Brésil: L’évêque Pedro Casaldaliga commente la Conférence de Medellin, 30 ans après

APIC – INTERVIEW

« Nous étions colonisés dans tous les domaines »

Paulo Pereira Lima, agence APIC

Sao Feliz de Araguaia, 17 août 1998 (APIC) L’année 1998 a une saveur particulière pour Pedro Casaldaliga, évêque de Sao Felix do Araguaia au Brésil. Pour ce religieux clarétin de Catalogne, c’est le trentième anniversaire de son arrivée au Brésil. C’est aussi le 30e anniversaire de la Conférence épiscopale latino-américaine de Medellin qui a marqué considérablement la vision pastorale de nombreux évêques et théologiens du continent. Dans une interview accordée au correspondant d’APIC au Brésil, Pedro Casaldaliga dit pourquoi Medellin a été un point de départ capital pour vivre son épiscopat avec et pour les pauvres.

APIC: Que représente pour vous la Conférence de Medellin?

Pedro Casaldaliga: Medellin est jusqu’à présent le plus grand événement de l’histoire de l’Eglise en Amérique latine durant les 500 ans de sa présence sur le continent. D’abord, parce que cette réunion d’évêques a été typiquement latino-américaine. Nous étions colonisés dans tous les domaines. Mais aussi d’un certaine manière au sein de l’Eglise catholique. Le temps était venu où nous avions besoin de tourner nos regards vers l’Amérique latine, vers le peuple latino-américain. Jusqu’alors ils étaient dirigés presque exclusivement vers les Etats-Unis et Rome. Medellin représente un pas véritable d’autonomie. Deuxième raison de l’importance que cette Conférence épiscopale: elle a relancé pour l’Amérique latine et le monde « l’option préférentielle pour les pauvres ». Ce fut une espèce de « canonisation officielle » de cette prise de position en faveur des pauvres. Une manière spéciale de construire aussi l’Eglise en Amérique latine à travers les communautés ecclésiales de base. Pour tout cela je peux dire en toute vérité: « ma communauté diocésaine et moi-même, nous sommes les fils de Medellin ».

APIC: A l’époque, l’Eglise était-elle donc si éloignée des pauvres?

P. C. : L’Eglise catholique, dans sa vie et dans son histoire, a toujours été très proche des pauvres. Surtout à travers les Ordres religieux qui se constituèrent au long des siècles pour s’occuper de différentes sortes de personnes abandonnées: les orphelins, les malades et les prisonniers, même si cette aide, souvent admirable, a été faite de manière assistentialiste. Medellin a fait mieux. Elle a placé l’option des pauvres dans sa perspective structurelle, en dénonçant le péché des structures qui fabriquent les pauvres. Medellin nous a aidés à comprendre que la pauvreté n’est pas spontanée. Elle a des causes bien précises que nous avons appris à dénoncer. Avant Medellin, nous pensions aux pauvres comme pauvres seulement. A partir de Medellin, nous avons appris à penser aux marginalisés en tant qu’appauvris. Et ceci de manière violente. La pauvreté est alors apparue comme un péché social.

APIC: Medellin a-t-il exigé quelque chose de plus pour la pastorale de l’Eglise

P.C.: Le cardinal argentin Pirônio, alors secrétaire de la Conférence épiscopale latino-américaine, parlait d’une Eglise en faveur des pauvres. Mais ce n’était pas suffisant pour lui. Il fallait en même temps que l’Eglise redevienne pauvre. Parce qu’il est impossible de faire une option pour les pauvres sans regarder les causes de cette pauvreté ni les revendications des pauvres. Dans la pratique quotidienne.

APIC: Pourquoi une réunion d’évêques a-t-elle causé un tel impact en Amérique latine?

P. C.: Nous vivions en pleine dictature militaire au Brésil. Une Eglise qui proclame la justice et défend les droits de l’homme et l’option préférentielle pour les pauvres devient alors – d’une manière scandaleuse pour les riches et les puissants – une Eglise prophétique. Les évêques engagés, au nom de Jésus, dans cette ligne lançaient , de plein fouet, un défi, à la dictature militaire, aux grands propriétaires terriens et aux forces armées et de police qui opprimaient le peuple. Ceci a eu lieu pratiquement dans tout le continent. Au Brésil, au Chili, en Argentine et dans presque tous les pays d’Amérique latine.

APIC: Trente ans après Medellin, que reste-t-il concrètement?

P.C.: L’option pour les pauvres est essentiellement évangélique. Elle est donc irréversible. Cette manière spéciale latino-américaine de prendre le parti des pauvres est également irréversible. Si l’Eglise de notre continent est plus ouverte, plus communautaire, cela vient de Medellin. Il n’est pas possible de retourner en arrière parce que tout vient de l’Esprit-Saint. C’est l’œuvre de nos martyrs. C’est le chemin pris par le peuple. Les thèmes de Medellin ne sont pas morts. Ils ont été repris lors de la troisième Conférence, celle de Puebla au Mexique en 1978 qui a proclamé l’importance des communautés ecclésiales de bases, le thème de la communion et de la participation. La quatrième conférence de Saint-Domingue, en République dominicaine, en 1992, a été marquée profondément par la question de l’inculturation.

APIC. En d’autres termes, il est toujours normal de faire référence à Medellin?

P.C.: Les appels de Medellin sont toujours actuels. Les pauvres que cette Conférence nous a décrit comme « appauvris » par les structures inhumaines imposées par les riches, sont ce que nous appelons aujourd’hui « les exclus ». La terre d’Amérique latine a été arrosée par le sang de beaucoup de martyrs. Plus que jamais nous sommes mis au défi par les pauvres qui sont la majorité de l’humanité. Je dirais plus. Nous aboutirions à un désastre ecclésial si nos Conférences épiscopales se terminent avec Saint Domingue. C’est la crainte principale que j’ai ressenti avec le Synode pour l’Amérique qui s’est tenu dernièrement à Rome . Je le répète, si cela devait arriver, c’est toute l’Eglise universelle qui en souffrirait gravement, pas seulement l’Eglise latino-américaine. De plus, cela n’aurait pas de sens de célébrer le Jubilé de l’An 2000 en ignorant l’esprit de Medellin, de Puebla et de Saint-Domingue. A mon avis, je trouve nécessaire de commencer le nouveau millénaire avec une nouvelle conférence latino-américaine.

APIC: Quels thèmes pourraient être discutés par cette nouvelle Conférence?

P.C.: Des thèmes urgents!. Par exemple, la participation des hommes et des femmes, sur un plan d’égalité, dans la mission de l’Eglise. Il existe encore beaucoup de cléricalisme dans notre Eglise. La femme n’a pas encore ses droits reconnus.

Il faut également un engagement personnel et collectif pour un changement des structures oppressives en faveur des exclus. Enfin je dirai qu’il nous faut enfin vivre un œcuménisme concret, pas seulement dans de belles déclarations. Un œcuménisme entre chrétiens bien sûr, mais qui comporte aussi le dialogue avec les autres religions et cultes de notre continent.(apic/plp/ba)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/apic-interview-153/