APIC- Dossier :

Acteal : Un «Oradour mexicain». Le dernier ?

Volonté d’en finir avec les communautés indigènes du Chiapas

Liège, 13 janvier 1998 (APIC) Malgré les manifestations populaires massives dans la capitale et dans d’autres villes du Mexique, la situation des quelque 8’000 réfugiés qui ont fui leurs villages dans le Chiapas après le massacre d’Acteal, le 22 décembre dernier, ne cesse d’empirer, confirme le Centre des Droits de l’Homme «Fray Bartolomé de Las Casas» du diocèse de San Cristobal. Divers observateurs sur place dénoncent une volonté d’»en finir» avec les communautés indigènes.

«Il n’est pas question d’un retrait des militaires de la zone. Vingt-huit villages ont été désertés par une population en panique, regroupée dans des camps où les gens meurent de faim», s’indigne l’armée zapatiste.

Deux témoignages diffusés par le réseau «Kairos», de Belgique en apportent la confirmation. Dans le premier, intitulé «Acteal: un Oradour mexicain» et daté du 30 décembre, l’anthropologue français André Aubry, de l’»Instituto de Assesoria antropologica para la Regio Maya ACS», à San Cristobal de las Casas, montre le risque réel de voir l’armée régner bientôt sur «un paysage de guerre». Ses précisions sur les agresseurs, les victimes et le massacre mettent en évidence une alliance entre le gouvernement et les paramilitaires. Il souligne aussi que, sans les journalistes, le massacre aurait été passé sous silence.

L’agresseur, explique André Aubry, est un groupe de jeunes indiens désoeuvrés et délinquants, victimes des options économiques. Fils de paysans sans terre, ils ont été recrutés pour éliminer physiquement d’une vingtaine de villages considérés comme «stratégiques», tous les opposants au Parti révolutionnaire institutionnel au pouvoir et toutes les personnes liées de près ou de loin à la résistance zapatiste ou autre. Le choix des armes et des moyens révèle un entraînement et suppose un appui ou une couverture policière. Ce groupe paramilitaire vit de l’impôt de guerre (un salaire) et du butin (une prime) prélevés dans les villages. Sans appuis officiels, ces paramilitaires ne seraient que des parias; avec leurs armes, ils jouissent d’un statut et d’un pouvoir que leurs familles n’ont jamais eus.

Les victimes se comptent surtout dans le mouvement indépendant de producteurs (café, miel, cultures vivrières et maraîchères) d’inspiration catholique «Las Abejas». Né en 1992 dans la zone, fortifié en 1993 par une grande mobilisation paysanne qui réussit à libérer ses prisonniers injustement détenus, il regrouperait aujourd’hui 5’000 personnes. Bien qu’attaché aux moyens de lutte pacifique et refusant l’option armée de l’EZLN, il a été un appui constant pour les Zapatistes.

Les massacres

Un fort contingent de membres de Las Abejas, agressés par des paramilitaires pour avoir refusé de payer «impôt» et «butin», avait réussi à s’échapper des villages pour se réfugier à Acteal. Démunis, ces gens décident alors un triduum collectif de prière et de jeûne. Au troisième jour à midi, le 22 décembre, le village est attaqué par une soixantaine de paramilitaires divisés en trois groupes. Deux groupes tirent depuis les falaises opposées, le troisième achève les blessés en les déchiquetant à la machette; ils ouvrent le ventre des femmes enceintes, en arrachent le bébé et l’écrasent contre le rocher du fond du ravin. Bilan: 45 morts en quelques heures, la plupart des femmes et des enfants, et 34 blessés.

La police, stationnée à un quart d’heure des lieux, et l’armée, à une demi-heure, n’apparaissent qu’après le massacre, appelées par le gouvernement local de Tuxla pour nettoyer et faire disparaître les traces de la tuerie. Mais des journalistes arrivés avant eux les en empêchent et montent la garde jusqu’à l’arrivée de la Croix-Rouge à 5h du matin. L’information officielle diffuse la nouvelle, en parlant d’un «affrontement» entre Indiens rebelles et Indiens loyaux au gouvernement.

L’embarras des autorités

Le président de la République, Ernesto Zedillo, lance à la télévision un discours «indigné» promettant une enquête approfondie et le châtiment des coupables, quels qu’ils soient. Les discours officiels du Gouverneur du Chiapas, Ruiz Ferro, et du ministre de l’Intérieur Chuayffet n’arrivent pas à dissimuler leur gêne. Ils tentent soit de minimiser les faits, soit de les justifier en arguant qu’ils sont dus à «d’ancestrales divisions intercommunautaires et intrafamiliales».

Malgré les arrestations de 23 des auteurs présumés du massacre, les habitants de 28 villages menacés par les paramilitaires convergent tous vers le bastion zapatiste de Polho. Soit au total près de 8’000 réfugiés, pour la plupart des femmes et des enfants. Le risque est gros: les paramilitaires pourront plus facilement piller les récoltes de café, et l’armée régner sur un paysage de guerre. Mais le message d’Acteal est trop éloquent: il n’y a de salut et de survie possible que chez les Zapatistes.

En finir avec les communautés indigènes du Chiapas

Le second document, repris du numéro du 28 décembre de la revue des jésuites mexicains «Proceso», met lui aussi en lumière la coalition des paramilitaires, de la police et de l’armée, qui relève d’une «stratégie militaire unique». Le but étant d’»en finir» avec les communautés indigènes dans le Chiapas, qui est le plus grand réservoir de pétrole, le principal fournisseur d’énergie et la réserve alimentaire du Mexique.

«Arrêtez l’extermination !» Tel est le cri qui s’élève du Chiapas depuis le massacre de Wolonchan, en juin 1980, jusqu’à celui d’Acteal, souligne la revue jésuite. Depuis l’entrée en fonction, le 14 février 95, du gouverneur Julio César Ruiz Ferro, plus de 1’500 indigènes chiapanèques ont été assassinés. Une moyenne de 15 victimes par semaine, tel est le coût de la «guerre de basse intensité» menée par le gouvernement mexicain au Chiapas. Depuis la contre-insurrection zapatiste du 1er janvier 94, les crimes de toutes sortes ont écrasé la population indigène, en toute impunité.

Responsabilités officielles

Le jésuite Ricardo Robles Ayuno a entendu le gouverneur Ruiz Ferro prendre la défense d’un autre groupe paramilitaire, les «Chinchulines», coupables d’assassinats d’indigènes, d’incendies de maisons, de séquestrations et d’agressions contre des religieux. Membre du Congrès national indigène, le Père Robles a été assesseur de l’armée zapatiste durant les négociations de San Andrès. Ce sont le gouvernement du Mexique, son armée et le gouvernement de l’Etat qui ont causé la dégradation des relations sociales dans les communautés chiapanèques au point de les entraîner dans un génocide planifié, estime-t-il.

Seule garantie de l’ordre: l’armée zapatiste

«Et s’il n’y a pas eu d’affrontements plus généralisés entre les communautés indigènes, ce n’est pas à l’intervention de l’armée ni au gouvernement Zedillo qu’on le doit, mais bien à la présence de l’armée zapatiste, affirme le P. Roblès. L’armée zapatiste est l’unique élément de contrôle, la seule garantie de l’ordre aujourd’hui au Chiapas parce que, d’un côté, elle n’a pas répondu aux agressions et aux provocations et que, de l’autre, elle maintient sous contrôle les armes détenues par les communautés faisant en sorte qu’il n’y ait pas de vengeances.»

«Le président, pas plus que le procureur de la République ou le gouverneur du Chiapas ne peuvent donner le change, poursuit le jésuite. Il est trop ridicule d’imaginer que les milliers de soldats stationnés au Chiapas ne se sont pas aperçus de la présence des escadrons de la mort. Ils n’y touchent pas et les laissent agir dans l’impunité.»

Les groupes paramilitaires ont surgi et se sont multipliés au Chiapas depuis le jour où le sous-commandant Marcos a fait savoir que l’armée zapatiste était implantée dans pas moins de 19 municipalités de la région. Le Centre des Droits Humains «Miguel Agustin Pro» considère que leur action est identique à celle des Escadrons de la mort qui ont opéré en Amérique centrale durant la décennie passée. Leur but est de défendre le terrain politique perdu électoralement par le PRI.

L’action des paramilitaires, celle de la police et de l’armée relèvent toutes trois d’une stratégie militaire unique. Répression, contrôle et surveillance: une trilogie qui a pour objet d’attaquer la société civile et d’en finir avec l’ennemi zapatiste et les communautés indigènes qui l’appuient.

Aujourd’hui, comme par le passé, les Indiens accusent le PRI de vouloir «en finir» avec eux uniquement parce qu’ils luttent pour un morceau de terre. Sur cette terre, le mépris, les abus de pouvoir et la répression politique n’ont jamais cessé depuis 1910. Les faits de violence n’ont pas cessé, entretenant la division parmi les indigènes. C’est dans ce contexte que l’armée zapatiste a fait son apparition, en janvier 1994. (apic/cip/mp)

10 avril 2001 | 00:00
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APIC – Dossier

«Le désendettement, une question de survie» avril 1990

La pétition des oeuvres d’entraide trouve un

certain soutien dans les milieux de l’économie

Berne, 12juin(APIC) Huit mois après le lancement par les oeuvres suisses

d’entraide de la pétition «Le désendettement : une question de survie», un

quart de million de signatures ont été apportées le 12 juin à la Chancellerie fédérale à Berne. L’accueil a été très favorable dans le public – plus

de 200 manifestations sur le thème de l’endettement du tiers-monde ont été

organisées dans toute la Suisse – et même, et cela est plus inattendu, dans

certains milieux économiques.

Plus suprenante par contre pour les initiateurs de la pétition – l’Action de Carême des catholiques suisses, son homologue protestant Pain pour

la Prochain, l’Entraide Protestante, Caritas et les deux oeuvres d’entraide

non-confessionnelles Helvetas et Swissaid – est la prise de position

négative du «Bureau interconfessionnel d’information Foi & Economie» à Fribourg. Cet organisme, indépendant des instances officielles des Eglises,

est financé principalement par les milieux industriels et financiers.

Du côté des milieux économiques et financiers, même Michel Camdessus,

directeur général du Fonds Monétaire International (FMI), a qualifié ce

projet de fonds de contrepartie pour financer des projets de développement

dans les pays les plus pauvres de «percée intelligente et créative». En effet, cette pétition ne demande pas une remise pure et simple de la dette,

mais propose un processus de désendettement créatif. Interrogé sur ce qu’il

pense de la pétition, Fritz Fahrni, chef du groupe Sulzer, a déclaré la

soutenir «naturellement, même s’il faut se rendre compte que ces revendications ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan».

Et comme l’a relevé mardi à Berne Richard Gerster, coordinateur de la

politique de développement de la Communauté de travail Swissaid/Action de

Carême/Pain pour le Prochain/Helvetas, lors d’un des nombreux forums comprenant les milieux bancaires, Peter Walser, de la Société de Banque Suisse

(SBS), s’est déclaré d’accord à «98%» avec la position des oeuvres d’entraide. Toujours selon R. Gerster, certains représentants du Crédit Suisse

ont manifesté de la sympathie pour la pétition.

Cette démarche en faveur de la création, à l’occasion des 700 ans de la

Confédération helvétique en 1991, d’un fonds de désendettement de 700 millions de francs suisses en faveur des pays les plus pauvres, irrite cependant d’autres responsables des banques. Ainsi, Karl Janjöri, directeur général de l’Union de Banques Suisses (UBS), estime dans le pavé publicitaire

«L’UBS informe» publié en avril dans de nombreux quotidiens, que cette proposition est «dénuée de réalisme».

«Le remède pire que le mal»

Les oeuvres d’entraide ont cependant été bien plus étonnées que leur

initiative soit mise en cause par une organisation confessionnelle. Ainsi,

le responsable du Bureau «Foi & Economie», le journaliste Walter Buchs,

président de l’Association des journalistes catholiques suisses, estime que

l’idée est bonne, mais que les moyens proposés sont erronés, car ils relèvent des «idées préconçues» des oeuvres d’entraide. Ces dernières ont «dans

certaines de leurs prises de position des idées socialisantes, ce qui n’est

pas conforme à la doctrine sociale de l’Eglise, qui est très clairement

axée sur l’économie de marché».

Walter Buchs admet en fait qu’entre son Bureau et les oeuvres d’entraide

ainsi qu’avec la Commission «Justice et Paix» de la Conférence des évêques

et l’Institut d’Ethique Sociale (IES) de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse (FEPS), «il y a aussi des divergences idéologiques

qu’il ne faut pas nier». La crise de l’endettement du tiers-monde démontre

en effet pour les oeuvres d’entraide concernées le dysfonctionnement du

système économique dominant.

Pour W. Buchs par contre, tout système est perfectible, mais le système

de l’économie de marché a montré qu’il a la force de se réformer, ce qui

n’est pas le cas d’autres systèmes économiques, comme ceux qui ont été adoptés dans les pays en voie de développement. «Qu’ils soient de droite ou

de gauche, tout est étatisé, il n’y a pas d’initiative privée !», lance-til. Il faut d’abord changer les structures, tant au niveau politique

qu’économique !

En fait, reproche W. Buchs, les moyens proposés par les oeuvres d’entraide ne résoudront pas les problèmes du tiers-monde, mais les aggraveront

plutôt. «Si on veut commencer à vraiment aider les pauvres, il faut dire la

vérité et étudier les causes profondes de l’endettement». Dans son étude

intitulée «Ecueils sur la voie de la solution de la crise internationale de

l’endettement», dont les conclusions ont été notamment communiqués aux paroisses et aux organisations d’Eglise, «Foi & Economie» affirme que l’idée

d’un «Fonds de contrepartie» risque de cacher les véritables problèmes, les

mesures nécessaires ainsi que les responsabilités des différents acteurs.

«Foi & Economie» indique, parmi les causes profondes de la crise, «en

premier lieu l’incapacité des classes dirigeantes de nombreux pays en développement d’utiliser les fonds propres et étrangers pour améliorer la condition de vie de larges parties de la population». Et de mettre en cause

l’appareil administratif et les services publics pléthoriques de ces pays,

les dépenses d’armement, l’utilisation de la «planche à billets», les subsides aux denrées alimentaires provocant une distortion des prix, etc.

Et nos propres responsabilités ?

Contestant cette analyse, Charles Ridoré, secrétaire romand de l’Action

de Carême, rappelle la responsabilité des pays du Nord dans la situation

actuelle : les études de viabilité des experts des pays industrialisés ont

«démontré» que les investissements dans les pays du Sud étaient intéressants…. Même s’ils ont une part de responsabilité, relève-t-il, il ne

faut oublier ni la chute des cours des matières premières, ni la hausse

vertigineuse des taux d’intérêt (jusqu’à 20 %). Les pays en développement

ne sont responsables ni de cela, relève-il, ni de la montée du protectionnisme dans les pays du Nord qui entrave les exportations du tiers-monde.

S’il est vrai que ce «Fonds de contrepartie» n’est pas la panacée, conclutil, que nos détracteurs formulent des alternatives et des propositions précises et crédibles !

Encadré

Que veut la pétition ?

-La création en Suisse d’un Fonds de désendettement de 700 millions de

francs (suisses) financé par la Confédération, avec information du public

sur son utilisation.

-Ce Fonds endosse les créances suisses (publiques et privées) sur les pays

les plus pauvres

-Les dettes sont remises pour autant que le gouvernement du pays en question s’engage à verser, en monnaie nationale, au moins une partie de la

somme ainsi épargnée dans un «Fonds de contrepartie».

-Ce Fonds est géré et contrôlé par des organisations indépendantes de

l’Etat (ONG, organisations populaires, syndicales, etc.)

-Ce Fonds de contrepartie utilise l’argent disponible pour financer des

projets de développement définis par la population bénéficiaire elle-même.

Ces projets, dans des secteurs tels que la santé, la formation, la production alimentaire pour la population, visent à satisfaire les besoins essentiels à la base, en respectant des critères écologiques et de justice sociale.

-De tels Fonds existent déjà, comme le récent accord entre la Belgique et

le Zaïre sur la création d’un «Fonds de l’emploi» alimenté en monnaie zaïroise (en provenance du service de la dette) pour financer des projets de

développement, ou le modeste fonds de contrepartie «Swiss Kwacha Fund»

destiné à soutenir le gouvernement de la Zambie et des programmes agricoles

dans le cadre du mouvement coopératif dans ce pays. JB

Encadré

«Foi & Economie»

Le «Bureau interconfessionnel Foi et Economie» est un organe de la Fondation «Foi chrétienne et Société», mis sur pied il y a ans, grâce à l’appui

financier d’un millier de personnalités de milieux économiques et ecclésiastiques de diverses confessions (catholique-romaine, catholique-chrétienne). Selon W. Buchs, sur un budget total de 180’000 francs, le Bureau est

financé aux deux tiers par des dons provenant de milieux économiques divers

(une cinquantaine d’entreprises privées), de personnes privées, ainsi que

d’une trentaine de paroisses catholiques et protestantes (environ 35’000

francs suisses).

Le Bureau emploie, à part son responsable à plein temps, une secrétaire

à mi-temps. Pour élargir son soutien, une Association «Foi & et Economie» a

également été fondée il y a quatre ans. La Fondation «Foi chrétienne et Société» est présidée par Thomas de Morawitz, gérant de fortunes, à Trélex

(canton de Vaud); son vice-président est le Père Henri Conus, OP, à Genève,

tandis que son trésorier est le banquier Pierre Lardy, de Genève. JB

12 juin 1990 | 00:00
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Que dit Salman Rusdhie ? (200389)

APIC-Dossier

Le point de vue du Père Jean-Marie Gaudeul, p.b.

Paris, 20mars(APIC) Après de multiples réactions et articles polémiques

de la presse internationale sur les «Versets sataniques» de Salman Rusdhie

et la condamnation de l’écrivain par l’ayatollah Khomeiny, l’analyse suivante, attentive au message de l’Islam, vient à point et permet d’éclairer,

sous un angle théologique, une affaire qui est demeurée confuse à travers

les médias. Cette analyse est du Père Jean-Paul Gaudeul, Père Blanc et professeur invité à l’Institut pontifical d’Etudes arabes et islamiques. Elle

est parue dans le no 744 du Service catholique français de presse et d’information (SNOP) du 10 mars 1989.

On a tout dit sur l’affaire Rusdhie : son livre «Les Versets

sataniques», les réactions des foules musulmanes en Grande Bretagne et dans

le monde islamique, sa condamnation et les menaces en provenance de l’Iran,

les mesures prises par les gouvernements européens, les protestations des

éditeurs et des intellectuels occidentaux : tout, on a tout dit. On a même

donné des explications fort savantes pour suggérer que l’attitude de

Khomeiny lui était dictée par des calculs de politique intérieure.

On a cependant bien peu écrit sur le contenu du livre lui-même et sur

les raisons qui avaient bien pu causer une telle réaction dans les milieux

musulmans. Il est vrai que peu de journalistes ont pu le lire. Le lecteur a

souvent l’impression que tout ce tapage est irrationnel, dicté par le

fanatisme bien plus que par le livre lui-même. Qu’en est-il en réalité ?

Que dit Rusdhie ?

Dérision à la clé

Commençons par le ton général : un énorme roman, touffu, écrit dans un

anglais bien difficile puisqu’il est émaillé d’expressions indiennes et de

jeux de mots à partir de ces expressions. A quoi comparer ce style ? On

pense à Rabelais, ou plus près de nous, à San Antonio ou au Canard

Enchaîné. L’atmosphère est à la rigolade, à la moquerie, et l’auteur semble

bien aimer les situations scabreuses et les farces bien grasses.

Un jeu de trompe l’oeil

Les journalistes connaissent bien ce procédé qui consiste à dire les pires choses sur quelqu’un tout en se protégeant des poursuites éventuelles :

«Dans les bistrots de la ville, on entend dire que le maire aurait trempé

dans certaines affaires louches…» On ne fait apparament que rapporter une

rumeur, mais le lecteur est sensible au contenu de cette rumeur tout autant

que s’il s’agissait de faits vérifiés.

Salman Rushdie s’arrange pour faire de même. Il va parler de l’Islam, de

la religion en général et de Mohammed en particulier en disant que tout

cela n’est qu’un rêve fait par un acteur indien. Rêve ou réalité ? On ne

sait jamais, le héros lui-même ne sait que penser de ses étranges rêves

plus réels que son état de veille.

D’ailleurs le livre commence sur une étrange scène : deux Indiens Chamcha et Gibril – tombent d’un avion qui explose en plein vol : il s’en

sortent, sans que l’on sache jamais s’ils ont échappé à la mort ou s’ils

sont passés dans l’au-delà. On pencherait pour la deuxième hypothèse puisque le plus honnête des deux, Chamcha, se trouve transformé en démon sous

l’apparence d’un bouc. Il n’en guérira qu’en se livrant à la plus effrayante crise de haine destructrice. Tant qu’il veut rester calme et doux, il

reste prisonnier de son apparence démoniaque. Dès qu’il se livre à la rage… il redevient humain. En passant dans cet au-delà, nos deux héros sont

entrés dans une dimension ou le mal et le bien sont interchangeables, et ou

Satan, les démons et les anges ne se distinguent plus les uns des autres.

L’inspiration de Mohammed

C’est alors que nous entrons dans les rêves de Gibril : est-il ange ou

démon ? Est-il encore le simple acteur qu’il a été autrefois, ou est-il

désormais en communion avec un autre être mystérieux – l’archange Gabriel,

Gibril – qui se souvient du passé et nous décrit sa rencontre avec le

Prophète de l’Islam ? Rêve ou souvenir ?

Nous nous trouvons donc à suivre la carrière prophétique de Mohammed par

épisodes d’ailleurs entre-coupés d’autres séquences désopilantes de la vie

de nos deux héros, Chamcha et Gibril. C’est ainsi que nous assistons – rêve

ou souvenir ? – à la première rencontre du Prophète et de l’ange Gabriel.

Celui-ci nous confie qu’il n’avait rien à dire à Mohammed, mais que ce commerçant arabe voulait si fort entendre une parole…qu’il l’a fait jaillir

de ses entrailles sans s’en rendre compte.

D’autres épisodes de la vie du Prophète sont alors évoqués, tous

montrant bien que, sans trop s’en apercevoir, souvent, Mohammed se

fabriquait les révélations qu’il souhaitait, qu’il ne savait pas distinguer

ce qui venait de Dieu et ce qui venait de Satan – d’ailleurs y a-t-il

jamais eu de vraie révélation ? Pour finir, nous avons droit – rêve ou

souvenir ? – aux confidences de l’un des premiers musulmans, le scribe qui

prend la révélation sous la dictée du Prophète. Ce scribe perd la foi en

Mohammed quand il se rend compte que son maître ne remarque même pas les

fautes glissées volontairement dans le texte du Coran par son secrétaire.

Tous ces versets soi-disant révélés ne sont que fabrication humaine insinuent les héros du rêve de Gibril. Ne sont-ils pas humains les versets du

Coran qui semblent n’exprimer que les désirs de Mohammed et les pulsions de

son subconscient ?

– Humains les versets qui l’autorisent à épouser Zaynab, la femme qu’il

désire (33, 36-40) ? A’icha ne commenta-t-elle pas : «tu as bien de la

chance d’avoir un Dieu qui comble tous tes désirs» ? – Humains les versets

qui innocentent sa femme préférée, A’icha, soupçonnée d’adultère

(24,11-13)? – Humains ces passages ou s’exprime la jalousie d’un mari qui

veut protéger ses femmes du regard des autres, leur impose le voile, les

déclare mères des croyants pour qu’elles ne se marient avec personne après

lui ? – Humains ces versets qui donnent raison à Mohammed dans des disputes

avec ses femmes, ou demandent aux fidèles de respecter son intimité quand

il se repose en famille ?

Passons sous silence les passages ou l’on voit les prostituées d’un bordel se donner les noms des épouses du Prophète et en tripler leur chiffre

d’affaire. Il n’est qu’une invention de l’auteur.

Par contre, les autres faits sont des données historiques bien connues

de la tradition musulmane, mais Rusdhie leur donne une interprétation radicalement sceptique.

Un de ces épisodes s’appelle, justement, celui des Versets Sataniques .

selon Tabari, un grand historien musulman, le verset 53,19 du Coran venait

juste d’être révélé quand «Satan mit sur la langue du prophète ce qu’il

avait au fond de sa pensée et qu’il souhaitait pour son peuple». Il s’ensuivit deux versets de compromis avec les païens reconnaissant aux trois

déesses de la Mecque un certain rôle d’intercession auprès de Dieu. Corrigé, plus tard, par Gabriel, le Prophète aurait alors supprimé les versets

sataniques et gardé le sens strictement monothéiste du passage. Une autre

révélation, plusieurs mois plus tard, aurait alors supprimé les versets sataniques et gardé le sens strictement monothéiste du passage. Une autre

révélation, plusieurs mois plus tard, aurait donné la clé de l’incident.

«Nous n’avons envoyé avant toi ni Envoyé, ni Prophète, sans que, quand il

souhaitait quelque chose, Satan ne le lui ai fait exprimer. Allah efface ce

qu’envoie Satan, puis Allah redresse ses Signes (ou versets) (22,52).

Embarassés par cet épisode, certains commentateurs le passent sous

silence, d’autres accusent les orientalistes occidentaux d’avoir inventé

cette histoire scabreuse. D’autres enfin insinuent que Satan a fait

entendre ces mots au public sans que Mohammed les ait prononcés.

Le livre de Rusdhie crie aux croyants : mais ouvrez donc les yeux, vous

voyez bien que tout cela démontre que le Coran est un livre humain, jailli

de la psychologie de Mohammed. Mais les croyants peuvent-ils vraiment

ouvrir les yeux ? Ne sont-ils pas enfermés dans un aveuglement qu’ils

désirent garder ?

(Suite dans notre édition du 21 mars)

20 mars 1989 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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