Mexique: L’Eglise interpelle la guérilla zapatiste de l’EZLN et le gouvernement mexicain

APIC – Dossier

Appel de la Commission épiscopale pour la paix au Chiapas

Mexico, 16 septembre 1999 (APIC) L’Eglise catholique au Mexique interpelle la guérilla zapatiste de l’EZLN et le gouvernement mexicain afin qu’ils reprennent le chemin de la négociation. Dans un appel à l’EZLN signé par ses huit membres, dont les quatre évêques du Chiapas, la Commission épiscopale pour la Paix et la Réconciliation au Chiapas qualifie de « porteuse d’espoir » les nouvelles propositions gouvernementales et demande aux zapatistes de signaler leur intention de reprendre le dialogue.

Dans une « lettre ouverte » adressée la semaine dernière à l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), le secrétaire à l’Intérieur mexicain Diodoro Carrasco assure que la force ne sera pas utilisée pour résoudre la situation au Chiapas. Le gouvernement fédéral demande la réouverture des colloques de paix dans cet Etat du Sud-Est du Mexique en proie à de graves troubles. Il y synthétise en six points son offre de rouvrir les négociations, proposant un calendrier pour appliquer les Accords souscrits à San Andrés le 16 février 1996 et la libération de sympathisants zapatistes détenus dans les prisons mexicaines.

Mexico déclare vouloir inviter le Sénat à élaborer un projet de réforme constitutionnelle sur les droits et la culture indigènes. Le pouvoir se dit prêt à analyser les violations des droits de l’homme dénoncées par les organisations humanitaires. Il manifeste enfin son intention de recréer une Commission de médiation pour remplacer celle présidée par l’évêque de San Cristobal de las Casas, Mgr Samuel Ruiz, dissoute il y a un an.

Les évêques disent non à la recherche de solutions militaires

« Tous les Mexicains doivent se réjouir lorsque les initiatives politiques pour résoudre les conflits sont préférées aux solutions militaires ou, pire, violentes qui, comme toujours, font du tort à tout le monde, avant tout aux plus pauvres et à ceux qui sont sans défense », écrivent les évêques. Ils soulignent l’importance de reconnaître l’Etat de droit comme condition fondamentale pour une négociation devant conduire à une paix authentique et durable.

Pour favoriser la reprise du dialogue, les évêques demandent encore au gouvernement de réexaminer le déploiement militaire sur le territoire national. Le Chiapas est fortement militarisé dans le cadre d’une « stratégie de guerre de basse intensité », dénoncent les observateurs. L’armée, forte de plus de 60’000 hommes dans la région, lance des incursions continuelles à l’intérieur de la Forêt Lacandone, fief de la guérilla zapatiste. Elle a l’intention de construire des routes stratégiques traversant les communautés indigènes afin de mieux contrôler les zones sensibles.

Entre-temps, le procès des auteurs présumés du massacre de 45 indios tzotziles le 22 décembre 1997 à Acteal se poursuit. Avec la condamnation d’Alfredo Hernandez Ruiz à 32 ans de prison, et celle mardi 14 septembre de Jacinto Arias Cruz, maire de Chenalho, à 35 ans de prison, le nombre de personnes déjà condamnées se monte à 24.

On ne trouve en ce moment sur le banc des accusés que des Indios membres des milices paramilitaires impliqués dans l’attaque de la commune zapatiste d’Acteal. Une soixantaine d’autres Indios sont en attente de jugement pour avoir participé directement au massacre, alors que 13 policiers de la Sécurité Publique du Chiapas ont été arrêtés parce qu’ils n’ont pas empêché la tuerie. Selon le juge et d’après les témoignages des survivants, c’est Arias Cruz lui-même qui a distribué les armes avec lesquelles le « Groupe d’Autodéfense » a attaqué la communauté indigène de Las Abejas, réunie en prière à Acteal.

Ne plus tolérer les groupes armés et reconnaître les droits des Indios

Citant ce massacre au retentissement international, les évêques soulignent que les Mexicains doivent désormais renoncer définitivement à chercher la victoire sur leurs adversaires à n’importe quel prix, sans tenir compte des moyens utilisés. « Jamais plus la tolérance de groupes armés et de ’stratégies de guerre sale’, car elles sont radicalement contraires aux droits humains, à la vérité et à la justice.

Interpellant le pouvoir législatif, la Commission épiscopale, créée en 1994 dans le sillage de l’insurrection zapatiste, invite les députés à dépasser les intérêts particuliers et à s’engager de toutes leurs forces pour promulguer une loi qui réellement reconnaisse la richesse plurielle des cultures indiennes présentes au sein de la nation mexicaine. Les évêques rappellent l’urgente nécessité d’y intégrer de façon appropriée les droits des communautés et des peuples indiens, revendications contenues dans les Accords de San Miguel et de San Andrés destinés à mettre un terme à la confrontation au Chiapas.

La Commission épiscopale rappelle également à l’Etat son devoir de mettre en œuvre une « justice distributive », afin de réduire la fracture sociale qui marginalise des secteurs entiers de la population mexicaine, avant tout les communautés indiennes. L’épiscopat mexicain invite les parties en conflit à faire simultanément et conjointement des gestes et à poser des actes qui rétablissent la confiance afin de relancer un dialogue qui conduise à une paix authentique et durable, en résolvant les causes qui ont généré le conflit.

Cet appel à la reprise du dialogue et à la collaboration avec la Commission de Concorde et de Paix (Cocopa) est signé par le président de la Conférence épiscopale mexicaine et archevêque de San Luis Potosi, Mgr Luis Morales Reyes, et les évêques des diocèses de Coatzacoalcos, Mgr Carlos Talavera, de Cuauhtémoc-Madera, Mgr Juan Guillermo López, et de Tlaxcala, Mgr Jacinto Guerrero, ainsi que par les quatre évêques du Chiapas: Mgr Felipe Aguirre, de Tuxtla Gutiérrez, Mgr Felipe Arizmendi, de Tapachula, et Mgr Samuel Ruiz et Mgr Raul Vera, évêques titulaire et coadjuteur de San Cristobal de las Casas.

Sortir des structures paternalistes

A la mi-août, cette délégation de l’épiscopat mexicain en visite à la mission jésuite de Bachajon, au Chiapas, publiait une déclaration intitulée « En pèlerinage vers la paix ». Plaidant pour la réconciliation, les évêques dénoncent dans leur message les « causes d’injustice structurelle » qui maintiennent les Indiens dans une situation d’oppression. Ils mettent toutefois en garde contre la tentation de la violence qui pourrait surgir après maintes « recherches désespérées de solution ».

La Commission épiscopale pour la Paix et la Réconciliation au Chiapas n’hésite pas à affirmer que l’ »injustice structurelle » dont sont victimes les populations indigènes prend ses racines dans la conquête et la colonisation. Et de déplorer que l’on n’ait toujours pas dépassé « le schéma paternaliste ». Les communautés indigènes ont toujours été dans l’histoire l’objet de « dépersonnalisation et de démembrement ». Cette réalité d’oppression a affecté leur capacité à décider de leur propre destin, les a empêchées de développer leur culture et leurs valeurs sans qu’elles parviennent pour autant à intégrer le style de vie du reste de la nation.

Mgr Samuel Ruiz rappelé à l’ordre par le nonce et la Conférence épiscopale

Au cours d’une émouvante cérémonie d’adieux à l’église paroissiale de Bachajon en présence de plusieurs évêques et de milliers d’Indiens tzeltals et chols, les confrères de Don Samuel ont salué l’engagement, « à partir de l’Evangile », de Mgr Samuel Ruiz Garcia, qui va quitter sa charge ces prochaines semaines, atteint par la limite d’âge. « L’évêque des Indiens du Chiapas » va en effet quitter ses fidèles après quatre décennies passées au milieu des communautés indigènes. Il fêtera le 3 novembre prochain ses 75 ans, âge où les évêques doivent remettre leur démission, conformément au droit canon.

Ses confrères ont mis en exergue son service pastoral de médiation pour la paix et les efforts de réconciliation menés par le diocèse de San Cristobal de las Casas. Ils n’ont pourtant pas manqué d’exprimer leurs préoccupations concernant les divisions politiques et religieuses qui affectent la communauté chrétienne au Chiapas et qui ont provoqué le déplacement forcé de plus de 20’000 personnes et la fermeture d’une quarantaine d’églises.

C’est à cette occasion que Mgr Samuel Ruiz a présenté son successeur, Mgr Raul Vera Lopez, que le pape a nommé coadjuteur de San Cristobal de las Casas en août 1995. Durant la cérémonie, « Tatic Samuel » (Grand-père Samuel, comme l’appellent affectueusement les indigènes), a remis symboliquement sa crosse à son coadjuteur avec droit de succession, en signe de passation des pouvoirs. Un acte qui allait souligner une nouvelle fois les différences de sensibilités au sein de l’Eglise mexicaine, la « théologie indigéniste » de Mgr Ruiz suscitant l’ire des milieux conservateurs.

Au lendemain de cette visite, Mgr Samuel Ruiz Garcia se faisait en effet remettre à l’ordre dans une « Déclaration conjointe » de la nonciature apostolique à Mexico et de la présidence de la Conférence de l’épiscopat mexicain (CEM).

Le pape nomme librement les évêques

La nonciature et la présidence de la CEM ont aussitôt tenu à préciser dans un communiqué au ton plutôt sec que les actes de présentation par Mgr Ruiz « de son successeur présumé » « n’impliquent pas pour autant un jugement de valeur quelconque sur les décisions que pourrait prendre en son temps le Saint Père. » Et le communiqué de rappeler, après avoir déploré l’utilisation par le diocèse de San Cristobal de termes « juridiquement si inexacts », que d’après le Code de droit canon (canon 377), c’est le Souverain pontife lui-même qui nomme librement les évêques « sans que n’interviennent à cet effet d’autres instances ou que des cérémonies de transmission de pouvoirs non prévues par la législation ecclésiastique actuelle n’aient une quelconque valeur ».

Même si le canon 403 précise qu’au contraire de l’évêque auxiliaire, le coadjuteur jouit du droit de succession, « il est évident que ce droit n’est ni ferme ni définitif tant qu’il n’y a pas d’acte juridique formel qui mette fin aux droits et aux obligations du titulaire du diocèse en question », peut-on lire dans la mise au point signée par le nonce, Mgr Justo Mullor Garcia, et le président de la CEM, Mgr Luis Morales Reyes. Tempête dans un verre d’eau ? Dans sa dernière livraison, le service de diffusion de l’information sur l’Amérique latine (DIAL) à Paris estime cependant que le pape ne s’est pas encore prononcé sur l’avenir de Mgr Raul Vera: « En clair, Rome ne veut pas que ses relations diplomatiques avec l’Etat mexicain soient compromises par un continuateur de Don Samuel ».

Mgr Vera Lopez, sur les traces de « Tatic Samuel », pas pour plaire à l’oligarchie locale

Il est intéressant de noter que lors de la nomination par Jean Paul II en août 1995 de Mgr Raul Vera Lopez comme évêque coadjuteur de San Cristobal de las Casas, le chef des rebelles zapatistes, le sous-commandant Marcos, l’avait pourtant alors qualifié de « surveillant de Mgr Ruiz ». Dès son arrivée au Chiapas, Mgr Vera Lopez n’a pas tardé à vivre dans sa propre chair la violence faite aux Indiens. Il a très rapidement pris le même chemin que « Tatic Samuel ». La confirmation éventuelle de ce jeune « évêque des pauvres », âgé aujourd’hui de 54 ans, a tout pour déplaire aux grands propriétaires terriens du Chiapas, qui verraient d’un bon œil son transfert dans un autre diocèse. (apic/misna/dial/cem/aci/be)

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