APIC – Interview

Colombie: La paix n’est plus une utopie après les «Accords de Mayence»

Entretien avec P. Beltran, numéro trois dans la hiérarchie de l’ELN

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Fribourg, 25 août 1998 (APIC) La paix en Colombie n’est plus une utopie. Des tentatives de dialogue entre le gouvernement et les mouvements de guérilla s’opèrent au grand jour. Pour la première fois peut-être. L’Eglise catholique est plus qu’impliquée dans ce processus de paix, et surtout avec les «Accords de Mayence», en Allemagne, signés en juillet. Autre pierre à cet édifice: des négociations ont repris mardi 25 août à Genève, sous l’égide du CICR cette fois. Numéro trois de la hiérarchie du commandement de l’ELN, Pablo Beltran, 44 ans, livre ses impressions à l’APIC, ses craintes, mais aussi ses attentes pour demain. Interview.

Après 40 ans de guerre et de violence, l’espoir d’un peu de paix en Colombie s’amorce. Mince il est vrai. Une approche de dialogue est engagée entre le nouveau président du pays, Andres Pastrana, et les deux principaux groupes de guérilla du pays, la FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) et l’ELN, (Armée nationale de libération). Plus concrètement encore, 6 représentants de l’ELN et 39 représentants de la société civile colombienne ont signé les «Accords de Mayence», lors d’un Sommet tenu du 13 au 15 juillet sous l’égide et à l’invitation de la Conférence épiscopale allemande. Avec la bénédiction de la Conférence des évêques de Colombie, présente à Mayence avec deux délégués. Les accords contenus en une dizaine de points portent sur les mécanismes qui pourraient permettre à la société civile d’être un acteur politique. La guérilla a en outre montré une ferme volonté d’»humaniser le conflit». «Nous voulons que la guerre se termine, mais pour y arriver, nous avons besoin d’un cadre humanitaire de base». D’où les négociations avec le CICR, aujourd’hui à Genève.

Points faibles des «Accords de Mayence»: l’absence, en Allemagne, de représentants de secteurs importants de Colombie, comme les Noirs et les indigènes, les paysans ou les étudiants. Ils feront partie du Comité opérationnel constitué dans la foulée de Mayence, qui garantira l’application de l’Accord, assure Pablo Beltran. Une premier rendez-vous prévu en octobre pourrait être déplacé en janvier 1999, pour des raisons que l’ELN ne tient pas à commenter. A noter que la délégation de l’ELN attend le feu vert de la Secrétairerie d’Etat du Vatican pour y être reçue. En Suisse, elle s’est entretenue avec des représentants des Affaires étrangères.

APIC: Le président Pastrana a exprimé sa volonté d’entamer des négociations avec la guérilla. Des échanges de lettres ont eu lieu. Et même un e rencontre avec des responsables de la FARC. Où en êtes-vous aujourd’hui?

Pablo Beltran: Ne mélangeons pas. Nous sommes à l’origine de l’invitation faite à Pastrana d’initier un processus de dialogue. Et non l’inverse. Aujourd’hui, il a pris connaissance des accords de Mayence. La rencontre entre lui et l’ELN, prévue en septembre au retour de notre délégation d’Europe, pourrait être reportée à plus tard.

APIC: Pourquoi avoir attendu l’élection de Pastrana? Pourquoi ce processus a-t-il été possible avec lui et non avec son prédécesseur, le président Samper?

Pablo Beltran: Dans un premier temps, Samper avait dit souhaiter le dialogue, mais les militaires l’en ont empêché. Ce dialogue est par la suite devenu impossible en raison de l’image de corruption qu’il représente en Colombie. Il avait de plus été démontré que son élection était liée à l’argent de la drogue. Samper n’avait aucune autorité morale pour mener à bien ce dialogue. Aucune légitimité…

APIC: Une autorité et une légitimité que vous semblez accorder au nouveau président…

Pablo Beltran: Pastrana a quelque chose que n’avait pas Samper: l’appui de son parti et des milieux politiques qui l’ont mis en place. Samper n’avait même plus cela, isolé qu’il était à tous les niveaux. De plus, nous pensons que le nouveau président doit aller dans le sens de l’agenda écrit par Washington, qui craint une pousséée de la guérilla au Venezuela, en Equateur ou au Panama. Il ne faut pas oublier que nos forces contrôlent des territoires colombiens situés à deux jours de marche du Lac Maracaïbo, les principaux centre pétrolifères du Venezuela, si importants pour l’économie des Etats-Unis, mais aussi à deux ou trois jours de marche du canal de Panama.

Il faut savoir que la guérilla colombienne contrôle de nombreux territoires, où elle fonctionne comme le gouvernement et l’administration. L’Etat et les partis n’y ont pratiquement pas ou plus accès. Notre rôle est d’assumer à la fois le développement économique des régions et des communautés, mais également leur défense et leur sécurité sans parler de l’exploitation des ressources naturelles. En dehors de ces territoires, la guérilla s’affronte militairement dans des zones pour repousser l’armée et les groupes paramilitaires. Il n’est pas exagéré de dire qu’entre l’ELN et la FARC, la guérilla contrôle 40 à 50% du territoire. Le gouvernement l’admet du reste: la guérilla cotrôle plus de la moitié des 1’100 muinicipalités. Si nos troupes sont derrière les responsables de l’ELN ou de la FARC dans la volonté de dialogue exprimée? Aucun secteur de la guérilla colombienne ne fera de dissidence. Tous y sont favorables.

APIC: De parvenir à un accord entre les parties en conflit, on peut imaginer que la guérilla devra obtenir des garanties pour éventuellement déposer les armes?

Pablo Beltran: Il est trop tôt pour parler de garanties. Au terme de ce processus de dialogue, il ne faut pas attendre de la guérilla qu’elle disparaisse, qu’elle dépose les armes. Nous irons dans le sens du maintient de l’unité nationale, mais dans un système politique fédératif.

APIC: Vous pensez que le gouvernement et à plus forte raison Washington accepteront cela sans broncher?

Pablo Beltran: Militairement, la guérilla gagne chaque jour du terrain. Et ils sont de plus en

plus nombreux ceux qui viennent grossir ses rangs. Sa sphère d’influence augmente sur de nouveaux territoires, alors que la situation de l’Etat se détériore et que les instances politiques sont de plus en plus affaiblies. L’armée est démoralisée. C’est dire que Pastrana répond à un processus de dialogue au moment même où nos groupes de guérilla avancent irrémédiablement, politiquement et militairement. Il est clair qu’il n’y aura jamais de victoire sur la guérilla.

Accepter sans broncher? La question n’est pas de savoir si le gouvernement ou Washington sont en mesure ou non d’accepter le contrôle de la guérilla sur des territoires, ou encore notre rôle d’acteur politique. C’est déjà un fait accompli. Ce qu’ils doivent encore faire est de le reconnaître. Ce sera l’un des points de discussion avec Pastrana. La récente visite de ce dernier dans les zones contrôlées par la guérilla, et sa réunion avec les chefs de la FARC, avaient d’ailleurs le poids de cette reconnaissance. Au même titre que ce geste a signifié pour la FARC et l’ELN la reconnaissance de Pastrana comme président de l’Etat.

APIC: L’idée n’est donc plus de prendre le pouvoir sur le pays, mais une participation à ce pouvoir et de vous faire accepter comme force et acteur politiques. N’est-ce pas là un pas en arrière, l’aveu d’un échec par rapport aux idées d’il y a 15 ou 20 ans?

Pablo Beltran: Nous n’avons pas mis de côté l’idée de prendre le pouvoir, et d’en faire notre objectif. Il faut savoir que le peuple colombien, qui paie le plus lourd tribu à 40 ans de violence de guerre, veut la paix. Mais aussi la justice. Dans les régions contrôlées par la guérilla, nous poursuivrons nos deux activités, à savoir, d’un côté, la construction politique et le développement, de l’autre, la confrontation armée avec l’Etat s’il y a lieu. C’est dire que dans les faits, la prise du pouvoir n’est pas si éloignée. D’une certaine manière, nous l’exerçons déjà. La guérilla a encore beaucoup à faire en Colombie. Pour veiller sur la coexistence des communautés, mais aussi comme force de reconstruction économique et politique. Tout le monde a intérêt à voir ce conflit se résoudre. C’est aussi cela qui pousse Pastrana à accepter le dialogue, et même à le chercher. Il y est d’ailleurs pratiquement obligé.

APIC: Tout le monde voudra renforcer militairement ses positions sur le terrain avant de se mettre à table. Ne craignez-vous pas une escalade de la violence? Des actions meurtrières des groupes paramilitaires?

Pablo Beltran: C’est vrai, tout cela a un côté pervers. L’Etat se dit, et avec lui Washington, qu’il est nécessaire de renforcer militairement les positions avant de s’asseoir à la table de dialogue. On peut craindre à ce titre que les Américains feront tout pour ne pas affaiblir le gouvernement colombien le jour où s’ouvriront de véritables négociations.

APIC: C’est aussi votre stratégie. Dans la première semaine d’août, une attaque de la guérilla a fait 200 morts dans le camp des forces armées…

Pablo Beltran: C’était là une réponse aux derniers massacres. Nous attaquons les soldats armés, les composantes des groupes paramilitaires, mais jamais les civils. Si l’on s’en prend aux populations civiles, aux sympathisants de la guérilla, alors nous réagissons contre les forces armées par l’Etat. Rien à voir avec un renforcement supposé de nos positions.

APIC: Les militaires et les paramilitaires ne seront-ils pas tentés de jouer leurs cartes contre le pouvoir politique… et donc de mettre les bâtons dans les roues dans ce processus de négociations? Le jour où vous rencontrerez Pastrana, qu’allez-vous lui dire?

Pablo Beltran: C’est là un point essentiel. C’est d’ailleurs ce que nous demanderons à Pastrana le jour où nous serons à la table des négociations: que disparaissent les paramilitaires. Le reste suivra. Mais il faut savoir que les groupes paramilitaires sont l’émanation de groupes financiers, des multinationales. Or ces groupes réclament aujourd’hui un statut d’acteur politique à part entière. Ce que nous ne pouvons accepter. Eux ne se battent pas contre la guérilla. Ils attaquent, tuent et massacrent les populations civiles. Aujourd’hui, au Parlement colombien, l’oligarchie présente un projet pour amnistier les crimes commis par les paramilitaires. Inacceptable. C’est aussi pour dénoncer cela que nous sommes en Europe. Nous allons aussi demander à Pastrana de jouer cartes sur table. Et non avec des dés pipés. Il faut regarder les choses avec un optimisme mesuré… Le jour de sa prestation de serment, le nouveau président a déclaré qu’il allait poursuivre la politique néolibérale tracée par Samper, avec les privatisations et la globalisation. Ce qui est contraire à l’esprit de justice. Donc à la paix.

APIC: Une manière de pousser le ballon dans le camp gouvernemental… et de lui faire porter le chapeau en cas d’échec des négociations…

Pablo Beltran: A Mayence, nous avons clairement dit: nous voulons que la guerre s’arrête. Pour qu’elles s’arrête, nous exigeons un comportement conforme au respect des droits de l’homme, au respect de la société civile, des communautés. Si conflit militaire il y a, qu’il se fasse entre les acteurs armés. Et non en y mêlant les civils. En tant qu’Etat, le gouvernement se doit de veiller à cette application, de contrôler ces groupes paramilitaires. Il a maintenant la parole, c’est vrai.

APIC: L’argent, d’où vient-il? On vous reproche de percevoir des impôts sur les sociétés étrangères, de pratiquer la prise d’otages et de faire payer de fortes rançons?

Pablo Beltran: C’est notre façon de financer notre lutte. Actuellement, nous détenons environ 25 personnes, dont plusieurs étrangers. Tout ingénieur qui arrive en Colombie pour le compte d’une société étrangère est au bénéfice d’une assurance de son entreprise pour un montant de 6 millions de dollars. Pour rendre sa liberté à un otage, nous exigeons la somme de 2 millions de dollars. Les entreprises colombiennes ont un tarif différent. Elles paient moins. Nous avons actuellement entre nos mains des politiciens corrompus. Il y a un certain temps, nous détenions une femme, maire de Cucuta, une ville proche de la frontière du Venezuela. Pour la retrouver, sa famille a dû vendre tout ce qu’elle avait investi avec l’argent volé, détourné d’œuvres destinées aux communautés. Nous avions tous les papiers pour le prouver. Lorsque tout a été remboursé, elle a été relâchée. L’ELN a perçu une forte amende. L’argent volé a été restitué aux communautés spoliées.

C’est vrai, le prélèvement d’impôts auprès des multinationales représente l’autre source de financement. C’est le cas pour des sociétés européennes et américaines. Si elles ne paient pas? Il faut parfois les obliger un peu… Et puis nous avons les otages, libérés une fois qu’elles s’acquittent de leurs impôts. Au sein de l’ELN et de la guérilla en général, personne ne perçoit de salaire.

APIC: On vous dit pour le moins lié financièrement avec les trafiquants de drogue

Pablo Beltran: Notre politique face au trafic de drogue est claire: une condamnation catégorique. D’eux, nous n’exigeons aucun impôts ni n’acceptons d’argent. Dans les zones que nous contrôlons, on ne leur permet pas davantage de construire des pistes, d’exploiter des laboratoires, ni de favoriser la culture de la coca. Sur quelque 80’000 hectares de coca en Colombie, pas plus de 5% se situent dans nos régions d’influence.

APIC: La guérilla colombienne est bien armée… On n’achète pourtant pas des fusils ou des mitrailleuses dans le premier supermarché du coin…

Pablo Beltran: Pas dans les supermarchés du coin… mais dans ceux des Etats-Unis, si j’ose dire. Dans certains magasins de ce pays, il y a la vente libre de fusils, de mitraillettes, d’armement de tout type, et du meilleur, croyez-moi. Nul n’est besoin de faire un dessin. Une grande partie de notre armement vient de là… Le reste…

APIC: Le Père Camillo Torres symbolisait l’ELN. On dit que nombre de prêtres complètent aujourd’hui vos rangs…

Pablo Beltran: Le Père Camillo Torres est mort au combat le 15 février 1996. Depuis, beaucoup de prêtres, de religieuses, de laïcs, d’animateurs de pastorale, sont venus

rejoindre la guérilla. Ils appartiennent de manière clandestine à l’ELN. Beaucoup d’entre-eux poursuivent leur travail à la tête de leurs paroisses. Mais nombreux sont ceux qui sont venus nous rejoindre dans les montagnes. Combien? Sur l’ensemble des prêtres, religieuses ou agents pastoraux qui militent dans nos rangs à des titres divers, 5% sont à nos côtés dans les montagnes. La hiérarchie catholique est au courant. Nous en discutons volontiers avec elle. Mais nous taisons et les noms et le nombre. En février dernier, un autre prêtre est mort, mais de maladie, à l’âge de 54 ans. Il s’agit du commandant Manuel Perez, prêtre espagnol, missionnaire en Colombie expulsé par la hiérarchie en 1968, de retour clandestinement un an après. L’héritage de ce dirigeant de l’ELN est fondamentalement éthique. Camillo Torres est mort un 15 février, lui un 14. (apic/pr)

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