Apic Interview

Mgr Pierre Bürcher, de retour de Terre Sainte, dénonce le «mur de la honte» en construction

Bethléem n’est plus qu’une prison à ciel ouvert

Jacques Berset, agence Apic

Lausanne/Jérusalem, 19 janvier 2004 (Apic) Bethléem n’est plus qu’une prison à ciel ouvert que beaucoup de jeunes cherchent à quitter à tout prix. Ce constat dramatique, c’est Mgr Pierre Bürcher, de retour de Bethléem, qui le dresse. Il a participé du 12 au 15 janvier à une rencontre de solidarité des évêques catholiques d’Europe et des Amériques intitulée «L’Eglise universelle solidaire de l’Eglise en Terre Sainte».

Dans une interview à l’Apic, Mgr Bürcher, évêque auxiliaire à Lausanne, considère que le «mur de la honte» aux effets «dévastateurs» que les Israéliens sont en train de construire en bonne partie sur des terres palestiniennes confisquées, ne leur apportera ni la sécurité ni la paix.

Sur le terrain, il a lui-même pu faire l’expérience, dimanche 11 janvier, de ce que vivent quotidiennement, de manière tragique, les populations palestiniennes. Bien que portant le col romain et sa croix pectorale, il a tout simplement été refoulé au poste de contrôle israélien à l’entrée de Bethléem. Mgr Bürcher venait de faire la même expérience devant Jéricho. Dans les familles qu’il a visitées, il a pu mesurer l’ampleur du drame des populations cernées de partout, ruinées économiquement, sans espoir d’un avenir meilleur.

Publié à l’issue d’une conférence de presse dans la vieille ville de Jérusalem, le communiqué des évêques américains et européens relève d’ailleurs qu’ils ont pu vivre de près «l’expérience de la frustration et de l’humiliation subies chaque jour par les Palestiniens aux points de contrôle, qui les empêchent de nourrir leur famille, de se rendre à l’hôpital, d’aller au travail, de suivre leurs études et de visiter leurs parents».

Apic: Vous vous rendez régulièrement en Terre Sainte depuis un quart de siècle. Comment jugez-vous l’évolution de la situation ?

Mgr Pierre Bürcher: Aujourd’hui, la situation est vraiment dramatique notamment pour la population palestinienne. Ces trois dernières années, tout particulièrement, la situation a empiré: c’est l’impasse au plan politique, l’occupation israélienne continue, la menace des attentats terroristes est quotidienne. La situation sociale est si difficile en ce moment que les jeunes désertent les territoires palestiniens. Ceux qui restent, parce que la Terre Sainte est leur terre, expriment cependant de la fatigue, davantage que du désespoir. On sent cependant qu’ils sont traumatisés par la situation.

Avec sa politique, Israël fonce droit dans le mur, sans jeu de mot. Le mur soi-disant «de sécurité» – appelé désormais par le gouvernement israélien «mur antiterroriste» – est la pire des solutions pour venir à bout du terrorisme. Tôt ou tard, les Israéliens vont regretter ce mur et vont en avoir honte.

Apic: Vous avez rencontré mercredi le président de l’Autorité palestinienne Yasser Arafat dans son bureau de la Moqata’a, où il est toujours assiégé.

Mgr Pierre Bürcher: J’ai participé à la délégation de six évêques conduite par le patriarche latin de Jérusalem qui a rendu visite mercredi à Arafat à Ramallah. Je l’avais déjà rencontré il y a deux ans dans les mêmes circonstances. Nous avons reçu un accueil très humain dans son bunker délabré, au milieu des bâtiments dévastés par les bombardements. Le chef de l’Autorité palestinienne m’a semblé en meilleure condition physique.

Soulignant son accord avec la «feuille de route» destinée à rétablir la paix entre Israéliens et Palestiniens, il a manifesté à cette occasion la haute estime qu’il a pour les chefs religieux musulmans et chrétiens. Arafat s’est étonné, photos à l’appui, du manque de réaction de la communauté internationale quand des édifices religieux chrétiens sont endommagés ou détruits par l’armée israélienne.

Apic: La réception du président israélien Moshé Katsav a été moins chaleureuse.

Mgr Pierre Bürcher: J’ai admiré la façon dont le patriarche latin de Jérusalem, qui conduisait également la délégation d’évêques à la présidence israélienne, a présenté la situation. Mgr Michel Sabbah a clairement exprimé son opposition à toute forme de terrorisme et de non respect de la vie.

Le fait d’avoir dit que l’oppression de tout être humain était interdite et d’avoir expliqué que la terreur – qu’il faut évidemment combattre – avait une raison, a provoqué une réaction courroucée du président israélien. Devant un parterre médusé, le président Katsav a alors reproché au chef de l’Eglise latine de Terre Sainte de légitimer le terrorisme. Mais c’est le pape Jean Paul II lui-même qui affirme que la lutte contre le terrorisme doit également prendre en compte l’élimination de ses causes.

Apic: Malgré les promesses faites au pape Jean Paul II par Silvan Shalom, le ministre israélien des Affaires étrangères reçu au Vatican le 11 décembre dernier, la situation de l’Eglise sur le terrain s’est détériorée.

Mgr Pierre Bürcher: La restriction sur les visas du personnel de l’Eglise qui concerne des prêtres, séminaristes, religieuses et religieux, ainsi que du personnel laïc, et les taxes sur les propriétés religieuses, sont en contradiction avec l’Accord fondamental signé il y a tout juste dix ans entre l’Etat d’Israël et le Saint-Siège. L’octroi de permis de séjour est d’une importance vitale pour la survie des Eglises en Terre Sainte. Il faut également s’inquiéter des instructions écrites données par les autorités israéliennes à certaines personnes arrivant en Terre Sainte. Les visites des lieux saints chrétiens situés dans les territoires palestiniens, y compris la Basilique de la Nativité à Bethléem, vont ainsi être rendues plus difficiles.

Mais ce sont les familles qui pâtissent le plus des mesures d’encerclement: un habitant de Bethléem ne peut même pas aller rencontrer son frère ou sa soeur vivant à Ramallah, et vice-versa. Tous les secteurs sont touchés: le travail, les études, la santé, puisque même l’accès aux hôpitaux à l’extérieur est devenu quasiment impossible. Bethléem, pour moi, devient de plus en plus une prison à ciel ouvert. On ne peut même pas se rendre au Saint Sépulcre à Jérusalem: ce sont des actes totalement contraires à la liberté religieuse et de culte. Tout cela au nom du sacro- saint principe de la sécurité, mais le résultat final risque paradoxalement de provoquer davantage de violence.

Apic: Selon le maire de Bethléem, Hanna Nasser, le «mur» – qui pénètre profondément dans la ville – va lui faire perdre 10% de son territoire, qui sera annexé par Israël, et couper de nombreuses familles de leur centre vital.

Mgr Pierre Bürcher: Nous avons pu voir que ce mur israélien, à certains endroits bien plus haut que le Mur de Berlin, empiète déjà sur les propriétés de Bethléem. Les soeurs de l’Emmanuel, près de la tombe de Rachel, par ex., verront l’entrée principale de leur couvent condamnée par ces immenses blocs de béton. Pour rentrer chez elles, elles devront faire un large détour par Bethléem, alors que l’accès était auparavant direct.

Dans certains endroits, une partie des maisons sont séparées de leur village, ou bien ce sont les champs qui se trouvent de l’autre côté. C’est vraiment un «mur de la honte» divisant les familles, les isolant des terres qu’ils cultivent et de leurs moyens d’existence, les coupant même de leurs institutions religieuses. L’Université catholique de Bethléem, où nous avons tenu nos réunions, ne peut fonctionner pratiquement plus qu’avec les étudiants vivant dans l’agglomération de Bethléem, les jeunes de Ramallah ou de Jérusalem avaient trop de difficultés à passer les «check points».

Apic: Les familles sont tentées par l’émigration.

Mgr Pierre Bürcher: Une famille de Bethléem que j’ai visitée, des artisans qui fabriquent des objets en bois d’olivier, m’a dit n’avoir pratiquement plus de ressources depuis trois ans. Sans débouchés – touristes et pèlerins se faisant rares -, elle ne peut même plus se procurer sa matière première. C’est quasiment une condamnation à quitter un pays où leurs ancêtres vivent depuis des siècles.

Chez les soeurs de Saint-Vincent-de-Paul, qui ont bâti une maison d’accueil en vue d’héberger les pèlerins à l’occasion du Jubilé de l’an 2000, nous étions quasiment le premier groupe qui venait depuis trois ans. Tout se dégrade, des centaines de familles chrétiennes ont quitté les territoires palestiniens. Comme les chrétiens ne représentent que 2% de la population de Terre Sainte, chaque départ est une saignée.

Apic: Qu’en est-il de l’avenir ?

Mgr Pierre Bürcher: Les évêques qui se sont rendus sur place ces derniers jours encouragent vivement les visites de solidarité des groupes chrétiens et autres qui sont très importantes: elles montrent aux chrétiens minoritaires qu’ils ne sont pas seuls et leur redonnent espoir. JB

Des photos de Mgr Bürcher peuvent être commandées à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1700 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch (apic/be)

19 janvier 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Pakistan: Chrétiens et ahmadis menacés par les fondamentalistes, dénonce le P. A. Soares

APIC – Interview

Les «talibans» pakistanais en veulent aux minorités religieuses

Jacques Berset, Agence APIC

Hyderabad, 19 octobre 1998 (APIC) Les évêques catholiques et protestants du Pakistan ont lancé un appel urgent au Sénat pakistanais afin qu’il s’oppose à «l’islamisation» totale de la Constitution. Appuyés par les représentants d’autres minorités religieuses, ils dénoncent la récente adoption par l’Assemblée nationale pakistanaise d’un amendement constitutionnel faisant de la charia la loi suprême du pays. La peur s’installe parmi les chrétiens et les ahmadis, un groupe d’obédience musulmane considéré comme hérétique par l’islam orthodoxe.

Les fondamentalistes imposent en effet de plus en plus leur influence sur le gouvernement et la société pakistanaise. Souvent par la violence et le chantage, ils obtiennent de nouveaux décrets ou des amendements pour gommer ce qui reste de la législation héritée des Britanniques. Ces modifications frappent les minorités religieuses: leurs membres sont systématiquement expulsés des postes à responsabilités.

Chrétiens et ahmadis – déclarés non musulmans dans les années 70 parce qu’ils n’acceptent pas Mahomet comme étant le dernier prophète – sont depuis longtemps dans le collimateur de mollahs fanatisés. Le gouvernement d’Islamabad ne fait pourtant pas grand-chose pour protéger les citoyens non musulmans. Les œuvres d’entraide catholiques allemandes «Missio» et «Misereor» dénoncent elles aussi un «dangereux démontage de l’Etat de droit» au Pakistan. Elles ont demandé la semaine dernière au gouvernement de Bonn d’intervenir auprès des autorités pakistanaises pour sauvegarder l’Etat de droit et la séparation des pouvoirs. Dans une interview accordée à l’APIC, le Père Anjou P. T. Soares, prêtre catholique pakistanais engagé dans la défense des droits de l’homme, estime que des pressions internationales sur le Pakistan sont plus nécessaires que jamais pour éviter le pire.

Les chrétiens ont le choix entre la conversion ou l’exil

«Le mot Pakistan signifie pays des purs. Les fondamentalistes croient que le Pakistan est pour les seuls musulmans. Evidemment, pour eux, les purs ne peuvent qu’être musulmans!», déplore le Père Anjou Soares. Pour les islamistes, les chrétiens ne peuvent que devenir musulmans ou quitter le pays, ajoute ce prêtre de Mirpur Khas, une ville de 50’000 habitants située près de Hyderabad, dans la province du Sind, au Sud du Pakistan.

Obtenu sous la pression des islamistes, le renforcement des lois coraniques, imposées à tous les Pakistanais, quelle que soit leur religion, est une nouvelle épée de Damoclès planant notamment sur les ahmadis et les chrétiens (1,5 % des quelque 140 millions de Pakistanais, qui sont à plus de 97 % musulmans).

APIC: Quelle est sont les conséquences du renforcement de la loi islamique pour les minorités?

Anjou Soares: La loi islamique, la charia, est déjà en vigueur dans le pays. Ce que les islamistes cherchent à faire, c’est introduire des amendements très sévères. Nous avons affaire à une dualité au niveau légal, puisque le Code pénal pakistanais PPC, hérité des Britanniques, cohabite avec la charia. La fameuse loi sur le blasphème – pour laquelle l’évêque catholique de Faisalabad, Mgr John Joseph, a donné sa vie en signe de protestation, en se suicidant le 6 mai dernier – existait déjà du temps des Britanniques. Avant son amendement, elle visait à protéger toutes les religions, et la peine maximale était de 2 semaines d’emprisonnement et 1’000 roupies d’amende. Aujourd’hui, c’est la peine de mort qui est requise, et une amende de 100’000 roupies, l’équivalent de toute une vie de travail…

C’est la peine appliquée à Ayub Masih, un chrétien accusé d’avoir insulté le prophète Mahomet et conseillé à un musulman de lire le livre de Salman Rushdie. Comme par hasard, Ayub Masih était le seul chrétien, dans une localité musulmane, à posséder un bout de terre et une maison. Dès qu’il a été accusé, sa famille a dû fuir le village et tous ses biens ont été pris. Les dénégations d’Ayub Masih et les témoignages en sa faveur n’ont pas été pris en considération par les juges. En tant que minorités, nous ne pouvons pas attendre grand-chose de la justice. Les juges eux-mêmes sont la cible de foules agitées par des mollahs. Ils reçoivent des menaces de mort, certains ont été tués.

APIC: Comme minorités, vous vous sentez désormais très menacés ?

Anjou Soares: Certainement. Car la loi punit toute personne qui dit ou écrit quelque chose contre l’islam, le Coran ou le prophète Mahomet. C’est très difficile pour les chrétiens: le simple fait de dire que, selon notre foi, Mahomet n’est pas un prophète est suffisant pour être condamné à mort selon la loi sur le blasphème. De ce point de vue, il n’y a pas de liberté religieuse. Quand nous enseignons la foi chrétienne, nous devons faire le moins possible référence à l’islam, pour éviter les foudres de la loi. Nous devons sans cesse nous censurer.

Avant, dans le bus ou le train, il m’arrivait souvent d’échanger sur la religion avec les passagers, quand on m’interpellait. Je l’ai fait toute ma vie, car j’ai grandi dans un quartier musulman, j’ai joué avec des musulmans, j’ai étudié avec eux. Maintenant, c’est la peur qui règne. Quand ils s’aperçoivent que je suis chrétien, les gens aimeraient connaître mon opinion. Je me tais. Même avec les amis d’enfance, j’évite désormais de parler religion. On peut à chaque instant m’accuser de blasphème!

APIC: La situation s’est donc aggravée ces derniers temps…

Anjou Soares: La situation n’a jamais été aussi mauvaise que maintenant; elle avait commencé à se dégrader fortement sous la dictature du général Zia-ul-Haq, quand l’islamisation des lois a été introduite dans les années 80. Les articles 295 et 295-A du Code pénal pakistanais (PPC) sont un héritage britannique, tandis que les articles 295 B et C datent du général Zia, qui a de plus renforcé la législation en vigueur par des ordonnances. Pour se faire une popularité à bon marché auprès des islamistes, qui profitent de ces lois pour allumer des feux de haine et d’intolérance. Zia a tenté d’introduire partout la loi islamique, comme la loi sur les témoignages, la loi de rachat du sang, qui sont toutes discriminatoires à l’égard des femmes et des non-musulmans.

Nous n’avons plus affaire au même islam que quand j’étais jeune. A l’époque, la religion musulmane était tolérante. Aujourd’hui, il est devenu de plus en plus difficile dans toutes les sphères de la vie de mener une existence normale pour les groupes minoritaires, comme les chrétiens. Au Pakistan, vous êtes tout le temps confrontés à des pressions et des attitudes hostiles. On nous dit: «Pourquoi ne quittez-vous pas le Pakistan, ce pays a été créé pour les musulmans». Telle n’était pas la volonté du fondateur du pays, Mohammed Ali Jinnah, qui avait la vision d’un pays démocratique et laïc. Malgré tout, le taux d’émigration des chrétiens reste faible; ils ne partent que quand leur vie est menacée.

Quant à moi, je ne crains pas de représailles venant directement du gouvernement, car nous émettons des critiques publiquement, notamment dans le cadre de la Commission «Justice et Paix». Pour l’affaire des cartes d’identité – le gouvernement voulait en 1992 inscrire l’appartenance religieuse dans la carte d’identifé nationale – les chrétiens de toutes obédiences ont organisé des manifestations publiques, dans la rue, des grèves de la faim devant les églises, le Club de la presse, le Parlement.

Nous nous sommes exposés, mais nous avons aussi reçu des soutiens de la part d’un certain nombre de musulmans, qui craignent eux aussi une contamination de l’idéologie des «talibans» qui ont pris le pouvoir dans l’Afghanistan voisin. Nous les chrétiens, nous sommes des patriotes, nous aimons notre pays et souhaitons continuer à vivre dans cette société. Mais tous ceux qui ont l’opportunité de partir – pas seulement les chrétiens! – émigrent. De votre côté, en Occident, vous devez interpeller vos gouvernements afin qu’ils fassent pression sur nos autorités, qui sont très dépendantes de l’aide étrangère. (apic/be)

27 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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