Apic Interview

Medellin: Rencontre avec Yesid Hernando Henao, de l’association «Picacho con futuro»

Colombie, la société civile contre la violence

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 29 septembre 2004 (Apic) Nous désirons construire une nouvelle société en Colombie, contribuer à la paix, à de meilleures conditions de vie pour la majorité de la population., témoigne Yesid Hernando Henao, de l’association «Picacho con futuro». L’étudiant en sociologie de 22 ans, qui milite depuis l’âge de 15 ans dans un barrio populaire de Medellin, la seconde ville de Colombie à la réputation sulfureuse, était récemment de passage en Suisse.

La ville de quelque trois millions d’habitants fut longtemps le fief de feu Pablo Escobar, le baron de la drogue multimilliardaire. Escobar, «Don Pablito» pour les pauvres qui le révéraient il y a de cela une bonne décennie, ne fait plus rêver. Medellin, malgré une mauvaise réputation difficile à effacer et la violence qui la caractérise de nos jours encore, a pourtant toujours été à «l’avant-garde» de la Colombie.

Depuis longtemps marquée par la présence des divers groupes armés, la guérilla et la délinquance commune des «bandes», la métropole a vu ces dernières années l’apparition de groupes paramilitaires qui exercent leur contrôle social dans les quartiers populaires. «Ici, la police ne met pas trop les pieds», témoigne l’étudiant colombien Yesid Hernando Henao, aîné d’une famille de 4 enfants, dont les parents sont au chômage.

Apic: Est-ce l’absence de la police qui cause tant de violence dans ces quartiers ?

Y. H. H.: Le manque de policiers dans les barrios populaires n’est pas la cause première de la violence. Il faut plutôt dire que les nécessités de base ne sont souvent pas satisfaites dans les communautés. Face à ces déficiences, beaucoup de jeunes et d’enfants sont recrutés par les groupes armés, que ce soit la guérilla ou les paramilitaires. Ils prennent le fusil parce qu’ils pensent qu’il n’y a pas d’autre forme d’emploi pour eux.

Sur les 43 millions de Colombiens, une grande partie n’a pas de travail régulier et l’on compte au moins 17% de chômeurs. Beaucoup d’enfants et de jeunes n’ont aucun accès à l’école, parce que leurs parents ne peuvent payer l’immatriculation, même si c’est très peu. Ils n’ont pas non plus les moyens de financer les uniformes scolaires.

Dans les barrios dont nous nous occupons à Medellin (Comuna 13, Ocho de Marzo, Picacho, Popular, Villatina y Moravia), il y a bien 500 enfants qui ne peuvent accéder à l’école. Les groupes armés, que ce soit la guérilla ou les paramilitaires, peuvent ainsi facilement recruter, car ils n’ont pas tellement d’autres choix. A moins qu’ils aient la chance de trouver un emploi dans le secteur informel. à l’âge de 8 ou 9 ans!

Apic: Que leur propose l’association «Picacho con futuro» ?

Y. H. H.: Notre organisation, qui chapeaute les organisations communautaires locales des cinq barrios, travaille à la base avec les communautés locales. Nous les sensibilisons sur l’importance de s’organiser, de travailler ensemble, notamment dans des projets d’éducation, de formation professionnelle,

Diverses fondations nationales et internationales nous financent selon les projets et en fonction des moments: les Fondations Corona, Ford, Restrepo, Barco, la Fondation Interaméricaine, Oxfam, Education Sans Frontières, Misereor, Brot für die welt, Confiar, etc.

Aujourd’hui, si nous sommes en Suisse, nous cherchons évidemment des soutiens financiers, mais nous sommes là avant tout pour faire connaître ce que nous faisons en Colombie, les alternatives proposées par la société civile. Les problèmes de la Colombie ne sont pas seulement les paramilitaires, la guérilla ou le narcotrafic.

Apic: Quelle est la position de «Picacho con futuro» face au gouvernement de Bogota, à la municipalité de Medellin ?

Y. H. H.: Nous maintenons un bon niveau de négociation avec le gouvernement, même si dans nos dix ans de vie, nous avons eu des tensions avec l’Etat en menant notre résistance. Nous avons la possibilité de dialoguer, mais nous voulons canaliser des ressources venant de l’Etat en faveur des communautés. Si l’Etat doit intervenir dans nos quartiers, nous n’en attendons pas tout: les gens doivent être co-responsables de leur développement. Nous nous comprenons comme un pont entre les administrations et les communautés.

A certaines périodes, l’Etat était complètement absent. Aujourd’hui, on note une certaine ouverture de la ville de Medellin aux demandes des organisations communautaires. Nous sommes une organisation de la société civile, non violente et sans relation avec aucun des groupes armés.

Apic: Vous voulez agir comme société civile en dehors des groupes armés.

Y. H. H.: Nous n’avons aucune relation avec les paramilitaires qui contrôlent nos quartiers. On peut plutôt parler de tensions, car les groupes armés n’aiment pas la concurrence. Ils ne sont en tous cas pas favorables à ce que d’autres organisations mobilisent la population et puissent le cas échéant dénoncer leurs abus. De nombreux leaders communautaires ont dû partir ou ont été assassinés.

Nous sommes d’avis que nous devons leur répondre par notre travail, notre engagement, nos projets, qui visent tous à améliorer la condition de vie des gens. Nous demandons aussi à l’Etat de ne pas être seulement présent dans nos quartiers avec la police et l’armée, mais également avec des projets de développement et des services sociaux. Traditionnellement, l’Etat a pensé que la solution est de mettre des forces armées dans les quartiers pour faire face aux troubles. Nous lui demandons d’intervenir avec d’autres moyens.

Apic: Pouvez vraiment agir sans interférence de l’Etat, des paramilitaires ou de la guérilla ?

Y. H. H.: Nous n’avons jamais considéré l’Etat comme un obstacle par rapport à ce que nous faisons. Au contraire, nous demandons que l’Etat intervienne, mais davantage en promouvant le développement que l’utilisation des armes. Mais cela n’a jamais été facile: il y a un an et demi, le 25 mars 2003, les paramilitaires, probablement des AUC (Autodéfenses Unies de Colombie, extrême droite) ont assassiné une des collaboratrices de la Corporation «Picacho con Futuro», Doris Botero Vasquez, une technicienne en développement familial âgée de 35 ans.

Mère de deux jeunes enfants, Doris Botero travaillait dans l’association depuis 3 ans, notamment dans la résolution pacifique des conflits, le développement d’organisations communautaires et l’amélioration des conditions de vie des familles. Elle avait mené un projet de promotion des droits légaux des femmes victimes de violence sexuelle. Son frère Ricardo, âgé de 25 ans, venait lui aussi d’être assassiné par ces hommes armés.

Apic: Vous devez faire face à une «culture de la violence» en Colombie.

Y. H. H.: Je ne parlerais pas de «culture» de la violence, plutôt d’histoire de violence, qui a beaucoup marqué la Colombie. Une grande partie de la population colombienne n’a jamais été impliquée dans cette violence. Vous ne voyez que la petite minorité violente qui construit l’histoire de notre pays, l’armée, la guérilla, les paramilitaires, les bandes, les narcotrafiquants, mais pas la grande partie qui travaille avec des moyens pacifiques. De nombreuses organisations citoyennes sont engagées dans la construction du pays.

De Medellin, vous ne connaissez malheureusement que le narcotrafiquant Pablo Escobar, le pire de tous. Il a donné de l’argent aux pauvres, de façon paternaliste, pour payer une petite partie du dommage qu’il avait causé. C’est vrai d’un autre côté qu’en Colombie on viole massivement les droits humains, et qu’il y a des morts tous les jours. Mais moi, en travaillant avec une caméra, pour le compte de la télévision communautaire du quartier, j’aimerais proposer à nos jeunes autre chose que de porter une arme. JB

Encadré

Le processus de paix avec les AUC dans une phase critique

Le processus de négociation de paix du gouvernement du président Alvaro Uribe avec les AUC, qui a débuté il y a près de 20 mois, est entré dans une phase critique. Une série d’articles de journaux, ainsi qu’un ultimatum du gouvernement colombien enjoignant les groupes paramilitaires à se démobiliser totalement, ont précipité la crise. De même que l’autorisation gouvernementale d’extrader vers les Etats-Unis, pour trafic de drogues et lavage d’argent sale, un des négociateurs des AUC, Juan Carlos Sierra Ramirez, alias «El Tuso», chef du Bloque Héroes de Granada, actif à l’est du département d’Antioquia.

La revue colombienne «Semana» a publié lundi un enregistrement d’extraits des réunions du haut-commissaire pour la Paix, Luis Carlos Restrepo, avec les commandants des AUC participant aux négociations, menées par leur chef Salvatore Mancuso. Ces négociations se tiennent à Santa Fe de Ralito, une bourgade au nord-ouest du pays, à quelque 800 kilomètres de Bogota, une zone où se sont regroupés les chefs des paramilitaires.

Dimanche dernier, le quotidien colombien «El Tiempo» indiquait que les 13’500 paramilitaires sont présents dans les zones rurales, les villages et les villes de Colombie. Ils se trouvent «sur 35 %» du territoire, soit 382 des 1’098 municipalités et 26 des 32 départements du pays. «El Tiempo» parle d’expansion notable des «paras» ces dernières années dans tout le pays – avec l’exportation réussie du modèle en place au départ à Cordoba et Uraba, leurs places fortes traditionnelles – et de l’augmentation des massacres et des crimes qui leur sont attribués. Les paramilitaires ont pénétré secrètement et profondément dans l’économie et la politique régionale, ce qui leur permet de contrôler en profondeur certaines zones du pays.

Mgr Julio César Vidal Ortiz, évêque de Monteria, capitale de Cordoba, département où se trouve Santa Fe de Ralito, estime que le processus de négociation avec les AUC «est à un moment très critique». Le prélat espère cependant que l’on aboutira très prochainement à une solution. (apic/be)

29 septembre 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Egypte: Islam partagé entre intégrisme et modernité, selon Amin Fahim, copte-catholique

APIC – INTERVIEW:

«La société égyptienne n’est pas violente»

Jean-Claude Noyé, pour l’Agence APIC

Le Caire, 15 mars 1998 (APIC) «La société égyptienne n’est pas violente», estime Amin Fahim, président de l’Association de la Haute Egypte. Malgré des attentats spectaculaires comme celui de Louxor, le 17 novembre 1997, qui a fait 60 victimes, dont 38 Suisses. Copte-catholique, avocat de métier, ancien président du Bureau international catholique de l’enfance (BICE), Amin Fahid analyse également pour l’agence APIC l’emprise de l’islamisme en Egypte et la place des chrétiens coptes dans son pays.

L’Association de la Haute Egypte a été fondée- en 1941 par Henri Ayout, un jésuite d’origine syrienne, afin de scolariser les enfants les plus démunis de cette région. Elle emploie actuellement 680 enseignants, dont 80% sont des femmes. L’Association gère 37 écoles et 50 centres de développement.

APIC: Vous affirmez que la société égyptienne n’est pas violente. Comment expliquez-vous l’attentat de Louxor contre des touristes étrangers?

A. F. : Le peuple égyptien est le seul de la région qui n’ait pas eu d’empire. Cela ne l’intéressait pas de guerroyer pour des conquêtes. Il n’a pas connu de révolution, sauf contre les Anglais. Pendant le coup d’Etat de Nasser, pas une goutte de sang n’a été versée. Ensuite le roi Farouk n’a pas été tué, mais simplement expulsé. Au moment de l’attentat de Louxor, le peuple, – musulmans et chrétiens confondus – a formé une grande file devant l’hôpital pour donner son sang. Tout cela pour dire que ce peuple, joyeux et sensible à l’humour, imprégné depuis la haute antiquité de l’idée que Dieu aime les hommes, est fondamentalement pacifique. Du reste l’attentat de Louxor a été conçu et perpétré avec des complices par Ben Laden, un Saoudien déchu de sa nationalité.

APIC : Quelle est l’emprise de l’islamisme sur la société égyptienne?

A: F. : L’islamisme pollue lentement les esprits par une propagande savamment orchestrée qui martèle, partout, un même message. «L’islam est la solution à tous les problèmes». Je vous renvoie au livre de Benoist Méchin: «Ibn Séoud ou la naissance d’un royaume» (éd. Albin Michel), qui explique comment Ibn Séoud a conquis l’Arabie au nom de Dieu. On sait à quel point l’islam wahhabite (de l’Arabie Saoudite), a noyauté nombre de mouvements islamistes. Ceux-ci ont une logique d’expansion qui les ont amenés à infiltrer et noyauter les médias, le système éducatif et de système judiciaire. Pendant 20 ans, ils ont fait main basse sur les émissions religieuses de la télévision égyptienne – plus de 20% des programmes TV – avec des prêches obscurantistes qui diffusaient sur le christianisme des informations caricaturales, parfois même insultantes.

APIC. Les islamistes sont-ils armés par des groupes étrangers?

A. F. : On a dénombré 12 camps d’entraînement des terroristes au Soudan, au Pakistan, en Iran et en Afghanistan. Mais tous ces mouvements n’ont pas la même allégeance, car certains sont apparentés à l’islam sunnite, d’autres à l’islam chiite. Il y a des rivalités entre eux. Je suis cependant convaincu qu’on aiguise la soif de verser le sang aux terroristes. Vous savez l’appel du sang versé, c’est une réalité.

APIC : Comment coexistent en Egypte la sharia (loi musulmane) et le code civil?

A. F. : La sharia s’applique au code de statut personnel des musulmans, notamment pour les questions de succession et d’héritage. Le code de statut personnel est un système hérité de l’époque ottomane. Les chrétiens disposent de leur propre statut personnel pour le mariage qui interdit notamment le divorce. De fait cette «loi» des chrétiens est appliquée dans les tribunaux civils, le plus souvent par des juges musulmans. Le code civil napoléonien a été adopté en 1949 et refondu en 1969 par une commission qui a travaillé par moins de 12 ans sur ce dossier.

Anouar El Sadate avait l’intention d’islamiser tous les codes de loi. Ainsi on a failli trouver dans le code pénal un article évoquant la mise à mort par lapidation des fornicateurs. Dieu merci, son successeur, Hosni Moubarak, a sollicité l’avis du Conseil d’Etat et de la Cour de cassation. Ces deux instances ont rendu un avis négatif sur l’islamisation des lois. Aujourd’hui le code civil prévoit que la sharia est appliquée quand on se trouve devant un vide juridique. De fait, elle est souvent invoquée, mais peu appliquée. Beaucoup de musulmans éclairés sont hostiles à son application.

APIC: L’Islam peut-il faire son «aggiornamento» et s’adapter pleinement au monde moderne? La porte de «l’istihad» (interprétation des textes saints), qui a été fermée au 11ème siècle, peut-elle être réouverte?

A. F. : Le premier qui a parlé de l’ouverture de l’istihad, c’est le sheikh Mohamed Khaled. A partir d’une comparaison avec l’Eglise catholique qui a du tenir compte au cours de l’histoire des mutations du monde. Mohamed Khaled a estimé que si l’islam ne réactualisait pas son message, il se scléroserait. Ses livres ont été brûlés puis il a été réhabilité par Nasser. Aujourd’hui deux camps s’opposent. Ceux qui veulent islamiser la modernité et ceux, minoritaires, qui veulent moderniser l’islam. L’ancien grand mufti d’Egypte et l’actuel recteur de l’Université d’El Azhar – l’équivalent du Vatican toute proportion gardée, car il n’y a pas de clergé en islam – appartient à la deuxième tendance. Mais il doit affronter une forte hostilité. A propos du planning familial, il a par exemple déclaré dans la presse que «Dieu ne peut pas souhaiter qu’on mette au monde un enfant qui ne pourra pas vivre dignement». Cette déclaration a soulevé une levée de boucliers.

APIC : En 1980, le président Anouar El Sadate, dans un discours à la télévision, s’en était pris au pape copte Chenouda et avait évoqué un plan copte pour diviser l’Egypte en deux…

A. F. : Une haute figure copte m’avait alors confié: «Mes amis musulmans ne me regardent plus comme avant depuis ce fameux discours». Ce plan est une idée ancienne, mais c’est de fait une stratégie israélienne qui vise à modifier la carte de la région en créant des Etats confessionnels qui seraient toujours en conflit. Comme cela Israël serait plus tranquille.

APIC: Quel est l’avenir des coptes en Egypte?

A. F. : Aux élections législatives de 1995, sur les 500 candidats du parti du président Moubarak, pas un seul n’était copte. Ce qui est proprement intolérable. L’Arabie Saoudite a imposé cette élimination des candidats coptes, moyennant une aide financière. Moubarak a mis sur la balance les coptes et les pétrodollars. Préoccupé de l’avenir économique du pays, il a fait pencher la balance du côté du deuxième plateau. Ce faisant il a commis une injustice contre des Egyptiens. Le coptes ont fait l’objet d’un marchandage. De même que le Liban a fait l’objet d’un marchandage entre les Syriens et les Américains. (apic/jcn/ba)

3 mai 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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