au pouvoir du président Assad, nombre de coups d’Etat ont été fomentés par des Syriens depuis le Liban. La Syrie demande ces deux choses: la coordination dans le système de sécurité et une syntonie des deux pays dans la question palestinienne et de la paix avec Israël. Pour le reste, ces deux éléments étant assurés, la Syrie ne veut rien du Liban. Elle est près de 20 fois plus grande que son voisin, le pays est très riche du point de vue minerais, agriculture, archéologie. De plus, le Liban est très difficile à gouverner …. J’ai vécu 18 ans au Liban et je connais bien la réalité de ce pays. Beaucoup de Libanais ne croient peut-être pas ce que je dis quand j’affirme que la Syrie n’a pas de visée définitive sur le Liban… Je les comprends et je partage leurs préoccupations.

APIC: Quelles sont les caractéristiques de votre communauté, l’Eglise grecque catholique melkite ?

J.-C. J : En Syrie, les chrétiens sont une minorité en pays d’islam. Mais, si nous revenons en arrière de deux ou trois siècles, nous étions plus nombreux. Liban-Syrie ensemble, nous représentions entre 40 et 45% de la population. Vers la fin de l’empire ottoman, nombre de chrétiens ont émigré à destination de l’Amérique du Nord et du Sud. Cela a continué au XXème siècle. Dans certains villages où il n’y avait plus de prêtres et de présence d’Eglise, on a assisté à une apostasie générale. Au décès du prêtre, après quelques années, les chrétiens ont dû faire appel au cheikh et sont devenus musulmans.

APIC: Le fait que vos prêtres soient mariés a-t-il été un obstacle ou une chance ?

J.-C. J : Cela nous a beaucoup aidés à survivre, c’est une chance. Les prêtres mariés dans les villages nous ont permis de maintenir la présence chrétienne, la continuité, la tradition, le maintien des sacrements et du service religieux. On est parfois prêtre de père en fils. Avant, souvent on choisissait un homme mûr, sage, respecté et sans reproches. Maintenant, les prêtres se préparent au séminaire, puis ils sont ordonnés. Moi je préfère la formule ancienne, qu’ils soient des hommes mûrs, âgés entre 40 et 45 ans, que leurs enfants soient déjà assez grands. Expérimentés, financièrement établis, ils sont plus libres et vraiment volontaires.

Je ne conteste pas la bonne volonté et les bonnes intentions des jeunes qui veulent devenir prêtres après leur mariage. Il y a parfois des velléités de devenir prêtre pour des raisons matérielles. De fait, un prêtre est assez bien payé chez nous. Si on compare leurs revenus avec la société environnante, un prêtre peut obtenir une situation convenable.

En ce qui concerne les prêtres mariés, notre statut particulier n’est pas menacé: Rome permet ce modèle, qui est une tradition. Nous avons moins de 200 prêtres dans l’Eglise melkite. La proportion de prêtres mariés – déjà plus de la moitié actuellement – connaît une croissance constante et en général, l’image du clergé marié est bonne.

Je suis favorable à ce que les jeunes, avant de devenir prêtres, restent dix ans mariés – entre-temps ils peuvent travailler dans l’Eglise comme diacres, offrir de nombreux services – pour qu’il y ait une vérification de leur part et de la part de l’Eglise. Il faut que notre clergé marié soit très bien pour aider l’Occident à avancer. Car si nos prêtres mariés ne donnent pas une bonne image, cela risque de beaucoup retarder l’évolution en Europe. (apic/be)

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