APIC- Dossier :

Acteal : Un « Oradour mexicain ». Le dernier ?

Volonté d’en finir avec les communautés indigènes du Chiapas

Liège, 13 janvier 1998 (APIC) Malgré les manifestations populaires massives dans la capitale et dans d’autres villes du Mexique, la situation des quelque 8’000 réfugiés qui ont fui leurs villages dans le Chiapas après le massacre d’Acteal, le 22 décembre dernier, ne cesse d’empirer, confirme le Centre des Droits de l’Homme « Fray Bartolomé de Las Casas » du diocèse de San Cristobal. Divers observateurs sur place dénoncent une volonté d’ »en finir » avec les communautés indigènes.

« Il n’est pas question d’un retrait des militaires de la zone. Vingt-huit villages ont été désertés par une population en panique, regroupée dans des camps où les gens meurent de faim », s’indigne l’armée zapatiste.

Deux témoignages diffusés par le réseau « Kairos », de Belgique en apportent la confirmation. Dans le premier, intitulé « Acteal: un Oradour mexicain » et daté du 30 décembre, l’anthropologue français André Aubry, de l’ »Instituto de Assesoria antropologica para la Regio Maya ACS », à San Cristobal de las Casas, montre le risque réel de voir l’armée régner bientôt sur « un paysage de guerre ». Ses précisions sur les agresseurs, les victimes et le massacre mettent en évidence une alliance entre le gouvernement et les paramilitaires. Il souligne aussi que, sans les journalistes, le massacre aurait été passé sous silence.

L’agresseur, explique André Aubry, est un groupe de jeunes indiens désoeuvrés et délinquants, victimes des options économiques. Fils de paysans sans terre, ils ont été recrutés pour éliminer physiquement d’une vingtaine de villages considérés comme « stratégiques », tous les opposants au Parti révolutionnaire institutionnel au pouvoir et toutes les personnes liées de près ou de loin à la résistance zapatiste ou autre. Le choix des armes et des moyens révèle un entraînement et suppose un appui ou une couverture policière. Ce groupe paramilitaire vit de l’impôt de guerre (un salaire) et du butin (une prime) prélevés dans les villages. Sans appuis officiels, ces paramilitaires ne seraient que des parias; avec leurs armes, ils jouissent d’un statut et d’un pouvoir que leurs familles n’ont jamais eus.

Les victimes se comptent surtout dans le mouvement indépendant de producteurs (café, miel, cultures vivrières et maraîchères) d’inspiration catholique « Las Abejas ». Né en 1992 dans la zone, fortifié en 1993 par une grande mobilisation paysanne qui réussit à libérer ses prisonniers injustement détenus, il regrouperait aujourd’hui 5’000 personnes. Bien qu’attaché aux moyens de lutte pacifique et refusant l’option armée de l’EZLN, il a été un appui constant pour les Zapatistes.

Les massacres

Un fort contingent de membres de Las Abejas, agressés par des paramilitaires pour avoir refusé de payer « impôt » et « butin », avait réussi à s’échapper des villages pour se réfugier à Acteal. Démunis, ces gens décident alors un triduum collectif de prière et de jeûne. Au troisième jour à midi, le 22 décembre, le village est attaqué par une soixantaine de paramilitaires divisés en trois groupes. Deux groupes tirent depuis les falaises opposées, le troisième achève les blessés en les déchiquetant à la machette; ils ouvrent le ventre des femmes enceintes, en arrachent le bébé et l’écrasent contre le rocher du fond du ravin. Bilan: 45 morts en quelques heures, la plupart des femmes et des enfants, et 34 blessés.

La police, stationnée à un quart d’heure des lieux, et l’armée, à une demi-heure, n’apparaissent qu’après le massacre, appelées par le gouvernement local de Tuxla pour nettoyer et faire disparaître les traces de la tuerie. Mais des journalistes arrivés avant eux les en empêchent et montent la garde jusqu’à l’arrivée de la Croix-Rouge à 5h du matin. L’information officielle diffuse la nouvelle, en parlant d’un « affrontement » entre Indiens rebelles et Indiens loyaux au gouvernement.

L’embarras des autorités

Le président de la République, Ernesto Zedillo, lance à la télévision un discours « indigné » promettant une enquête approfondie et le châtiment des coupables, quels qu’ils soient. Les discours officiels du Gouverneur du Chiapas, Ruiz Ferro, et du ministre de l’Intérieur Chuayffet n’arrivent pas à dissimuler leur gêne. Ils tentent soit de minimiser les faits, soit de les justifier en arguant qu’ils sont dus à « d’ancestrales divisions intercommunautaires et intrafamiliales ».

Malgré les arrestations de 23 des auteurs présumés du massacre, les habitants de 28 villages menacés par les paramilitaires convergent tous vers le bastion zapatiste de Polho. Soit au total près de 8’000 réfugiés, pour la plupart des femmes et des enfants. Le risque est gros: les paramilitaires pourront plus facilement piller les récoltes de café, et l’armée régner sur un paysage de guerre. Mais le message d’Acteal est trop éloquent: il n’y a de salut et de survie possible que chez les Zapatistes.

En finir avec les communautés indigènes du Chiapas

Le second document, repris du numéro du 28 décembre de la revue des jésuites mexicains « Proceso », met lui aussi en lumière la coalition des paramilitaires, de la police et de l’armée, qui relève d’une « stratégie militaire unique ». Le but étant d’ »en finir » avec les communautés indigènes dans le Chiapas, qui est le plus grand réservoir de pétrole, le principal fournisseur d’énergie et la réserve alimentaire du Mexique.

« Arrêtez l’extermination ! » Tel est le cri qui s’élève du Chiapas depuis le massacre de Wolonchan, en juin 1980, jusqu’à celui d’Acteal, souligne la revue jésuite. Depuis l’entrée en fonction, le 14 février 95, du gouverneur Julio César Ruiz Ferro, plus de 1’500 indigènes chiapanèques ont été assassinés. Une moyenne de 15 victimes par semaine, tel est le coût de la « guerre de basse intensité » menée par le gouvernement mexicain au Chiapas. Depuis la contre-insurrection zapatiste du 1er janvier 94, les crimes de toutes sortes ont écrasé la population indigène, en toute impunité.

Responsabilités officielles

Le jésuite Ricardo Robles Ayuno a entendu le gouverneur Ruiz Ferro prendre la défense d’un autre groupe paramilitaire, les « Chinchulines », coupables d’assassinats d’indigènes, d’incendies de maisons, de séquestrations et d’agressions contre des religieux. Membre du Congrès national indigène, le Père Robles a été assesseur de l’armée zapatiste durant les négociations de San Andrès. Ce sont le gouvernement du Mexique, son armée et le gouvernement de l’Etat qui ont causé la dégradation des relations sociales dans les communautés chiapanèques au point de les entraîner dans un génocide planifié, estime-t-il.

Seule garantie de l’ordre: l’armée zapatiste

« Et s’il n’y a pas eu d’affrontements plus généralisés entre les communautés indigènes, ce n’est pas à l’intervention de l’armée ni au gouvernement Zedillo qu’on le doit, mais bien à la présence de l’armée zapatiste, affirme le P. Roblès. L’armée zapatiste est l’unique élément de contrôle, la seule garantie de l’ordre aujourd’hui au Chiapas parce que, d’un côté, elle n’a pas répondu aux agressions et aux provocations et que, de l’autre, elle maintient sous contrôle les armes détenues par les communautés faisant en sorte qu’il n’y ait pas de vengeances. »

« Le président, pas plus que le procureur de la République ou le gouverneur du Chiapas ne peuvent donner le change, poursuit le jésuite. Il est trop ridicule d’imaginer que les milliers de soldats stationnés au Chiapas ne se sont pas aperçus de la présence des escadrons de la mort. Ils n’y touchent pas et les laissent agir dans l’impunité. »

Les groupes paramilitaires ont surgi et se sont multipliés au Chiapas depuis le jour où le sous-commandant Marcos a fait savoir que l’armée zapatiste était implantée dans pas moins de 19 municipalités de la région. Le Centre des Droits Humains « Miguel Agustin Pro » considère que leur action est identique à celle des Escadrons de la mort qui ont opéré en Amérique centrale durant la décennie passée. Leur but est de défendre le terrain politique perdu électoralement par le PRI.

L’action des paramilitaires, celle de la police et de l’armée relèvent toutes trois d’une stratégie militaire unique. Répression, contrôle et surveillance: une trilogie qui a pour objet d’attaquer la société civile et d’en finir avec l’ennemi zapatiste et les communautés indigènes qui l’appuient.

Aujourd’hui, comme par le passé, les Indiens accusent le PRI de vouloir « en finir » avec eux uniquement parce qu’ils luttent pour un morceau de terre. Sur cette terre, le mépris, les abus de pouvoir et la répression politique n’ont jamais cessé depuis 1910. Les faits de violence n’ont pas cessé, entretenant la division parmi les indigènes. C’est dans ce contexte que l’armée zapatiste a fait son apparition, en janvier 1994. (apic/cip/mp)

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