APIC – Reportage

Colombie: Quand la «paramilitarisation» semble devenir une solution d’Etat au service

Les sacrifiés du Département du Choco:

déportés par milliers sur leur propre terre

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Bogota, 22 avril 1998 (APIC) Entre les convulsions politiques et la guerre que se livre l’armée et la guérilla, entre les narcos-trafiquants et les «pétroleros» au service des grandes compagnies de pétrole, entre les «campesinos» et les hommes de main des «terranientes», les gros propriétaires fonciers, la Colombie tentera en mai de se donner un nouveau verni démocratique. Elections obligent. Elles ne masqueront cependant pas la réalité, faite quotidiennement de 30 à 70 assassinats dans ce pays où la «paramilitarisation» semble devenir une proposition d’Etat. Comme c’est devenu le cas dans le Choco, sur la côte Pacifique, à la pointe nord de la Colombie.

Le Choco? Qui donc en a entendu parler, de ce Chiapas avant l’heure, où les paramilitaires appuyés par l’armée règnent aujourd’hui en maîtres. Pour préserver les intérêts des grands groupes qui extraient les richesses du sol de la région, l’une des plus riches du pays: or, zinc, platine, cuivre, étain, prospection pétrolière plus au sud. Sans parler du bois de cette forêt tropicale plus humide encore que l’Amazonie, peuplée de 400’000 habitants, (90% de noirs et le reste de métisses et d’indiens) répartis sur un territoire grand comme la Suisse et même un peu plus: 45’000 km2.

Le Choco? La province colombienne du non-avoir, «la del no hay», comme la nomment les descendants des esclaves noirs en raison du manque de tout, y compris et surtout de l’essentiel: la santé, l’éducation, la paix… Mais une province devenue stratégique depuis que de gros groupes financiers se sont mis dans la tête d’y construire un canal qui relierait le Pacifique à l’Atlantique. Pour suppléer – ou concurrencer ? – le canal de Panama, engorgé.

«Travaux de nettoyage»

Les «travaux» ont du reste commencé: dans la seule vallée du Rio Atrato, 30’000 des 38’000 habitants ont été chassés ces deux dernières années par les paramilitaires. Ils sont allés rejoindre les 30 à 40’000 réfugiés-déplacés du Choco, aujourd’hui parqués dans de véritables camps de réfugiés. Natifs victimes d’une économie extractive mise en place par des groupes étrangers et nationaux. Déplacés pour donner le champ libre à l’exploitation des richesses naturelles et cédés à un projet mégalo de quelques gros bonnets de la finance soutenus par les narcos-dollars.

La fuite sous les bombardements

Dans la seule ville de Quibdo, plus de 6’000 réfugiés-déplacés sont actuellement parqués dans le Colisée (Stade) de la ville, témoignent aujourd’hui le Père Manuel Garcia, récemment en Suisse avec une délégation du diocèse de Quibdo, emmenée par l’évêque, Mgr Ivan Castaño. Avec l’aide de la Croix-Rouge et d’ONG, l’Eglise locale tente d’apporter l’essentiel: nourriture, médicaments, habits. Et loisirs aussi, pour des familles et de nombreux enfants, dont la plupart sont privés d’école.

Les «déportations» d’indigènes de la vallée du Rio Atrato ont commencé au premier semestre 1997, explique le Père Garcia. Des centaines d’habitants sont délogés aujourd’hui encore à mesure que les paramilitaires avancent. Ceux-ci ont désormais la main mise sur pratiquement l’ensemble du Département, hormis le terrain encore en main de la guérilla, plutôt présente sur les hauteurs. Selon le prêtre colombien, l’opération «nettoyage» initiée par les milices remonte à novembre 1996. «Une armée de paramilitaires a balayé la zone à partir de Cordoba, sur la côte Atlantique, dans les Caraïbes. Un mois plus tard, des centaines de personnes fuyaient sous les premiers bombardements». Tout cela pour un canal ou plus certainement pour un «pont terrestre interocéanique», le «canal seco» (sec), ainsi populairement surnommé.

Selon Manuel Garcia, les paramilitaires contrôlent quotidiennement tous les déplacements des indigènes. Les campesinos accourent dans les villages pour y faire leurs achats. Et malheur à qui s’approvisionnerait pour un montant supérieur à 20 dollars. Soit le prix du «coupo», du «ticket» autorisé pour une semaine de vivre par famille.

Abattues pour deux grains de riz en trop

«On a vu de nombreuses personnes abattues pour deux ou trois livres de riz de plus. Les paras habillés de militaires pour la plupart disent que c’est pour apporter de la nourriture à la guérilla». Ces groupes, fortement armés, s’identifient comme des groupes d’autodéfense, pour une Colombie unie, ajoute le prêtre.

A ces puissants intérêts en jeu, à l’exploitation sans nom du sol et de la forêt, s’ajoutent ceux des narcos-trafiquants. De nombreuses pistes d’atterrissage ont été aménagées pour faire partir les chargements de drogue à destination d’Amérique centrale et des Caraïbes. «On a tellement tout bouleversé que même la pêche, exercice alimentaire vital pour les Indiens, n’y est pratiquement plus possible. L’équilibre écologique que les indigènes ont su conserver des siècles durant a été détruit ces dernières années. Sacrifiés sur l’autel de la politique». Au nom des intérêts économiques. (apic/pr)

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