Lugano: Mgr Grampa, futur évêque du diocèse de Lugano
Apic Interview
«L’ennemi, aujourd’hui, c’est l’indifférence»
Valérie Bory, Apic
Ascona, 15 janvier 2004 (Apic) «L’ennemi majeur aujourd’hui, ce n’est ni l’athéisme, ni l’aversion pour la religion, mais l’indifférence. Ce sont ceux qui pensent: que Dieu existe ou pas, c’est égal». A l’heure de quitter «son» collège pour endosser son futur rôle d’évêque, volà l’une des préoccupations de Mgr Grampa, qui a longuement reçu l’Apic, jeudi 8 janvier.
Quittant son poste de recteur du Collège Papio, d’Ascona, à la belle architecture Renaissance, Mgr Grampa se prépare à endosser la charge d’évêque du diocèse de Lugano. Généreux de son temps, malgré le déménagement, plein de vivacité, empoignant à la récré une grappe d’élèves pour la photo, et tournant une page de sa vie. Pour l’Apic, il a parlé du rôle des laïcs dans l’Eglise, du financement du diocèse de Lugano, de l’enseignement religieux à l’école, de la place des mouvements dans le paysage catholique.
Apic:Quelles seront vos priorités pastorales?
Mgr Pier Giacomo Grampa: Je voudrais repartir de l’Eglise de Jérusalem, d’où l’Eglise est née. Le premier concile de l’histoire s’est déroulé à Jérusalem. Les premières communautés nous donnent l’exemple d’une mise en discussion collégiale et commune des problèmes qui se posaient alors. Repartir de là pour redécouvrir cet esprit de communion, de collégialité, de synodalité, dans la discussion, dans la confrontation des arguments et chercher ensemble des solutions.
Repartir de Jérusalem pour se mettre sur la route d’Emmaus. C’est un modèle d’Eglise qui parcourt la route où Jésus apparut à deux disciples, une Eglise lisant l’Ecriture, partageant le pain et réanimant l’espérance un peu cabossée, pour retrouver l’élan et apporter l’annonce de la résurrection.
Apic: Le diocèse de Lugano compte moins d’agents pastoraux laïcs que les autres. Quelles responsabilités comptez-vous confier aux laïcs, néanmoins?
Mgr Grampa : La participation des laïcs à la vie de l’Eglise ne se limite pas aux ministères institués, mais réside dans la transmission de la foi, vécue dans la famille, à l’école, dans le monde du travail. Dans la mesure où un service pastoral le requiert, le service des laïcs pourrait aussi être favorisé. Au Tessin, nous ne nous trouvons pas dans une telle urgence, parce que nous avons encore un nombre de prêtres suffisants, bien qu’avancés en âge. Nous sommes environ 240 prêtres en service pour une population de 250 à 260’000 catholiques. Le rapport est encore d’un prêtre pour 1000 catholiques. Cette situation est due également à l’apport de la Faculté de théologie, qui voit arriver au Tessin de nombreux prêtres de l’étranger, d’Asie, des Philippines, d’Afrique, d’Amérique du Sud qui, en tout menant leurs études, remplissent aussi un ministère presbytéral auprès de l’Eglise locale.
Ce sera le rôle de l’évêque d’être attentif aux nécessités nouvelles et de promouvoir la formation, surtout pour des catéchistes de paroisse, pour les enseignants chargés de l’instruction religieuse, pour les personnes engagées dans le service de la charité et dans la pastorale. L’évêque aura pour rôle d’être attentif aux exigences nouvelles et de favoriser une implication plus responsable des laïcs dans la vie pastorale active.
Apic: Quelles sont ces exigences nouvelles?
Mgr Grampa: Je pense à la diminution des vocations sacerdotales. L’âge moyen du clergé est de 67 ans – c’est l’âge de l’évêque – et donc dans les dix prochaines années, nous assisterons à une réduction du nombre des prêtres. Il faudra alors être attentifs à promouvoir une pastorale, non seulement église par église, paroisse par paroisse, mais organisée en zones plus larges avec des spécialisations plus profilées. Et veiller à la préparation nécessaire des laïcs pour ces services divers.
Apic: Quels types de services?
Mgr Grampa: Ces tâches pourraient aller de la préparation des sacrements à l’initiation chrétienne, c’est-à-dire le baptême, la confirmation, l’eucharistie, en passant par l’accompagnement des nouvelles familles chrétiennes, des activités administratives dans la paroisse, de la gestion des biens paroissiaux.
Apic: Que représente pour vous le mouvement Communion et Libération, fortement présent au Tessin? Quelle devrait être sa place dans la pastorale diocésaine?
Mgr Grampa: Les mouvements sont en général un signe des temps. Une réponse à la sclérose, à la crise de l’institution paroissiale. Il ne faut pas seulement s’arrêter à «Communion et Libération» Les mouvements, dans l’Eglise et au Tessin, sont divers. Du «Chemin Néocatéchuménal», qui a un séminaire propre, au «Renouveau charismatique», à celui des «Focolari», à l’Opus Dei… Ils côtoient aussi l’Action catholique ou le Mouvement des scouts catholiques. Je ne donnerais pas à Communion et Libération une place exclusive. C’est l’un des mouvements que l’Esprit a suscité dans son Eglise. La tâche de l’évêque est de les reconnaître tous et de travailler à ce qu’il y ait une convergence dans la réalisation d’objectifs communs. Afin qu’il n’y ait pas d’Eglises dans l’Eglise, pas de ghetto.
Je crois que si ces forces périphériques ont pu déborder un peu, c’est parce que le centre était faible. Un centre fort, une force centripète qui a la capacité de rassembler, de donner des impulsions, éviterait la dérive centrifuge.
Il n’y a pas d’Eglise sans évêque et on ne peut contourner l’évêque local pour se référer à l’évêque de Rome, comme le disent parfois les mouvements. Si l’évêque de Rome pouvait suffire, il n’y aurait pas d’évêques locaux. On ne fait pas d’Eglise sans les apôtres ou contre les apôtres. Il ne suffit pas de se référer à l’apôtre de Rome.
Apic: L’Eglise catholique du Tessin n’a pas d’impôts paroissiaux ni de contributions publiques. Cela pose-t-il des problèmes de financement?
Mgr Grampa: Si l’Eglise du Tessin est en difficulté, du point de vue financier, c’est aussi parce qu’elle est un diocèse de plein droit depuis 30 ans seulement. Avant, elle dépendait du diocèse de Bâle, comme administration apostolique. Au niveau paroissial, le soutien est très diversifié, de trois manières: il y a des paroisses qui reçoivent un impôt paroissial, qui est davantage une contribution volontaire qu’un impôt obligatoire, dont le non paiement aurait pour conséquence l’exclusion de l’Eglise. Au Tessin, il n’existe pas d’exclusion. Même celui qui ne paie plus reçoit les services religieux qu’il demande à l’Eglise.
Un groupe de paroisses reçoit un versement communal, d’origine historique. Et enfin il existe des paroisses, et c’est le cas de ma paroisse d’Ascona, qui vivent des bénéfices de biens, d’immeubles, ou de fondations, garantissant le nécessaire pour l’activité paroissiale.
Apic: Et au niveau diocésain?
Mgr Grampa: Au niveau diocésain, il n’y a rien. Le diocèse vit actuellement d’une contribution qui devrait être prélevée par les paroisses, d’un montant de 1 fr. par paroissien. Cela nous donnerait un chiffre d’environ 200 à 250’000 francs. Mais nous n’arrivons pas à ce minimum.
C’est un problème auquel on devra faire face, sur la base de la nouvelle loi sur la liberté de l’Eglise catholique, qui n’entrera en vigueur qu’avec la promulgation du statut de l’Eglise catholique et ses règlements d’application. Puis dans la loi seront suggérées diverses possibilités: On peut prévoir un versement unique par les pouvoirs publics. Ou un «un pour mille», comme en Italie, que les citoyens destinent à diverses institutions reconnues – cela peut être les églises, mais aussi les institutions caritatives, ou d’utilité publique.
Pour ma part, je préférerais la dernière solution à une contribution directe du canton, qui impliquerait que pour être reconnue, l’Eglise catholique serait une institution de droit public et non de droit privé.
Apic: Comment voyez vous l’enseignement religieux dans les écoles tessinoises?
Mgr Grampa: C’est un problème délicat et aigu, surtout dans le cursus scolaire post obligatoire. Là, nous assistons à une diminution préoccupante des élèves suivant le cours d’instruction religieuse: quelque 10% d’élèves participent à ces cours. Ceci est très grave. Il faut en rechercher les causes, revoir les programmes, améliorer la préparation des enseignants. Et, si l’Etat démontre une sensibilité neuve pour l’enseignement de la religion, voir avec lui.
Il y a deux propositions en discussion: soit que l’enseignement, actuellement optionnel et géré par les Eglises, devienne obligatoire – et cela ne peut venir que si l’Etat l’organise – Je n’y serais pas favorable. Je préférerais l’autre proposition: offrir des cours obligatoires, avec un choix possible. Certains pourraient être gérés par les Eglises ou par des mouvements religieux qui ont une présence significative sur le territoire. Celui qui ne s’identifie pas à ces institutions choisit un cours laïc, humaniste, historique.
Je ne sais pas trop ce que signifierait un enseignement «neutre» de la religion, mais jusqu’ à 14 ans, laissons en tout cas l’enseignement confessionnel être sous la responsabilité des Eglises. Après l’école obligatoire, cela pourrait faire partie de la responsabilité de l’Etat.
Apic: Vous l’avez évoqué, le Tessin connaît très peu de sorties d’Eglise. Comment l’expliquez-vous?
Mgr Grampa: C’est vrai. Je pense que cela dépend d’une part de la grande tolérance que nous avons par rapport aux contributions ecclésiastiques. Et d’autre part, au fait que l’Eglise du Tessin connaît plus que les autres diocèses suisses, l’indifférence vis à vis de l’Eglise. On reste dans l’Eglise, mais d’une façon détachée, avec beaucoup de compromis.
Voilà les deux aspects qui expliquent ce phénomène. On tient à garder seulement trois moments religieux dans la vie: le baptême, le mariage et les funérailles. Ce profil bas est préoccupant. On ne discute même pas si Dieu existe ou pas. Ca n’intéresse pas. On se sert de l’Eglise quand on en a besoin. Lorsqu’on combattait la foi, il y avait des motifs d’échanges vifs, de confrontation, et de fermeté dans l’adhésion. Aujourd’hui, l’indifférence est le signe caractéristique et cela mène à cette confusion, à ces mouvements «immanentistes» du New Age, de la religion comme bien- être, de la religion comme recherche d’harmonie entre les forces de la nature. Cette lecture immanente et non plus transcendante de la religion me paraît un problème grave. L’ennemi majeur aujourd’hui, ce n’est ni l’athéisme, ni l’aversion pour la religion, mais l’indifférence: «que Dieu existe ou pas, cela m’indiffère».
Apic: Comment voyez-vous l’avenir de la Faculté de théologie?
Mgr Grampa: Ce qui devait être un grand don à l’Eglise de Lugano se révèle être un poids préoccupant. C’est un don, parce que l’évêque Corecco, qui l’a voulue, l’a toujours pensée comme un enrichissement de notre Eglise, pour l’Eglise suisse et pour l’Eglise universelle. Avec une fonction de médiation entre le Nord et le Sud, entre le monde alémanique et le monde latin. Elle pouvait ne pas naître, mais maintenant qu’elle existe, il faut la maintenir en vie. Nous devons trouver les modalités de son autofinancement. Il existe un accord quadriennal avec le diocèse, qui verse 600 à 700’000 francs par an à cette Université, en attendant d’autres formes de financement ou de soutien.
Apic: Vous quittez ce Collège Papio, collège historique, qui compte près de 800 élèves. Quelle expérience emportez-vous?
Mgr Grampa: Oui, historique, car c’est la dernière réalisation du grand archevêque de Milan Charles Borromée, sous le pape Grégoire XIII, exécutant le testament de Bartolomeo Papio, d’Ascona, qui avait laissé ses biens pour ériger ce collège. Historique, car il a donné beaucoup de personnalités à la vie publique, en particulier les conseillers fédéraux: Giuseppe Motta et Flavio Cotti, ex élèves du Collège Papio.
J’ai passé une vie avec les jeunes. J’ai toujours été prêtre et enseignant. Le contact avec la jeunesse vous fait rester jeune, au moins d’esprit, de coeur et de tête. Car les jeunes sont toujours en mouvement, toujours à la recherche de réponses. Ils ne se satisfont pas du préemballé. Je me suis laissé éduquer par les jeunes. Ce qui me fait dire que cela devrait donner un évêque qui se laisse éduquer par son peuple. Pas un évêque qui laisse tomber des sentences d’en haut! (apic/vb)
Rencontre avec Mgr Jean-Clément Jeanbart, archevêque melkite d’Alep en Syrie
APIC – Interview
Les chrétiens syriens souhaitent longue vie au président Assad…
Jacques Berset, Agence APIC
Alep, 20 novembre 1998 (APIC) La peur de l’intégrisme est palpable chez les chrétiens de Syrie. «Le problème n’est pas pour nous le maintien ou non du régime du président Hafez El Assad, qui nous protège; la question est plutôt de savoir que nous apportera l’après Assad ?» Homonyme du fameux corsaire français, Mgr Jeanbart, métropolite melkite d’Alep, se veut partie prenante de ce que vit son peuple, dans une Syrie souvent vilipendée comme un des foyers du terrorisme.
La Syrie foyer du terrorisme ? Notre pays est pourtant un pays très tolérant, confie d’emblée à l’APIC Mgr Jean-Clément Jeanbart, un prélat âgé de 55 ans issu d’une famille établie à Alep depuis les années 1700, d’après les registres de la ville. «Peut-être ai-je de lointains ancêtres français, car après tout Alep n’est pas si loin du port d’Antioche; la ville se trouvait autrefois à un carrefour important sur la route des Indes, de Jérusalem, de Constantinople». La cité du nord-ouest de la Syrie, artère commerciale et voie de pèlerinage, a connu dans l’histoire de nombreux brassages de populations et de passages d’étrangers.
Siège d’un diocèse depuis la fin du IIIe siècle, Alep connaît une présence chrétienne depuis le temps des apôtres. La Syrie est en effet, après Jérusalem, le premier berceau du christianisme. Saül, le futur saint Paul, reçoit sur le chemin de Damas la mission de convertir les païens. C’est à Antioche que les premiers disciples du Christ reçoivent d’abord le nom de chrétiens. Plusieurs villages en Syrie parlent encore l’araméen, la langue de Jésus-Christ. «Je peux dire que saint Paul et Barnabé sont certainement passés à Alep, dans les premiers 50 ans du christianisme…», relève avec fierté Mgr Jeanbart.
APIC: La plupart du temps ignorés, les chrétiens de Syrie sont de parfaits inconnus pour nombre de chrétiens occidentaux…
J.-C. J: Effectivement, même si nous sommes les héritiers d’une civilisation vieille de 8’000 ans, nous sortons d’un pays oublié, isolé au point de vue communication. C’est pourtant là que l’écriture a été créée: pensons à la civilisation d’Ougarit, aux tablettes couvertes de cunéifromes trouvées à Ebla. C’étaient les premiers moyens de communication écrite. Imaginez, il y a de cela 5’000 ans, on inventait des dictionnaires permettant alors aux populations de différentes langues de communiquer entre elles. Les chrétiens de Syrie sont t très peu connus, bien qu’ils soient «enfouis» dans cette région depuis le premier siècle.
APIC: Que ressentez-vous en tant que chrétiens vivant sous un régime qui n’est pas en odeur de sainteté en Occident ?
J.-C. J : Malheureusement, pour différentes raisons, nous n’avions pas jusqu’à maintenant beaucoup d’espace dans nos journaux en Syrie pour nous faire connaître. Grâce à Dieu, cela commence à changer. Vous avez remarqué: c’est la première fois que des catholiques syriens participent à un congrès international (une délégation a pris part en septembre au Congrès mondial de l’Union catholique internationale de la presse UCIP à Paris, ndr). Auparavant, nous n’aurions pas pu le faire ou alors nous aurions peut-être été interrogés.
Notre pays, à cause de la guerre avec Israël, a été obligé de se faire parrainer par l’Union soviétique. Nous avons donc été naturellement influencés par le système soviétique et nous avons dû subir certaines limitations. D’autre part, la Syrie était considérée comme faisant partie des pays appuyant le terrorisme. Peut-être parce que notre pays a voulu faire valoir ses droits, tout en restant solidaire d’un autre peuple qui a beaucoup souffert, le peuple palestinien. Les chrétiens en ont aussi beaucoup souffert. Nous avons senti qu’il n’y avait pas de démocratie quand on ne permettait pas à notre peuple de s’exprimer, de donner son point de vue. Cela aurait peut-être aidé à faire avancer la paix beaucoup plus vite.
Je parle au nom de mon peuple, dont je suis solidaire: nous avons toujours ce sentiment de frustration, de blocage, de mur, qui fait que nous avons toujours eu beaucoup de problèmes à nous exprimer. C’est peut-être ce qui a provoqué l’explosion du terrorisme dans certaines régions du Moyen-Orient. C’est une manifestation de désespoir, d’exaspération.
APIC: Vous avez pourtant l’espoir que les choses s’améliorent en Syrie!
J.-C J : Nous souffrons des suites de 30 ans de régime socialiste; nous craignons les effets d’une grave crise économique qui favoriserait la résurgence de l’intégrisme islamique. Je parle avec toutes les limitations dues à la situation, tout n’est pas rose. Il est pourtant vrai que nous craignons que le président Hafez El Assad disparaisse. Nous demandons que le Seigneur lui donne longue vie pour qu’il ait le temps de préparer sa succession. Vous ne comprendrez pas cela, parce que vous vivez dans des pays démocratiques… Comparez la Syrie à d’autres pays de la région, et vous verrez que notre pays peut être considéréé comme un exemple sous beaucoup d’aspects.
Au point de vue économique, nous avons de l’espoir parce que le gouvernement et le président en tête se sont rendus compte de la nécessité des réformes. On sent qu’il y a des changements dans l’air, même si tout ne se fait pas d’un coup: les compagnies d’Etat mal gérées, par ex., ne sont plus subventionnées. Mais il faut éviter aussi de créer des réactions sociales et populaires dangereuses pour la stabilité du pays.
APIC: Craignez-vous la reprise de l’agitation des Frères musulmans ou un nouveau soulèvement islamique, comme celui qui a ensanglanté la ville de Hama, faisant des milliers de morts en février 1982 ?
J.-C. J : Le danger islamiste existe peut-être encore en sourdine, mais il a été en principe déraciné totalement. Dieu nous en préserve! Il y a toujours des mouvements clandestins, des fondamentalistes qui, à travers leurs éléments infiltrés dans les postes à responsabilités peuvent évincer ou rendre plus difficile la vie d’un chrétien. Mais ni d point de vue l’Etat ni du point de vue de la loi, il n’y a de discriminations contre les chrétiens. Aucune objection légale ou constitutionnelle pour devenir ministre, voire Premier ministre. Il y a toujours des ministres chrétiens dans le gouvernement. S’il y a eu un Premier ministre chrétien juste après l’indépendance, aujourd’hui, l’occasion ne se présente tout simplement pas…
En raison de l’évolution du pays et du fort taux d’émigration de la communauté chrétienne depuis les années 60, leur nombre a stagné: 1,5 million, soit 10% de la population actuelle, alors qu’ils devraient être près de 15% sans l’émigration. C’est le taux d’il y a 40 ans. Les musulmans, par contre, ont beaucoup augmenté. Lors des élections au Parlement, étant donné le recul de notre pourcentage dans la population globale, nous n’avons plus droit à des députés dans certains cas. Malgré cela, le gouvernement fait beaucoup pour faire passer des représentants chrétiens. A Alep, avec quatre représentants chrétiens, nous sommes même favorisés par rapport aux autres. Nous sommes également très respectés.
APIC: Vous misez donc sur le maintien du régime actuel mais aussi sur sa capacité d’ouverture, notamment vers la France ?
J.-C. J : Effectivement, nous pensons que le régime du parti Baas au pouvoir, présidé par le président Hafez El Assad, est une protection pour nous. Ce régime a réellement montré une tolérance et un respect de toutes les communautés, les traitant avec égalité. Nous espérons qu’il ait une longue vie, qu’il continue son mouvement de redressement et de rénovation, un chemin d’ouverture et de changements…. Ce n’est pas seulement moi qui le dis, n’importe quel autre évêque en Syrie, catholique ou orthodoxe, peut le confirmer. Nous souhaitons par contre qu’il continue à libéraliser. Nous avons beaucoup d’espoir qu’un jour nous arrivions à un minimum suffisant qui nous permette de nous exprimer et de voyager librement.
Avec l’effondrement de l’Union soviétique, tout a changé. Heureusement, nous avons actuellement pour partenaire privilégié la France. Malgré la coupure depuis les années 50-60, il est resté un substrat, un fond de relations, de sensibilités et de sympathies entre Français et Syriens qui n’osait pas s’exprimer. Même si la France nous a colonisés, elle a quand même fait progresser le pays. En fait, c’est grâce à ce qu’elle a développé comme infrastructures dans le domaine de l’enseignement, dans le domaine de l’administration, et dans le domaine de l’organisation des villes, de l’urbanisme, que la Syrie a évolué. Ce n’est pas grâce à ce que l’URSS a apporté. Jusqu’à maintenant, si vous allez consulter les cadastres, ce sont des cartes réalisées par des Français. J’ai ainsi senti ces derniers mois une grande sympathie pour la France et une grande volonté de collaboration qui rappelle, malgré les journées noires qui ont tout de même parsemé la présence française avant l’indépendance, que nous avons eu de bonnes relations dans le passé. Elles ne sont pas oubliées, surtout chez les plus anciens.
APIC: L’Eglise en Syrie a-t-elle les moyens de s’exprimer dans les médias, les chrétiens souffrent-ils de discriminations ?
J.-C. J : En Syrie, les journaux, les revues, la télévision et la radio sont entre les mains de l’Etat depuis 30 ans. Le gouvernement laisse par contre la liberté à chaque Eglise d’avoir ses propres revues. Nous avons le droit de publier des petits journaux, mais aussi des livres en arabe. C’est très important dans un pays musulman.
Dans ce sens, nous pouvons écrire ce que nous voulons, pourvu que nous ne touchions pas certains points délicats de la politique actuelle au Moyen-Orient: surtout la question palestinienne et le problème de la guerre avec Israël. De toute façon, nous ne sommes pas très intéressés à traiter de politique dans nos revues, nous préférons aller directement aux questions sociales, humaines, religieuses. Et là, nous avons beaucoup de liberté.
Est-il possible pour un chrétien d’être journaliste à la radio d’Etat ? Bien sûr! Il y a beaucoup de journalistes importants d’origine chrétienne dans la presse, la télévision, la radio et même au Ministère de l’Information. C’est tout à l’honneur de la Syrie actuelle: le pays ne connaît pas de discrimination religieuse, ni officiellement ni dans la pratique. Les rares exceptions sont le fait d’individus isolés. L’Etat fait un effort réel pour favoriser le dialogue et la convivialité entre musulmans et chrétiens, et même avec les juifs.
APIC: Vous affirmez que la Syrie est un exemple de cohabitation entre religions…
J.-C. J : C’est un fait, parmi les pays arabes et en voie de développement, la Syrie peut être prise en exemple pour la convivialité, la tolérance, la vie commune entre chrétiens et musulmans. Au point de vue du gouvernement, si des gens veulent soulever la population par intégrisme ou par haine contre d’autres communautés, ils sont poursuivis. Cela peut vous surprendre: à part les limitations concernant l’émigration vers Israël – les juifs ne peuvent sortir du pays librement que depuis quelques années -, les juifs syriens ont été traités correctement par l’Etat. Ils avaient conservé leur école et leur synagogue, alors que le gouvernement syrien avait nationalisé les écoles catholiques. Ils étaient protégés de sorte que vous pouviez à la rigueur insulter un musulman ou un chrétien, mais pas un juif. Sur ce plan, il y avait une tolérance exceptionnelle. Les juifs étaient par contre empêchés de partir pour des raisons politiques, pour ne pas augmenter le nombre d’immigrants en Israël.
Aujourd’hui, les juifs ne sont plus que quelques centaines à Alep et une petite communauté s’est maintenue à Damas. Les rapports avec eux étaient très bons; j’avais plusieurs camarades juifs dans ma classe au collège. Le problème est né avec la création de l’Etat d’Israël et l’exode des Palestiniens. Maintenant qu’il y a une chance pour la paix, Israël devrait la saisir, car elle ne reviendra pas si vite. Et restituer le Golan, occupé illégalement.
APIC: Qu’en est-il de la présence militaire syrienne au Liban ?
J.-C. J : Sans passer sous silence l’influence syrienne au Liban, il ne faut pas croire une seconde que la Syrie ait l’intention de mettre la main sur le Liban pour l’absorber. Elle voudrait bien sûr avoir une influence dans la politique étrangère libanaise surtout en fonction de la guerre avec Israël et aussi assurer sa sécurité à l’intérieur du Liban: avant la venue au pouvoir du président Assad, nombre de coups d’Etat ont été fomentés par des Syriens depuis le Liban. La Syrie demande ces deux choses: la coordination dans le système de sécurité et une syntonie des deux pays dans la question palestinienne et de la paix avec Israël. Pour le reste, ces deux éléments étant assurés, la Syrie ne veut rien du Liban. Elle est près de 20 fois plus grande que son voisin, le pays est très riche du point de vue minerais, agriculture, archéologie. De plus, le Liban est très difficile à gouverner …. J’ai vécu 18 ans au Liban et je connais bien la réalité de ce pays. Beaucoup de Libanais ne croient peut-être pas ce que je dis quand j’affirme que la Syrie n’a pas de visée définitive sur le Liban… Je les comprends et je partage leurs préoccupations.
APIC: Quelles sont les caractéristiques de votre communauté, l’Eglise grecque catholique melkite ?
J.-C. J : En Syrie, les chrétiens sont une minorité en pays d’islam. Mais, si nous revenons en arrière de deux ou trois siècles, nous étions plus nombreux. Liban-Syrie ensemble, nous représentions entre 40 et 45% de la population. Vers la fin de l’empire ottoman, nombre de chrétiens ont émigré à destination de l’Amérique du Nord et du Sud. Cela a continué au XXème siècle. Dans certains villages où il n’y avait plus de prêtres et de présence d’Eglise, on a assisté à une apostasie générale. Au décès du prêtre, après quelques années, les chrétiens ont dû faire appel au cheikh et sont devenus musulmans.
APIC: Le fait que vos prêtres soient mariés a-t-il été un obstacle ou une chance ?
J.-C. J : Cela nous a beaucoup aidés à survivre, c’est une chance. Les prêtres mariés dans les villages nous ont permis de maintenir la présence chrétienne, la continuité, la tradition, le maintien des sacrements et du service religieux. On est parfois prêtre de père en fils. Avant, souvent on choisissait un homme mûr, sage, respecté et sans reproches. Maintenant, les prêtres se préparent au séminaire, puis ils sont ordonnés. Moi je préfère la formule ancienne, qu’ils soient des hommes mûrs, âgés entre 40 et 45 ans, que leurs enfants soient déjà assez grands. Expérimentés, financièrement établis, ils sont plus libres et vraiment volontaires.
Je ne conteste pas la bonne volonté et les bonnes intentions des jeunes qui veulent devenir prêtres après leur mariage. Il y a parfois des velléités de devenir prêtre pour des raisons matérielles. De fait, un prêtre est assez bien payé chez nous. Si on compare leurs revenus avec la société environnante, un prêtre peut obtenir une situation convenable.
En ce qui concerne les prêtres mariés, notre statut particulier n’est pas menacé: Rome permet ce modèle, qui est une tradition. Nous avons moins de 200 prêtres dans l’Eglise melkite. La proportion de prêtres mariés – déjà plus de la moitié actuellement – connaît une croissance constante et en général, l’image du clergé marié est bonne.
Je suis favorable à ce que les jeunes, avant de devenir prêtres, restent dix ans mariés – entre-temps ils peuvent travailler dans l’Eglise comme diacres, offrir de nombreux services – pour qu’il y ait une vérification de leur part et de la part de l’Eglise. Il faut que notre clergé marié soit très bien pour aider l’Occident à avancer. Car si nos prêtres mariés ne donnent pas une bonne image, cela risque de beaucoup retarder l’évolution en Europe. (apic/be)



