APIC – INTERVIEW:
«La société égyptienne n’est pas violente»
Jean-Claude Noyé, pour l’Agence APIC
Le Caire, 15 mars 1998 (APIC) «La société égyptienne n’est pas violente», estime Amin Fahim, président de l’Association de la Haute Egypte. Malgré des attentats spectaculaires comme celui de Louxor, le 17 novembre 1997, qui a fait 60 victimes, dont 38 Suisses. Copte-catholique, avocat de métier, ancien président du Bureau international catholique de l’enfance (BICE), Amin Fahid analyse également pour l’agence APIC l’emprise de l’islamisme en Egypte et la place des chrétiens coptes dans son pays.
L’Association de la Haute Egypte a été fondée- en 1941 par Henri Ayout, un jésuite d’origine syrienne, afin de scolariser les enfants les plus démunis de cette région. Elle emploie actuellement 680 enseignants, dont 80% sont des femmes. L’Association gère 37 écoles et 50 centres de développement.
APIC: Vous affirmez que la société égyptienne n’est pas violente. Comment expliquez-vous l’attentat de Louxor contre des touristes étrangers?
A. F. : Le peuple égyptien est le seul de la région qui n’ait pas eu d’empire. Cela ne l’intéressait pas de guerroyer pour des conquêtes. Il n’a pas connu de révolution, sauf contre les Anglais. Pendant le coup d’Etat de Nasser, pas une goutte de sang n’a été versée. Ensuite le roi Farouk n’a pas été tué, mais simplement expulsé. Au moment de l’attentat de Louxor, le peuple, – musulmans et chrétiens confondus – a formé une grande file devant l’hôpital pour donner son sang. Tout cela pour dire que ce peuple, joyeux et sensible à l’humour, imprégné depuis la haute antiquité de l’idée que Dieu aime les hommes, est fondamentalement pacifique. Du reste l’attentat de Louxor a été conçu et perpétré avec des complices par Ben Laden, un Saoudien déchu de sa nationalité.
APIC : Quelle est l’emprise de l’islamisme sur la société égyptienne?
A: F. : L’islamisme pollue lentement les esprits par une propagande savamment orchestrée qui martèle, partout, un même message. «L’islam est la solution à tous les problèmes». Je vous renvoie au livre de Benoist Méchin: «Ibn Séoud ou la naissance d’un royaume» (éd. Albin Michel), qui explique comment Ibn Séoud a conquis l’Arabie au nom de Dieu. On sait à quel point l’islam wahhabite (de l’Arabie Saoudite), a noyauté nombre de mouvements islamistes. Ceux-ci ont une logique d’expansion qui les ont amenés à infiltrer et noyauter les médias, le système éducatif et de système judiciaire. Pendant 20 ans, ils ont fait main basse sur les émissions religieuses de la télévision égyptienne – plus de 20% des programmes TV – avec des prêches obscurantistes qui diffusaient sur le christianisme des informations caricaturales, parfois même insultantes.
APIC. Les islamistes sont-ils armés par des groupes étrangers?
A. F. : On a dénombré 12 camps d’entraînement des terroristes au Soudan, au Pakistan, en Iran et en Afghanistan. Mais tous ces mouvements n’ont pas la même allégeance, car certains sont apparentés à l’islam sunnite, d’autres à l’islam chiite. Il y a des rivalités entre eux. Je suis cependant convaincu qu’on aiguise la soif de verser le sang aux terroristes. Vous savez l’appel du sang versé, c’est une réalité.
APIC : Comment coexistent en Egypte la sharia (loi musulmane) et le code civil?
A. F. : La sharia s’applique au code de statut personnel des musulmans, notamment pour les questions de succession et d’héritage. Le code de statut personnel est un système hérité de l’époque ottomane. Les chrétiens disposent de leur propre statut personnel pour le mariage qui interdit notamment le divorce. De fait cette «loi» des chrétiens est appliquée dans les tribunaux civils, le plus souvent par des juges musulmans. Le code civil napoléonien a été adopté en 1949 et refondu en 1969 par une commission qui a travaillé par moins de 12 ans sur ce dossier.
Anouar El Sadate avait l’intention d’islamiser tous les codes de loi. Ainsi on a failli trouver dans le code pénal un article évoquant la mise à mort par lapidation des fornicateurs. Dieu merci, son successeur, Hosni Moubarak, a sollicité l’avis du Conseil d’Etat et de la Cour de cassation. Ces deux instances ont rendu un avis négatif sur l’islamisation des lois. Aujourd’hui le code civil prévoit que la sharia est appliquée quand on se trouve devant un vide juridique. De fait, elle est souvent invoquée, mais peu appliquée. Beaucoup de musulmans éclairés sont hostiles à son application.
APIC: L’Islam peut-il faire son «aggiornamento» et s’adapter pleinement au monde moderne? La porte de «l’istihad» (interprétation des textes saints), qui a été fermée au 11ème siècle, peut-elle être réouverte?
A. F. : Le premier qui a parlé de l’ouverture de l’istihad, c’est le sheikh Mohamed Khaled. A partir d’une comparaison avec l’Eglise catholique qui a du tenir compte au cours de l’histoire des mutations du monde. Mohamed Khaled a estimé que si l’islam ne réactualisait pas son message, il se scléroserait. Ses livres ont été brûlés puis il a été réhabilité par Nasser. Aujourd’hui deux camps s’opposent. Ceux qui veulent islamiser la modernité et ceux, minoritaires, qui veulent moderniser l’islam. L’ancien grand mufti d’Egypte et l’actuel recteur de l’Université d’El Azhar – l’équivalent du Vatican toute proportion gardée, car il n’y a pas de clergé en islam — appartient à la deuxième tendance. Mais il doit affronter une forte hostilité. A propos du planning familial, il a par exemple déclaré dans la presse que «Dieu ne peut pas souhaiter qu’on mette au monde un enfant qui ne pourra pas vivre dignement». Cette déclaration a soulevé une levée de boucliers.
APIC : En 1980, le président Anouar El Sadate, dans un discours à la télévision, s’en était pris au pape copte Chenouda et avait évoqué un plan copte pour diviser l’Egypte en deux…
A. F. : Une haute figure copte m’avait alors confié: «Mes amis musulmans ne me regardent plus comme avant depuis ce fameux discours». Ce plan est une idée ancienne, mais c’est de fait une stratégie israélienne qui vise à modifier la carte de la région en créant des Etats confessionnels qui seraient toujours en conflit. Comme cela Israël serait plus tranquille.
APIC: Quel est l’avenir des coptes en Egypte?
A. F. : Aux élections législatives de 1995, sur les 500 candidats du parti du président Moubarak, pas un seul n’était copte. Ce qui est proprement intolérable. L’Arabie Saoudite a imposé cette élimination des candidats coptes, moyennant une aide financière. Moubarak a mis sur la balance les coptes et les pétrodollars. Préoccupé de l’avenir économique du pays, il a fait pencher la balance du côté du deuxième plateau. Ce faisant il a commis une injustice contre des Egyptiens. Le coptes ont fait l’objet d’un marchandage. De même que le Liban a fait l’objet d’un marchandage entre les Syriens et les Américains. (apic/jcn/ba)
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