APIC Reportage
Cauchemar de nuits d’enfer pour des centaines d’enfants
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Battus, parfois à mort, obligés de voler par des flics corrompus, souvent violés par ces derniers, les gosses de la rue de Santa Cruz, en Bolivie, vivent le cauchemar au quotidien. Nichée au pied de la cordillère orientale des Andes, Santa Cruz se targue d’être la ville la plus riche de Bolivie, grâce à l’argent que génère la drogue et l’élevage… et peut être même aussi le trafic d’organes d’enfants. Missionnaire rédemptoriste de Zurich engagé aux côtés des gosses de la rue, le Père Jorge Töppel, 54 ans, sait de quoi il parle. Lui qui se bat pour leur assurer le minimum. Et même plus, avec les quatre Centres qu’il a créés. L’APIC l’a suivi dans son travail. Reportage.
Entre janvier 1996 et juillet 1997, quelque 600 à 800 gosses ont disparu des rues de Santa Cruz. Ce qu’ils sont devenus? Le Père Jorge assène de terribles suspicions: «Trafic d’organes dans le pire des cas; violés, battus et emmenés dans le plus grand secret dans des lieux de détention dans le ’meilleur des cas’, victimes d’une terrible répression. Ou encore plus simplement battus à mort».
L’allure d’un boxeur converti en agneau, la taille imposante et les épaules larges, le teint hâlé et la chevelure blanche ondulante, léger blouson de baroudeur, le Père Jorge parle en connaissance de cause. En témoin d’une réalité qu’il vit depuis son arrivée en Bolivie, en 1975. En 1993, quatre mois après l’ouverture de l’un des quatre Centres fondés par le missionnaire pour les gosses de la rue de Santa Cruz, plusieurs enquêtes menées par un ex-policier et des gens impliqués dans le travail social ont abouti à la découverte de centres de détentions clandestins pour jeunes délinquants. Ces établissements ne figuraient sur aucun registre officiel. Légalement, ils n’existaient pas!
«Ma conviction? Les mêmes infrastructures qui servent au trafic de drogue, avionnettes etc, servent à ce commerce d’organes d’enfants». Il y a une dizaine d’années, une étude montrait que 45% des habitants – la ville abrite aujourd’hui près d’un million de personnes – vivaient directement ou indirectement du marché de la coca.
Pas de cadavre pas de preuve
«Nous n’avons jamais pu prouver le trafic d’organes, parce que nous n’avons jamais découvert l’ultime preuve: les cadavres. Même Amnesty International a mené sa propre enquête». A cause du bruit fait autour de l’affaire, des menaces et de la pression des autorités, le Père Jorge et un confrère rédemptoriste français s’étaient alors vus contraints de rentrer quelque temps en Suisse.
«Je pense que ce que nous avons découvert est vrai. Et je reste persuadé que ce trafic se poursuit aujourd’hui», martèle le missionnaire, toute colère ravalée. Un sentiment qui fait vite place à une grosse tendresse à l’évocation des 400 ou 500 gamins et gamines qui zonent dans les rues de Santa Cruz. Des enfants avec lesquels lui et son équipe travaillent ou tentent d’établir des ponts. «Ces mômes sont de véritables petits héros pour arriver à traverser ce qu’ils ont à subir et à supporter dans cette ville».
Voler pour être relâchés
Dans la moderne et opulente Santa Cruz – la ville a accueilli en 1996 le Sommet des chefs d’Etats du continent américain -, la misère et le combat des gosses de la rue ne passent pas mieux sous prétexte qu’ils se vivent au soleil. A une portée de colère des palais des politiciens, des palaces, des grandes banques et des buildings modernes, des parcs verts et des meilleurs restaurants. Cela grâce à l’argent que génère l’élevage, la canne à sucre, le coton, le pétrole mais surtout le trafic de drogue…
«Les flics battent les gosses dans la rue, dans les commissariats, abusent sexuellement des fillettes. Et nous ne pouvons rien faire. L’enfant emmené par la police dans le panier à salade est comme l’agneau qu’on mène à l’abattoir. Malgré les douleurs et les peurs, ils savent, ces mômes, que tout peut se terminer par un arrangement économique». En d’autres termes, relâchés à la condition de céder à l’ultimatum: revenir dans les 12 heures avec 50, 100 ou 200 bolivars (5, 10 ou 20 dollars) selon les cas et l’âge. De l’argent que ces enfants sont obligés de voler dans les sacoches des dames, les magasins ou ailleurs. C’est d’autant plus facile pour les ripoux que ces gosses ne figurent sur aucun registre. Pas d’entrée, pas de trace de passage de l’enfant dans la prison… Et le «Padre» Jorge d’affirmer: «Si un gamin est surpris en flagrant délit de vol, non seulement le policier gardera pour lui l’objet du larcin, mais encore l’obligera-t-il à voler». Même si la douceur du ton de sa voix le dément, le «Padre» ne peut s’empêcher de lancer: «Il y a des jours où je remercie le Bon Dieu de ne pas avoir de mitraillette».
Battus à mort
Le nombre de fois où le missionnaire lui-même – ou l’un de ses collaborateurs – s’est fait arrêter par les policiers ne se compte plus. Son boulot ne lui attire pas que des sympathies. La curiosité du missionnaire dérange juges et policiers ripoux comme un grain de sable dans la machine administrative du riche maire de Santa Cruz et de sa police municipale. «La plus terrible avec les gosses».
A la question de savoir ce que sont devenus les 600 à 800 gosses disparus en 18 mois, aux accusations de maltraitances, de viols et de d’incitations au vol, les bouches des juges et des policiers se ferment. Au contraire de leurs yeux ou s’incrustent bien davantage que l’expression «Allez vous faire voir ailleurs».
«Tout ici fonctionne au chantage. La seule chose que je puisse faire, assure le missionnaire, est d’aller de temps à autre dans les cellules de la police pour contrôler s’il n’y a pas de mineurs. Par craintes des représailles, tous sont cependant prêts à me jurer qu’ils ont 20 ans…alors que, visiblement, ils en ont 13 ou 14. Impossible de les sortir de là. Si j’insiste, les policiers risquent de battre l’enfant encore davantage. L’important est que la police sache que j’ai enregistré la présence d’un ou de plusieurs mômes dans le lieu». Toute l’expérience du missionnaire, pour que ne se répète plus ce qu’il avait découvert il y a deux ou trois ans: 60 à 70 enfants croupissaient dans les prisons. Parmi eux figuraient des malades mentaux, des handicapés physiques, des sourds et muets…, des enfants en bas âge, complètement perdus.
Pour encore pouvoir rêver
Dans le premier des quatre Centres créés à Santa Cruz en 1993 par le Padre Jorge, quelque 25 gosses entre 13 et 16 ans suivent ce matin les cours dispensés par des enseignants payés par la Fondation Callecruz. Cette Association socio-éducative mise sur pied par le missionnaire a pour but d’accompagner l’enfant de la rue dans un projet de vie. «Tous ont été condamnés à un ou deux ans de prison. Nous avons obtenu de les accueillir ici la journée. Avec l’aide d’une psycho-pédagogue et d’une spécialiste en pédagogie curative, nous tentons de les mettre à niveau dans leur formation scolaire», explique Maika, une jeune prof de maths et de sciences. A ses côtés, Alfredo témoigne. Il a 14 ans. Ses traits et son expression lui en donnent 10 de plus. «Les gosses de mon âge sont systématiquement battus dans les commissariats. Les coups de matraque et de poings pleuvent. Les flics nous enfoncent nos propres doigts dans le nez pour nous faire saigner».
Pour mériter ce traitement, Alfredo a volé un chauffeur de taxi. Quelques bolivars, l’équivalent de 4 ou 5 dollars. Aujourd’hui, il vit son dernier jour dans le Centre. Son rêve? Poursuivre des études. «Nous le suivrons, comme nous suivons les autres enfants qui sortent du Centre, pour qu’il puisse le vivre, son rêve».
L’école de la survie
Au volant de son 4×4, le Père Jorge sillonne la ville. 24 heures sur 24, l’une ou l’autre de ses équipes visite les lieux névralgiques où gamins et gamines exercent leurs petits boulots de subsistance: cireurs de souliers ou vendeurs de caramels… Dans le meilleur des cas. Jour et nuit il s’agit d’aller à leur rencontre dans les parcs, à la gare routière, dans des endroits comme le marché ou près de la cathédrale, là où les gosses de la rue aiment à se rassembler entre eux. «Ces groupes sont organisés comme une famille. Celui ou celle qui y fait son entrée se voit immédiatement assigner un ’papa’ et une ’maman’, choisis parmi les plus âgés. Les plus grands volent…. Et montrent aux plus jeunes comment le faire». L’école débrouille, de la survie dans la rue.
Ils ne sont pas nombreux aujourd’hui, remarque le rédemptoriste. Sans doute à cause du terrible orage qui a rapidement inondé les rues des anneaux périphériques de la ville. Dans un parc pourtant, assis sur un banc, quatre ou cinq gosses dissertent sur la non- qualification de la Bolivie pour le Mondial. Le missionnaire les connaît tous, de prénoms en prénoms, les saluant d’une affectueuse tape sur l’épaule ou d’une chaleureuse accolade. La méfiance que notre intrusion suscite s’estompe vite lorsqu’ils reconnaissent le Padre.
Pratiquement tous les gosses de la rue de Santa Cruz sont ainsi jour et nuit méticuleusement répertoriés par l’équipe de Callecruz. «Si un gosse vient les 23 premiers jours du mois toujours à la même place, et que le lendemain et les jours suivants il ne paraît plus, c’est que quelque chose lui est arrivé. Les gosses parlent entre eux. Et si aucun ne sait rien à son sujet…» Une moue, une expression sur son visage: rien de très rassurant pour qui les interprète. «Il faut du temps, beaucoup de temps pour qu’une véritable relation de confiance s’instaure entre notre équipe et les gosses. Six mois, un an parfois. Plus ils sont âgés, et plus difficile est le contact, rapport aux plis déjà pris. Aux rancoeurs emmagasinées. C’est encore plus compliqué avec les filles. Elles ont souvent trop souffert dans leur propre chair des viols répétés. Pour une première approche, ne serait-ce que pour soigner leurs blessures physiques, il faut souvent plus de trois mois».
Blessures physiques, blessures de coeur
Des blessures physiques, et surtout de cœur, Manuella en a subies plus que sa dose. Dans la rue à l’âge de 8 ans, exploitée sexuellement, violée lors de séjours en prison par des «gardiens de la loi», la fillette a survécu d’expédients pendant près de 4 ans, avant de choisir librement d’entrer au Centre Patuju. Librement? «Notre boulot est efficace dès lors que les gamins décident d’y venir eux-mêmes et donc de laisser la rue», assure Julio, un éducateur. Le Centre abrite aujourd’hui 45 filles et garçons, au bénéfice d’un suivi total. Ils y mangent, jouent, dorment en dortoirs et cultivent les loisirs en dehors des heures d’école. Une école que Manuella pensait encore inaccessible il y a quelques mois seulement.
Les 45 enfants, sans parler des nombreux gosses qui fréquentent par intermittence le Centre, parce que pas encore convaincus de la nécessité de quitter la rue, suivent en outre des ateliers de peinture, de céramique ou autres travaux créatifs. Une thérapie d’occupation à travers laquelle ils découvrent leurs propres valeurs.
Le parcours de Manuella? Comparable à celui des autres filles pensionnaires du Centre, presque identique à celui de Luisa, 11 ans, même si les blessures du cœur ne sont jamais les mêmes. Ses grands yeux noirs se referment à l’évocation de son passé, de ses fuites dans la rue après un larcin – «je courais le plus vite possible»-, à sa famille aujourd’hui disloquée, disparue, rayée pour cause de misère sociale.
Les masques de terre cuite que Luisa crée sous la direction d’un artiste bolivien témoignent dans l’expression son vécu douloureux. Souriants comme la famille pouvait encore sourire, à une époque que Luisa se rappelle confusément… Puis tristes, et encore plus tristes. Jusqu’à la laideur. «Nous avons dû la soigner pour une maladie vénérienne», glisse comme pour s’excuser la responsable de l’infirmerie du Centre. «Les maladies vénériennes sont parmi les plus nombreuses à soigner chez ces fillettes de 10-15 ans. Parce qu’elles ont été violées. Ou à cause de la prostitution…» (apic/pr)
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