Lausanne: Publication d’un ouvrage sur le rôle des rêves dans les religions

Apic Interview

Une hindoue rêvant la mort de son mari peut s’immoler

Par Valérie Bory

Lausanne, 23 février 2004 (Apic) On ne rêve pas de la même façon que l’on soit musulman, chrétien, juif, hindou. La parution récente de «Visions révélatrices», un ouvrage collectif, étudie le rêve dans les textes sacrés des différentes religions, mais aussi dans les pratiques des fidèles. Un ouvrage de sciences humaines, édité sous la responsabilité de Maya Burger, professeur d’histoire des religions et de hindi (hindoustani) à l’Université de Lausanne, éclaire le phénomène. Philippe Bornet, doctorant et assistant à la publication du livre, a répondu à nos questions.

Les rêves ont souvent été à l’origine d’une religion mais sont aussi le canal privilégié de messages divins. Pour les auteurs de l’étude, qui fait suite à un colloque, tenu à l’Université de Lausanne, les interprétations faites par les différentes traditions religieuses méritent d’être mises en parallèle avec les études scientifiques contemporaines sur le rêve, relevant des neurosciences et de la psychologie.

Dans les sociétés primitives déjà, le rêve est au coeur de l’homme, de sa vision du monde, de sa religion. Par son interprétation, il préside à la destinée. Il est le lieu de la révélation, de l’annonciation. L’âme visite- t-elle des sphères inconnues ou sommes-nous visités pendant la nuit ? Et comment les religions interprètent-elles cela ?

Le rêve est parfois plus vrai que la vie, comme le montrent certaines pratiques en Inde. Chez les Grecs anciens, le rêve est d’origine divine et source de connaissance. Le rêve dans l’islam véhicule un message surnaturel. Telles sont quelques-unes des pistes explorées dans une perspective d’histoire comparée des religions.

Apic: Le rêve peut-il donc être prémonitoire dans certaines religions ?

Philippe Bornet: Oui et son importance est extrême, puisqu’il s’agit de vie et de mort. Le rêve est bel et bien réel. Ainsi cette femme qui prépare son bûcher et s’immole par le feu (on dit qu’elle «commet sati»), après avoir rêvé la mort de son mari, en son absence. On trouve encore des cas récents, le dernier remonte à 2002. Le rêve est tellement crédible, qu’il force à agir. Dans l’hindouisme, les perceptions de nos sens – nous voyons, nous entendons – sont considérées comme une illusion, donc on tend à considérer le monde comme illusoire.

Précisons que sous le terme hindouisme on trouve des traditions monothéistes, polythéistes, monistes. Analysant les cas de «sati» provoqués par un rêve de mort, Catherine Weinberger-Thomas (professeur en langue et littérature hindies, à Paris) les comprend comme un passage à l’acte, motivé par une culpabilité insupportable, culpabilité féminine, liée à la culture ambiante. En Inde, la pensée coupable, même inconsciente, possède une densité de péché égale à l’acte.

Apic: Et dans le cadre de l’islam, que signifie le rêve ?

Philippe Bornet: Le rêve religieux, lorsque le prophète apparaît au rêveur, est lié à une prophétie. Dieu communique un message à son serviteur. Le rêve est un outil de connaissance, de ressourcement. D’autre part, le rêve est plus important et plus riche de sens selon le statut social du rêveur. Si c’est un calife, il sera plus crédible que chez un simple croyant.

Dans l’éthique sunnite, si le Prophète apparaît au rêveur émacié, débraillé, celui-ci est amené à déduire qu’il a peut-être commis un péché ou une erreur dans sa pratique religieuse. C’est l’état moral du rêveur qui influe sur le contenu du rêve, comme une sorte de miroir. Ainsi, selon Pierre Lory (spécialiste de la mystique et de l’ésotérisme musulman, à Paris), le contenu immoral d’un rêve est immédiatement attribué à l’état du rêveur, ce qui protège l’éthique de l’islam sunnite de la moindre faille, qu’on ne saurait alors lui attribuer.

Apic: Et dans le judaïsme ?

Philippe Bornet: Dans le judaïsme rabbinique, le rêve est crédité d’une portée importante. On y fait très attention, car le rêve risque de se réaliser et cela dépend de l’interprétation qui en est donnée. On trouve sur internet des questions de croyants qui demandent à des rabbins de les conseiller en cas de mauvais rêve. Et les rabbins répondent de quelle manière il faut procéder. Il y a deux pratiques. La première, consiste à jeûner, la seconde à «améliorer» le rêve. Le rêveur doit affirmer devant plusieurs personnes qu’il a fait un bon rêve, à trois reprises. De manière à neutraliser l’effet potentiellement néfaste du rêve.

Apic: Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Philippe Bornet: Oui, celui de cette femme qui fait le même rêve plusieurs fois. Il est tiré du Midrash (commentaires de l’Ecriture dans le judaïsme rabbinique). Dans son rêve, le grenier de sa maison est ouvert. Elle va voir l’interprétateur de rêves qui est un rabbi, un maître religieux à l’époque. Il lui prédit qu’elle va avoir un fils. Elle refait le même rêve, interprétation identique. Même rêve une troisième fois mais l’interprétateur n’est pas là. Ses disciples répondent alors à la femme : «tu vas enterrer ton mari». Le rabbi, de retour, entend des pleurs et interroge les disciples. «Vous avez tué un homme», leur dit-il, car il est écrit dans le texte sacré : «Il advint selon ce qu’il nous avait interprété et il en fut ainsi»

Apic: Qu’en est-il de la signification du rêve dans l’Antiquité ?

Philippe Bornet: Le songe, d’origine divine, occupe une place extrêmement importante. Message des dieux, il est porteur d’un sens secret qui éclaire l’homme, incapable de voir plus loin. C’est une source de connaissance. La sagesse antique voulait qu’on tienne compte des messages de la nuit qui, par le rêve, nous permettaient de connaître le destin, de le modifier ou de l’affronter. Mais je précise que monde grec a produit des réflexions diverses sur le rêve. Les Anciens, tout en distinguant le rêve de l’état de veille, donnent plus d’importance au rêvé qu’au vécu. Il faut citer»La Clé des Songes», d’Artémidore, un ouvrage sans doute écrit au IIè siècle, que Freud considérait comme l’exposé le plus complet sur l’interprétation des songes dans le monde gréco-romain.

Apic: Le rêve peut donner les clés d’une guérison, dites-vous ?

Philippe Bornet: Au 2è et au 3è siècle, à Epidaure et à Pergame, dans les temples d’Asclépios (dieu de la médecine dans la mythologie grecque), pour guérir d’une maladie incurable, les malades se couchaient dans le temple la nuit, attendant le rêve qui apporterait la solution à leur maladie. Et cela jusqu’aux dernières années de l’Antiquité tardive, au grand dam du christianisme alors dominant. Mais l’interprétation des rêves, l’oniromancie, se faisait entre simples individus. Et l’on pouvait se rendre chez un « spécialiste » pour débrouiller les rêves les plus confus. Il existait de nombreux ouvrages ou traités sur le sujet.

Apic: Les fidèles ne cherchent-ils pas parfois à donner un coup de pouce au rêve ?

Philippe Bornet: Oui, comme dans cette tradition encore vivace, en Thessalie. Pour la fête de Saint Théodore, les jeunes filles préparent des galettes très salées puis les font bénir par le pope. Elles les mangent le soir, sans boire, et la nuit elles on toutes les chances de rêver d’un jeune homme qui leur apportera de l’eau. Et ce jeune homme est perçu comme le futur fiancé. On imagine que le futur mari sera donc agréé par les puissances divines à l’origine du rêve.

Apic: Et dans la Bible ?

Philippe Bornet: Les rêves ou les visions sont souvent considérés comme des moyens autorisant les individus à franchir des limites. Comme le montre Pierre-Yves Brandt (professeur de psychologie de la religion à Lausanne et Genève), lorsque l’ange apparaît en songe à Joseph et lui dit de ne pas craindre de prendre Marie pour épouse, il résout un dilemme. En effet, selon la loi, Joseph, qui la sait enceinte, aurait été obligé de répudier une femme adultère. En outre, la crainte de Dieu lui interdirait de prendre pour épouse celle qui a été choisie par Dieu lui-même. On est dans un contexte culturel d’honneur et de honte. Une intervention divine était nécessaire pour qu’un homme respectant le code d’honneur puisse le transgresser.

Apic: Le rêve aide à franchir des limites, mais peut-il mettre en garde contre un danger ?

Philippe Bornet: D’autres rêves dans l’Evangile de Matthieu, orientés vers la préservation de l’enfant Jésus qui vient de naître, informent d’un danger qui le menace. Au contraire du rêve de Joseph, ils ne viennent pas lever un obstacle . C’est le cas lorsque les mages qui devaient retourner chez Hérode après avoir adoré l’enfant Jésus, pour lui dire où il se trouvait, apprennent en songe qu’ils doivent rentrer par un autre chemin. Quant à Joseph, il apprend en rêve qu’il doit fuir en Egypte avec Marie et l’enfant. Et il y en a bien d’autres.

Apic: La psychanalyse ne voit pas le rêve comme un signe à venir .

Philippe Bornet: Non. Pour Freud, le rêve ne vient pas d’une instance transcendante. Il est produit par la psyché humaine. Il ne peut donc pas annoncer l’avenir, si ce n’est par son effet suggestif sur le rêveur. Au contraire, dans les religions, il est souvent annonciateur. Une interprétation freudienne où le processus du rêve est interprété comme l’expression d’un désir serait incapable de rendre compte de la fonction révélatrice qui lui est attribuée. Il y a une différence de perspective anthropologique. VB

Rêves : Visions révélatrices – Réception et interprétation des songes en contexte religieux – Maya Burger (éd.) Ed. Peter Lang, Berne 2003 (apic/vb)

23 février 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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APIC – Interview

Colombie: La paix n’est plus une utopie après les «Accords de Mayence»

Entretien avec P. Beltran, numéro trois dans la hiérarchie de l’ELN

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Fribourg, 25 août 1998 (APIC) La paix en Colombie n’est plus une utopie. Des tentatives de dialogue entre le gouvernement et les mouvements de guérilla s’opèrent au grand jour. Pour la première fois peut-être. L’Eglise catholique est plus qu’impliquée dans ce processus de paix, et surtout avec les «Accords de Mayence», en Allemagne, signés en juillet. Autre pierre à cet édifice: des négociations ont repris mardi 25 août à Genève, sous l’égide du CICR cette fois. Numéro trois de la hiérarchie du commandement de l’ELN, Pablo Beltran, 44 ans, livre ses impressions à l’APIC, ses craintes, mais aussi ses attentes pour demain. Interview.

Après 40 ans de guerre et de violence, l’espoir d’un peu de paix en Colombie s’amorce. Mince il est vrai. Une approche de dialogue est engagée entre le nouveau président du pays, Andres Pastrana, et les deux principaux groupes de guérilla du pays, la FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) et l’ELN, (Armée nationale de libération). Plus concrètement encore, 6 représentants de l’ELN et 39 représentants de la société civile colombienne ont signé les «Accords de Mayence», lors d’un Sommet tenu du 13 au 15 juillet sous l’égide et à l’invitation de la Conférence épiscopale allemande. Avec la bénédiction de la Conférence des évêques de Colombie, présente à Mayence avec deux délégués. Les accords contenus en une dizaine de points portent sur les mécanismes qui pourraient permettre à la société civile d’être un acteur politique. La guérilla a en outre montré une ferme volonté d’»humaniser le conflit». «Nous voulons que la guerre se termine, mais pour y arriver, nous avons besoin d’un cadre humanitaire de base». D’où les négociations avec le CICR, aujourd’hui à Genève.

Points faibles des «Accords de Mayence»: l’absence, en Allemagne, de représentants de secteurs importants de Colombie, comme les Noirs et les indigènes, les paysans ou les étudiants. Ils feront partie du Comité opérationnel constitué dans la foulée de Mayence, qui garantira l’application de l’Accord, assure Pablo Beltran. Une premier rendez-vous prévu en octobre pourrait être déplacé en janvier 1999, pour des raisons que l’ELN ne tient pas à commenter. A noter que la délégation de l’ELN attend le feu vert de la Secrétairerie d’Etat du Vatican pour y être reçue. En Suisse, elle s’est entretenue avec des représentants des Affaires étrangères.

APIC: Le président Pastrana a exprimé sa volonté d’entamer des négociations avec la guérilla. Des échanges de lettres ont eu lieu. Et même un e rencontre avec des responsables de la FARC. Où en êtes-vous aujourd’hui?

Pablo Beltran: Ne mélangeons pas. Nous sommes à l’origine de l’invitation faite à Pastrana d’initier un processus de dialogue. Et non l’inverse. Aujourd’hui, il a pris connaissance des accords de Mayence. La rencontre entre lui et l’ELN, prévue en septembre au retour de notre délégation d’Europe, pourrait être reportée à plus tard.

APIC: Pourquoi avoir attendu l’élection de Pastrana? Pourquoi ce processus a-t-il été possible avec lui et non avec son prédécesseur, le président Samper?

Pablo Beltran: Dans un premier temps, Samper avait dit souhaiter le dialogue, mais les militaires l’en ont empêché. Ce dialogue est par la suite devenu impossible en raison de l’image de corruption qu’il représente en Colombie. Il avait de plus été démontré que son élection était liée à l’argent de la drogue. Samper n’avait aucune autorité morale pour mener à bien ce dialogue. Aucune légitimité…

APIC: Une autorité et une légitimité que vous semblez accorder au nouveau président…

Pablo Beltran: Pastrana a quelque chose que n’avait pas Samper: l’appui de son parti et des milieux politiques qui l’ont mis en place. Samper n’avait même plus cela, isolé qu’il était à tous les niveaux. De plus, nous pensons que le nouveau président doit aller dans le sens de l’agenda écrit par Washington, qui craint une pousséée de la guérilla au Venezuela, en Equateur ou au Panama. Il ne faut pas oublier que nos forces contrôlent des territoires colombiens situés à deux jours de marche du Lac Maracaïbo, les principaux centre pétrolifères du Venezuela, si importants pour l’économie des Etats-Unis, mais aussi à deux ou trois jours de marche du canal de Panama.

Il faut savoir que la guérilla colombienne contrôle de nombreux territoires, où elle fonctionne comme le gouvernement et l’administration. L’Etat et les partis n’y ont pratiquement pas ou plus accès. Notre rôle est d’assumer à la fois le développement économique des régions et des communautés, mais également leur défense et leur sécurité sans parler de l’exploitation des ressources naturelles. En dehors de ces territoires, la guérilla s’affronte militairement dans des zones pour repousser l’armée et les groupes paramilitaires. Il n’est pas exagéré de dire qu’entre l’ELN et la FARC, la guérilla contrôle 40 à 50% du territoire. Le gouvernement l’admet du reste: la guérilla cotrôle plus de la moitié des 1’100 muinicipalités. Si nos troupes sont derrière les responsables de l’ELN ou de la FARC dans la volonté de dialogue exprimée? Aucun secteur de la guérilla colombienne ne fera de dissidence. Tous y sont favorables.

APIC: De parvenir à un accord entre les parties en conflit, on peut imaginer que la guérilla devra obtenir des garanties pour éventuellement déposer les armes?

Pablo Beltran: Il est trop tôt pour parler de garanties. Au terme de ce processus de dialogue, il ne faut pas attendre de la guérilla qu’elle disparaisse, qu’elle dépose les armes. Nous irons dans le sens du maintient de l’unité nationale, mais dans un système politique fédératif.

APIC: Vous pensez que le gouvernement et à plus forte raison Washington accepteront cela sans broncher?

Pablo Beltran: Militairement, la guérilla gagne chaque jour du terrain. Et ils sont de plus en

plus nombreux ceux qui viennent grossir ses rangs. Sa sphère d’influence augmente sur de nouveaux territoires, alors que la situation de l’Etat se détériore et que les instances politiques sont de plus en plus affaiblies. L’armée est démoralisée. C’est dire que Pastrana répond à un processus de dialogue au moment même où nos groupes de guérilla avancent irrémédiablement, politiquement et militairement. Il est clair qu’il n’y aura jamais de victoire sur la guérilla.

Accepter sans broncher? La question n’est pas de savoir si le gouvernement ou Washington sont en mesure ou non d’accepter le contrôle de la guérilla sur des territoires, ou encore notre rôle d’acteur politique. C’est déjà un fait accompli. Ce qu’ils doivent encore faire est de le reconnaître. Ce sera l’un des points de discussion avec Pastrana. La récente visite de ce dernier dans les zones contrôlées par la guérilla, et sa réunion avec les chefs de la FARC, avaient d’ailleurs le poids de cette reconnaissance. Au même titre que ce geste a signifié pour la FARC et l’ELN la reconnaissance de Pastrana comme président de l’Etat.

APIC: L’idée n’est donc plus de prendre le pouvoir sur le pays, mais une participation à ce pouvoir et de vous faire accepter comme force et acteur politiques. N’est-ce pas là un pas en arrière, l’aveu d’un échec par rapport aux idées d’il y a 15 ou 20 ans?

Pablo Beltran: Nous n’avons pas mis de côté l’idée de prendre le pouvoir, et d’en faire notre objectif. Il faut savoir que le peuple colombien, qui paie le plus lourd tribu à 40 ans de violence de guerre, veut la paix. Mais aussi la justice. Dans les régions contrôlées par la guérilla, nous poursuivrons nos deux activités, à savoir, d’un côté, la construction politique et le développement, de l’autre, la confrontation armée avec l’Etat s’il y a lieu. C’est dire que dans les faits, la prise du pouvoir n’est pas si éloignée. D’une certaine manière, nous l’exerçons déjà. La guérilla a encore beaucoup à faire en Colombie. Pour veiller sur la coexistence des communautés, mais aussi comme force de reconstruction économique et politique. Tout le monde a intérêt à voir ce conflit se résoudre. C’est aussi cela qui pousse Pastrana à accepter le dialogue, et même à le chercher. Il y est d’ailleurs pratiquement obligé.

APIC: Tout le monde voudra renforcer militairement ses positions sur le terrain avant de se mettre à table. Ne craignez-vous pas une escalade de la violence? Des actions meurtrières des groupes paramilitaires?

Pablo Beltran: C’est vrai, tout cela a un côté pervers. L’Etat se dit, et avec lui Washington, qu’il est nécessaire de renforcer militairement les positions avant de s’asseoir à la table de dialogue. On peut craindre à ce titre que les Américains feront tout pour ne pas affaiblir le gouvernement colombien le jour où s’ouvriront de véritables négociations.

APIC: C’est aussi votre stratégie. Dans la première semaine d’août, une attaque de la guérilla a fait 200 morts dans le camp des forces armées…

Pablo Beltran: C’était là une réponse aux derniers massacres. Nous attaquons les soldats armés, les composantes des groupes paramilitaires, mais jamais les civils. Si l’on s’en prend aux populations civiles, aux sympathisants de la guérilla, alors nous réagissons contre les forces armées par l’Etat. Rien à voir avec un renforcement supposé de nos positions.

APIC: Les militaires et les paramilitaires ne seront-ils pas tentés de jouer leurs cartes contre le pouvoir politique… et donc de mettre les bâtons dans les roues dans ce processus de négociations? Le jour où vous rencontrerez Pastrana, qu’allez-vous lui dire?

Pablo Beltran: C’est là un point essentiel. C’est d’ailleurs ce que nous demanderons à Pastrana le jour où nous serons à la table des négociations: que disparaissent les paramilitaires. Le reste suivra. Mais il faut savoir que les groupes paramilitaires sont l’émanation de groupes financiers, des multinationales. Or ces groupes réclament aujourd’hui un statut d’acteur politique à part entière. Ce que nous ne pouvons accepter. Eux ne se battent pas contre la guérilla. Ils attaquent, tuent et massacrent les populations civiles. Aujourd’hui, au Parlement colombien, l’oligarchie présente un projet pour amnistier les crimes commis par les paramilitaires. Inacceptable. C’est aussi pour dénoncer cela que nous sommes en Europe. Nous allons aussi demander à Pastrana de jouer cartes sur table. Et non avec des dés pipés. Il faut regarder les choses avec un optimisme mesuré… Le jour de sa prestation de serment, le nouveau président a déclaré qu’il allait poursuivre la politique néolibérale tracée par Samper, avec les privatisations et la globalisation. Ce qui est contraire à l’esprit de justice. Donc à la paix.

APIC: Une manière de pousser le ballon dans le camp gouvernemental… et de lui faire porter le chapeau en cas d’échec des négociations…

Pablo Beltran: A Mayence, nous avons clairement dit: nous voulons que la guerre s’arrête. Pour qu’elles s’arrête, nous exigeons un comportement conforme au respect des droits de l’homme, au respect de la société civile, des communautés. Si conflit militaire il y a, qu’il se fasse entre les acteurs armés. Et non en y mêlant les civils. En tant qu’Etat, le gouvernement se doit de veiller à cette application, de contrôler ces groupes paramilitaires. Il a maintenant la parole, c’est vrai.

APIC: L’argent, d’où vient-il? On vous reproche de percevoir des impôts sur les sociétés étrangères, de pratiquer la prise d’otages et de faire payer de fortes rançons?

Pablo Beltran: C’est notre façon de financer notre lutte. Actuellement, nous détenons environ 25 personnes, dont plusieurs étrangers. Tout ingénieur qui arrive en Colombie pour le compte d’une société étrangère est au bénéfice d’une assurance de son entreprise pour un montant de 6 millions de dollars. Pour rendre sa liberté à un otage, nous exigeons la somme de 2 millions de dollars. Les entreprises colombiennes ont un tarif différent. Elles paient moins. Nous avons actuellement entre nos mains des politiciens corrompus. Il y a un certain temps, nous détenions une femme, maire de Cucuta, une ville proche de la frontière du Venezuela. Pour la retrouver, sa famille a dû vendre tout ce qu’elle avait investi avec l’argent volé, détourné d’œuvres destinées aux communautés. Nous avions tous les papiers pour le prouver. Lorsque tout a été remboursé, elle a été relâchée. L’ELN a perçu une forte amende. L’argent volé a été restitué aux communautés spoliées.

C’est vrai, le prélèvement d’impôts auprès des multinationales représente l’autre source de financement. C’est le cas pour des sociétés européennes et américaines. Si elles ne paient pas? Il faut parfois les obliger un peu… Et puis nous avons les otages, libérés une fois qu’elles s’acquittent de leurs impôts. Au sein de l’ELN et de la guérilla en général, personne ne perçoit de salaire.

APIC: On vous dit pour le moins lié financièrement avec les trafiquants de drogue

Pablo Beltran: Notre politique face au trafic de drogue est claire: une condamnation catégorique. D’eux, nous n’exigeons aucun impôts ni n’acceptons d’argent. Dans les zones que nous contrôlons, on ne leur permet pas davantage de construire des pistes, d’exploiter des laboratoires, ni de favoriser la culture de la coca. Sur quelque 80’000 hectares de coca en Colombie, pas plus de 5% se situent dans nos régions d’influence.

APIC: La guérilla colombienne est bien armée… On n’achète pourtant pas des fusils ou des mitrailleuses dans le premier supermarché du coin…

Pablo Beltran: Pas dans les supermarchés du coin… mais dans ceux des Etats-Unis, si j’ose dire. Dans certains magasins de ce pays, il y a la vente libre de fusils, de mitraillettes, d’armement de tout type, et du meilleur, croyez-moi. Nul n’est besoin de faire un dessin. Une grande partie de notre armement vient de là… Le reste…

APIC: Le Père Camillo Torres symbolisait l’ELN. On dit que nombre de prêtres complètent aujourd’hui vos rangs…

Pablo Beltran: Le Père Camillo Torres est mort au combat le 15 février 1996. Depuis, beaucoup de prêtres, de religieuses, de laïcs, d’animateurs de pastorale, sont venus

rejoindre la guérilla. Ils appartiennent de manière clandestine à l’ELN. Beaucoup d’entre-eux poursuivent leur travail à la tête de leurs paroisses. Mais nombreux sont ceux qui sont venus nous rejoindre dans les montagnes. Combien? Sur l’ensemble des prêtres, religieuses ou agents pastoraux qui militent dans nos rangs à des titres divers, 5% sont à nos côtés dans les montagnes. La hiérarchie catholique est au courant. Nous en discutons volontiers avec elle. Mais nous taisons et les noms et le nombre. En février dernier, un autre prêtre est mort, mais de maladie, à l’âge de 54 ans. Il s’agit du commandant Manuel Perez, prêtre espagnol, missionnaire en Colombie expulsé par la hiérarchie en 1968, de retour clandestinement un an après. L’héritage de ce dirigeant de l’ELN est fondamentalement éthique. Camillo Torres est mort un 15 février, lui un 14. (apic/pr)

25 août 1998 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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