APIC – Interview
Les «talibans» pakistanais en veulent aux minorités religieuses
Jacques Berset, Agence APIC
Hyderabad, 19 octobre 1998 (APIC) Les évêques catholiques et protestants du Pakistan ont lancé un appel urgent au Sénat pakistanais afin qu’il s’oppose à «l’islamisation» totale de la Constitution. Appuyés par les représentants d’autres minorités religieuses, ils dénoncent la récente adoption par l’Assemblée nationale pakistanaise d’un amendement constitutionnel faisant de la charia la loi suprême du pays. La peur s’installe parmi les chrétiens et les ahmadis, un groupe d’obédience musulmane considéré comme hérétique par l’islam orthodoxe.
Les fondamentalistes imposent en effet de plus en plus leur influence sur le gouvernement et la société pakistanaise. Souvent par la violence et le chantage, ils obtiennent de nouveaux décrets ou des amendements pour gommer ce qui reste de la législation héritée des Britanniques. Ces modifications frappent les minorités religieuses: leurs membres sont systématiquement expulsés des postes à responsabilités.
Chrétiens et ahmadis – déclarés non musulmans dans les années 70 parce qu’ils n’acceptent pas Mahomet comme étant le dernier prophète – sont depuis longtemps dans le collimateur de mollahs fanatisés. Le gouvernement d’Islamabad ne fait pourtant pas grand-chose pour protéger les citoyens non musulmans. Les œuvres d’entraide catholiques allemandes «Missio» et «Misereor» dénoncent elles aussi un «dangereux démontage de l’Etat de droit» au Pakistan. Elles ont demandé la semaine dernière au gouvernement de Bonn d’intervenir auprès des autorités pakistanaises pour sauvegarder l’Etat de droit et la séparation des pouvoirs. Dans une interview accordée à l’APIC, le Père Anjou P. T. Soares, prêtre catholique pakistanais engagé dans la défense des droits de l’homme, estime que des pressions internationales sur le Pakistan sont plus nécessaires que jamais pour éviter le pire.
Les chrétiens ont le choix entre la conversion ou l’exil
«Le mot Pakistan signifie pays des purs. Les fondamentalistes croient que le Pakistan est pour les seuls musulmans. Evidemment, pour eux, les purs ne peuvent qu’être musulmans!», déplore le Père Anjou Soares. Pour les islamistes, les chrétiens ne peuvent que devenir musulmans ou quitter le pays, ajoute ce prêtre de Mirpur Khas, une ville de 50’000 habitants située près de Hyderabad, dans la province du Sind, au Sud du Pakistan.
Obtenu sous la pression des islamistes, le renforcement des lois coraniques, imposées à tous les Pakistanais, quelle que soit leur religion, est une nouvelle épée de Damoclès planant notamment sur les ahmadis et les chrétiens (1,5 % des quelque 140 millions de Pakistanais, qui sont à plus de 97 % musulmans).
APIC: Quelle est sont les conséquences du renforcement de la loi islamique pour les minorités?
Anjou Soares: La loi islamique, la charia, est déjà en vigueur dans le pays. Ce que les islamistes cherchent à faire, c’est introduire des amendements très sévères. Nous avons affaire à une dualité au niveau légal, puisque le Code pénal pakistanais PPC, hérité des Britanniques, cohabite avec la charia. La fameuse loi sur le blasphème – pour laquelle l’évêque catholique de Faisalabad, Mgr John Joseph, a donné sa vie en signe de protestation, en se suicidant le 6 mai dernier – existait déjà du temps des Britanniques. Avant son amendement, elle visait à protéger toutes les religions, et la peine maximale était de 2 semaines d’emprisonnement et 1’000 roupies d’amende. Aujourd’hui, c’est la peine de mort qui est requise, et une amende de 100’000 roupies, l’équivalent de toute une vie de travail…
C’est la peine appliquée à Ayub Masih, un chrétien accusé d’avoir insulté le prophète Mahomet et conseillé à un musulman de lire le livre de Salman Rushdie. Comme par hasard, Ayub Masih était le seul chrétien, dans une localité musulmane, à posséder un bout de terre et une maison. Dès qu’il a été accusé, sa famille a dû fuir le village et tous ses biens ont été pris. Les dénégations d’Ayub Masih et les témoignages en sa faveur n’ont pas été pris en considération par les juges. En tant que minorités, nous ne pouvons pas attendre grand-chose de la justice. Les juges eux-mêmes sont la cible de foules agitées par des mollahs. Ils reçoivent des menaces de mort, certains ont été tués.
APIC: Comme minorités, vous vous sentez désormais très menacés ?
Anjou Soares: Certainement. Car la loi punit toute personne qui dit ou écrit quelque chose contre l’islam, le Coran ou le prophète Mahomet. C’est très difficile pour les chrétiens: le simple fait de dire que, selon notre foi, Mahomet n’est pas un prophète est suffisant pour être condamné à mort selon la loi sur le blasphème. De ce point de vue, il n’y a pas de liberté religieuse. Quand nous enseignons la foi chrétienne, nous devons faire le moins possible référence à l’islam, pour éviter les foudres de la loi. Nous devons sans cesse nous censurer.
Avant, dans le bus ou le train, il m’arrivait souvent d’échanger sur la religion avec les passagers, quand on m’interpellait. Je l’ai fait toute ma vie, car j’ai grandi dans un quartier musulman, j’ai joué avec des musulmans, j’ai étudié avec eux. Maintenant, c’est la peur qui règne. Quand ils s’aperçoivent que je suis chrétien, les gens aimeraient connaître mon opinion. Je me tais. Même avec les amis d’enfance, j’évite désormais de parler religion. On peut à chaque instant m’accuser de blasphème!
APIC: La situation s’est donc aggravée ces derniers temps…
Anjou Soares: La situation n’a jamais été aussi mauvaise que maintenant; elle avait commencé à se dégrader fortement sous la dictature du général Zia-ul-Haq, quand l’islamisation des lois a été introduite dans les années 80. Les articles 295 et 295-A du Code pénal pakistanais (PPC) sont un héritage britannique, tandis que les articles 295 B et C datent du général Zia, qui a de plus renforcé la législation en vigueur par des ordonnances. Pour se faire une popularité à bon marché auprès des islamistes, qui profitent de ces lois pour allumer des feux de haine et d’intolérance. Zia a tenté d’introduire partout la loi islamique, comme la loi sur les témoignages, la loi de rachat du sang, qui sont toutes discriminatoires à l’égard des femmes et des non-musulmans.
Nous n’avons plus affaire au même islam que quand j’étais jeune. A l’époque, la religion musulmane était tolérante. Aujourd’hui, il est devenu de plus en plus difficile dans toutes les sphères de la vie de mener une existence normale pour les groupes minoritaires, comme les chrétiens. Au Pakistan, vous êtes tout le temps confrontés à des pressions et des attitudes hostiles. On nous dit: «Pourquoi ne quittez-vous pas le Pakistan, ce pays a été créé pour les musulmans». Telle n’était pas la volonté du fondateur du pays, Mohammed Ali Jinnah, qui avait la vision d’un pays démocratique et laïc. Malgré tout, le taux d’émigration des chrétiens reste faible; ils ne partent que quand leur vie est menacée.
Quant à moi, je ne crains pas de représailles venant directement du gouvernement, car nous émettons des critiques publiquement, notamment dans le cadre de la Commission «Justice et Paix». Pour l’affaire des cartes d’identité – le gouvernement voulait en 1992 inscrire l’appartenance religieuse dans la carte d’identifé nationale – les chrétiens de toutes obédiences ont organisé des manifestations publiques, dans la rue, des grèves de la faim devant les églises, le Club de la presse, le Parlement.
Nous nous sommes exposés, mais nous avons aussi reçu des soutiens de la part d’un certain nombre de musulmans, qui craignent eux aussi une contamination de l’idéologie des «talibans» qui ont pris le pouvoir dans l’Afghanistan voisin. Nous les chrétiens, nous sommes des patriotes, nous aimons notre pays et souhaitons continuer à vivre dans cette société. Mais tous ceux qui ont l’opportunité de partir – pas seulement les chrétiens! – émigrent. De votre côté, en Occident, vous devez interpeller vos gouvernements afin qu’ils fassent pression sur nos autorités, qui sont très dépendantes de l’aide étrangère. (apic/be)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse