APIC – Interview:
Témoin de l’assassinat des 45 Indiens d’Acteal
Jean-Claude Noyé, pour APIC
Paris, 3 mars 1998 (APIC) Arrêté jeudi dernier par les autorités mexicaines, le Père Michel Chanteau, 67 ans, curé de la paroisse de Chenalho – où ont été massacrés le 23 décembre dernier 45 Indiens – a été expulsé vers la France «pour avoir mené des activités politiques» selon le Ministre de l’Intérieur du Mexique.
Ce religieux français, membre de la Congrégation des prêtres de Sainte-Marie, s’est battu pendant plus de 30 ans aux côtés des paysans du Chiapas, dans le diocèse de San Cristobal de las Casas. Ami de l’évêque du lieu, Mgr Samuel Ruiz, le religieux expulsé avait été menacé de mort à plusieurs reprises.
Cette expulsion intervient alors que les autorités tentent de désigner l’Eglise et les étrangers comme responsables des troubles au Chiapas. C’est dans la paroisse du Père expulsé qu’ont été massacrés, par un groupe paramilitaire, 45 Indiens à Acteal. Le curé célébre la messe après le massacre. En novembre 97, le maire de Chanalho, impliqué dans le massacre d’Acteal, avait menacé le Père Chanteau qui avait dû alors se réfugier un temps à Mexico.
APIC : Quel sentiment éprouvez-vous après votre expulsion?
M.C. : Une grande déception. Je pensais terminer mes jours au Mexique. Danièle Mitterand, que j’avais récemment rencontrée dans mon pays d’adoption, m’avait demandé: «Que peut-on faire pour vous?». Je lui avais dit. «Ne me ramenez surtout pas en France!» J’avais déjà été menacé d’expulsion le 27 septembre 1995. Une association des droits de l’homme du diocèse de San Cristobal de las Casas avait défendu ma cause avec succès. Je n’étais pas rentré en France depuis 6 ans. J’avais émis le souhait de faire le voyage il y a quelque temps quand mon frère avait été hospitalisé. Mon évêque, Mgr Samuel Ruiz, m’avait alors dit: «Tu es en otage au Mexique. Si tu pars, tu ne reviendras pas. Que choisis-tu?».
J’ai sans hésitation décidé de rester auprès des Indiens. Mais l’épée de Damoclès restait suspendue sur ma tête. Et voilà… Dans les deux dernières semaines, quatre autres personnes étrangères, dont un missionnaire ont été expulsés du Mexique. En 1995, cinq prêtres l’avaient été, et 200 étrangers avaient été suspectés de défendre la cause zapatiste. Je dois préciser que je demandais depuis 3 ans et demi une régularisation de ma situation. A savoir de n’être plus considéré comme un immigrant, mais comme un immigré. Bien évidemment, le gouvernement mexicain n’a pas donné suite à mon désir.
APIC :Que vous reprochent les autorités mexicaines?
M. C. : Mon acte d’accusation évoque ma déclaration publique à la chaîne de télévision TV Azteca faite à la suite du massacre d’Acteal, un village de ma paroisse de Chenalho. J’avais expliqué que ces paramilitaires avaient agi pour le gouvernement dont l’objectif est de détruire les bases arrières des zapatistes. On me reproche une certaine sympathie pour ce mouvement et mon travail de conscientisation des Indiens mayas, principalement pour les 120 catéchistes, alors qu’il n’étaient que quelques-uns quand je suis arrivé, il y a 32 ans, dans ma paroisse. Pour le gouvernement mexicain, conscientisation veut dire subversion. De fait quand on commence à faire voir aux Indiens la cause de leurs souffrance, il est impossible de ne pas nommer leurs exploiteurs.
APIC: A savoir les grands propriétaires terriens, qui ont spolié les Indiens de leurs terres?
M. C. : La propriété de la terre, au Chiapas, comme un peu partout en Amérique latine, est évidemment un enjeu énorme. Mais mon travail visait aussi à aider les Indiens à récupérer leur dignité en tant qu’être humains. De fait les métis les traitent comme des chiens, comme des êtres sans raison. On n’a pas le droit d’agir ainsi, surtout quand on se dit catholique. J’ai pour ma part beaucoup d’admiration pour ces Indiens; des gens formidables qui ont une très grande dignité. Ils ne veulent par exemple rien recevoir d’un gouvernement dont les mains sont tachées du sang de leurs frères.
APIC : En quoi consistait votre apostolat au Chiapas?
M. C. : Je travaillais en lien avec l’Institut national d’anthropologie de la région maya. Ensemble nous conduisions un programme d’éducation et de santé. Nous avons mis sur pied une coopérative d’achat de produits de base – pour les avoir à prix plus accessibles – ainsi qu’une coopérative de transport. Je m’étais transformé aussi par la force des choses en pharmacien au service de la population vivant dans le plus grand dénuement.
APIC: Après le massacre des Indiens d’Acteal, Mgr Ruiz a déclaré aux catéchistes qu’ils ne pourraient plus l’être s’ils décidaient de rejoindre la lutte armée. Qu’en pensez-vous?
M. C. : Moi-même, comme prêtre, je n’ai pas encouragé les Indiens à prendre les armes Mais je comprends la lutte armée des zapatistes. Et force est de reconnaître que sans elle, les choses n’auraient pas bougé. Du reste, le commandant Marcos s’est engagé à ne plus utiliser les armes. En tous cas, jusqu’à nouvel ordre, tant qu’il n’y sera pas contraint. (apic/jcn/ba)
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