Apic Dossier
Les radios communautaires des pays du Sud, «de l’autre côté du fossé numérique»
Une autre communication est possible
Jacques Berset, agence Apic
Genève, 17 décembre 2003 (Apic) A l’heure où le concept de «société de l’information» semble s’imposer partout comme une évidence, l’écart entre «info-riches» et «info-pauvres», que ce soit à l’échelle mondiale ou à l’intérieur des sociétés, est loin de se réduire. Dans les pays du Sud, nombre de radios communautaires luttent sans grands moyens pour combler le «fossé numérique». Un fossé qui, à leurs yeux, reflète avant tout des fractures sociales approfondies par les politiques économiques néo- libérales de ces dernières décennies.
Au Sommet mondial de l’ONU sur la société de l’information (SMSI), qui vient de s’achever à Genève, les radios communautaires ont plaidé pour ’»une autre communication possible». Une communication participative, démocratique, populaire, solidaire.
Grâce notamment au soutien des oeuvres d’entraide suisses Action de Carême (catholique), Pain pour le Prochain (protestante) ainsi que Cameco (Catholic Media Council) à Aix-la-Chapelle, les radios communautaires et populaires ont fait entendre la voix des exclus, des «sans voix». Elles servent dans leur pays de porte-parole aux opprimés de tous genres (populations indigènes, femmes, paysans, habitants des favelas) et offrent un précieux outil de développement. Ces radios sont un bon millier en Amérique latine.
Les associations ALER (Association latino-américaine d’éducation radiophonique) et AMARC (Association Mondiale des Radiodiffuseurs Communautaires) ont pu mettre sur pied à Palexpo un important Forum des Médias Communautaires. Elles ont présenté à cette occasion (voir encadré) une étude inédite sur les succès enregistrés par 32 radios communautaires latino-américaines, intitulée «La Practica inspira» (La pratique inspire). Deux radios ont été présentées en direct par leurs responsables: Radio Favela, qui émet depuis un grand bidonville de Belo Horizonte, au Brésil, et Radio Los Cumiches, dirigée et animée par des enfants d’Esteli, une ville du nord du Nicaragua.
Gouvernements libéraux et Etats autoritaires unis contre les radios communautaires
Sous la pression de médias privés et globalisés, quelques gouvernements libéraux emmenés par le Salvador et le Mexique – pays où dominent les médias commerciaux – alliés pour la circonstance à des Etats autoritaires, ont réussi à gommer le concept de radios communautaires de la Déclaration de principes et du Plan d’action adoptés le 12 décembre par la communauté des nations.
Malgré leurs ressources limitées, les discriminations juridiques voire la répression auxquelles elles sont soumises, des milliers de radios communautaires du Sud résistent depuis plusieurs décennies. Elles sont un puissant levier de développement dans les communautés paysannes d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine, parmi les populations indigènes marginalisées, dans les bidonvilles du Brésil ou chez les mineurs d’étain de l’altiplano bolivien.
Face à tout le tapage autour des nouvelles technologies de l’information et de la communication, les fameuses NTIC, censées permettre aux peuples du tiers monde de sauter les étapes du développement, les radios communautaires ont notamment rappelé à Genève les dures réalités du terrain: des centaines de millions d’habitants de la planète n’auront jamais accès, de leur vivant, à l’internet. Sans parler du taux élevé d’analphabétisme, qui représente tout de même un obstacle majeur pour y avoir accès, ils ne disposent tout simplement ni de l’électricité nécessaire, ni des centres de connexion, ni des moyens financiers pour les installer et les utiliser.
Le Fonds de solidarité numérique réclamé par l’Afrique, destiné à financer les efforts de réduction du fossé digital Nord-Sud, a été repoussé aux calendes grecques. On imagine facilement le sort réservé au Fonds spécial demandé par les radios communautaires, quand on sait que même leur simple mention a été rayée des documents officiels. JB
Interview du journaliste argentin Nestor Busso, directeur de «Radio Encuentro»
Les radios communautaires entre discrimination et répression
Nestor Busso fut à deux reprises directeur d’ALER, l’Association latino- américaine d’éducation radiophonique. Directeur de la station «Radio Encuentro» dans la ville de Viedma, en Patagonie, il a accordé une interview à l’occasion du SMSI à Genève.
Apic: Les radios communautaires subissent-elles encore aujourd’hui la répression en Amérique latine ?
NB: Dans certains pays, oui. En ce moment, on rencontre des cas de discrimination et de non légalisation, quand il ne s’agit pas de répression. On a fermé des radios il n’y a pas si longtemps. Au Brésil, 10’000 demandes de licences pour des radios communautaires n’ont pas reçu de réponse, bien qu’il y ait une loi spécifique pour ce genre de radios. Nombre d’entre elles opèrent illégalement, et la Police fédérale intervient régulièrement pour fermer les «radios pirates».
Le pays, dont le territoire est immense, compte quelque 5’000 municipalités, et la loi des radios communautaires ne permet qu’une licence par localité. L’Association brésilienne des stations de radios et des chaînes de télévision à vocation commerciale (Abert) fait pression. Elle rappelle aux pouvoirs publics que «plusieurs de ces stations de radios soit disant communautaires sont en réalité dans l’illégalité». Le nouveau gouvernement de Lula réexamine la situation, d’autant plus que nombre de ces radios ont été fondées par des militants du Parti des Travailleurs, dans le but de présenter des alternatives de communication participative aux groupes de médias commerciaux hégémoniques.
Apic: Et l’obstacle de l’argent ?
NB: En Amérique latine, nous sommes passés des dictatures militaires aux nouvelles dictatures du marché, où le pouvoir politique est soumis au pouvoir économique. Au Guatemala par exemple – comme au Paraguay d’ailleurs -, les licences des radios sont mises aux enchères, ce qui signifie que les communautés indigènes, les milieux pauvres, les organisations sociales, peuvent difficilement réunir les grosses sommes demandées, qui peuvent se monter à des dizaines de milliers de dollars. Seuls les médias commerciaux en ont les moyens. Des dizaines de radios communautaires sans licence opèrent illégalement et sont réprimées comme des radios pirates.
Les médias dominants sont aux mains de quelques groupes économiques; les radios commerciales et les milieux patronaux mènent une lutte acharnée pour maintenir leurs privilèges sur les ondes, qui devraient pourtant être considérées comme un bien public. Ils regardent la communication comme une simple source de profit. Pas question pour eux de partager l’espace avec les mouvements sociaux.
Apic: La situation des radios communautaires varie d’un pays à l’autre.
NB: La situation est plutôt favorable au Venezuela. Les radios communautaires représentant dans ce pays une voix différente de celle des grands groupes privés, qui ont soutenu le coup d’Etat contre le président élu démocratiquement Hugo Chavez. Elles sont cependant attaquées par ces médias, pas par le gouvernement. Des reporters de ces radios ont été agressés physiquement par des hommes de mains de groupes commerciaux.
En Bolivie, durant les grandes manifestations populaires, des hommes en uniforme ont fait sauter à Oruro, le 15 d’octobre, l’antenne et le relais transmetteur de Radio Pie XII FM 99.9, une radio communautaire appartenant à l’Eglise catholique.
Le pouvoir économique, concentré en très peu de mains, comme partout en Amérique latine, craint la concurrence non seulement économique, mais également politique. Il veut également garantir pour lui-même l’hégémonie du discours politique, alors que nous souhaitons la démocratisation de la société, que toutes les voix puissent être entendues, pas seulement celles du secteur privé et des intérêts économiques. JB
Encadré
Des critères pour la reconnaissance des radios communautaires
Nombre de radios sont issues de l’Eglise catholique
Pour être reconnue comme radio communautaire, il faut que la station ne poursuive pas des buts commerciaux, qu’elle soit gérée de façon participative par la communauté, et que les gens de la base participent à l’élaboration des programmes. En Amérique latine, l’Association latino- américaine d’éducation radiophonique (ALER) regroupe, après un processus de reconnaissance de trois ans – qui vérifie notamment si la propriété de la radio est effectivement aux mains de la communauté -, une centaine de radios communautaires du Mexique à la Terre de Feu.
Il y a un peu plus de trois décennies, toutes les institutions membres d’ALER étaient en relation avec l’Eglise catholique. Aujourd’hui, quasiment la moitié de ces radios sont d’origine catholique, mais le critère obligatoire d’appartenance est la gestion participative communautaire.
Les critères d’adhésion sont plus larges à l’Association Mondiale des Radiodiffuseurs Communautaires (AMARC), une organisation non gouvernementale internationale au service du mouvement de la radio communautaire, composée d’environ 3’000 membres dans 110 pays. Certaines stations membres appartiennent à des groupes sans but lucratif ou à une coopérative dont les membres sont les auditeurs.
D’autres appartiennent aux étudiants, à des universités, à de municipalités, à l’Eglise ou à des syndicats. Il existe des stations financées par des dons provenant de l’auditoire, par des agences de développement international, par la publicité et les gouvernements. Leurs profils et leurs pratiques sont encore plus variés. Certaines sont musicales, d’autres sont militantes et quelques-unes sont à la fois musicales et militantes. Elles sont situées tantôt dans des villages isolés, tantôt au coeur des plus grandes villes du monde. Leur signal peut être transmis dans d’autres parties du monde par ondes courtes. JB
Encadré
Au SMSI, une alliance objective entre grands médias privés et Etats autoritaires
Pour obtenir un consensus, des concessions sur les médias
Le Britannique Steve Buckley, président d’AMARC, a confirmé à l’Apic qu’il y a eu à Genève une sorte d’alliance objective entre certains Etats autoritaires et des groupes de médias privés en ce qui concerne l’éviction des radios communautaires dans les textes officiels du SMSI ou la demande de mesures législatives pour empêcher la concentration excessive des médias.
D’autres propositions faites aux gouvernements par le «caucus des médias» de la société civile ont été balayées, comme la transformation des médias d’Etat en médias de service public disposant de l’indépendance éditoriale, sous la pression notamment de la Chine.
La délégation chinoise a même dit à un moment que le Sommet sur la société de l’information concernait internet, pas les médias. Si la Chine ne visait pas spécifiquement les médias communautaires, elle s’est opposée à toute ouverture des ondes en général et à toute forme d’indépendance éditoriale des services publics. Les radios communautaires ont été victimes de cette opposition systématique, analyse Steve Buckley.
Mais l’opposition aux médias communautaires la plus déterminée est venue de la délégation d’El Salvador, ainsi que du Mexique, précise-t-il. Ainsi, un propriétaire d’une chaîne de radios privées, comme le Salvadorien Antonio Elias Saca Gonzalez, candidat aux élections présidentielle de 2004 pour le parti d’extrême-droite ARENA, a été très actif dans les coulisses. «Même si le Salvador est un petit pays, le système de gouvernement de l’ONU fait que chaque pays a une voix, et pour qu’il signe les documents finaux, des concessions ont été faites». Et ce malgré le fait que des pays importants soutenaient les médias communautaires, comme l’Afrique du Sud, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, sans compter la Suisse, le Bostwana, le Mali, le Sénégal, le Venezuela et la Colombie. JB
Encadré
«La pratique inspire» analyse le succès de 32 radios dans 12 pays latino- américains
Des alternatives précieuses et valables
Financée par notamment par l’Action de Carême, Pain pour le Prochain et Cameco, l’étude «La Practica inspira» (La pratique inspire), travail conjoint d’ALER et AMARC, détaille les expériences réussies de 32 radios populaires et communautaires dans 12 pays latino-américains. Elle se présente actuellement sous forme de CD, mais un livre du même nom, comportant également une partie plus analytique, sera publié début 2004. Face aux processus d’exclusion et de marginalisation économique, sociale et culturelle qui s’accélèrent en raison des modèles néo-libéraux imposés aux peuples d’Amérique latine, le développement d’une communication inclusive, participative, citoyenne et solidaire est plus nécessaire que jamais. La recherche d’ALER et AMARC montre que les radios communautaires et populaires offrent des alternatives précieuses et valables.
L’étude a été coordonnée par le communicateur social et pédagogue hollandais Victor van Oeyen, aidé par le Belge André Geerts (25 ans d’expérience des radios communautaires en Amérique latine), et une bonne vingtaine de communicateurs, journalistes et chercheurs latino-américains originaires de pays allant du Mexique à l’Argentine, en passant par l’Amérique centrale, les pays andins et le Brésil. Van Oeyen vit en Bolivie depuis 18 ans, où il est responsable du secteur de recherche d’ERBOL (Educacion Radiofonica de Bolivia) et d’ALER. (apic/be)
Mexique: L’Eglise interpelle la guérilla zapatiste de l’EZLN et le gouvernement mexicain
APIC – Dossier
Appel de la Commission épiscopale pour la paix au Chiapas
Mexico, 16 septembre 1999 (APIC) L’Eglise catholique au Mexique interpelle la guérilla zapatiste de l’EZLN et le gouvernement mexicain afin qu’ils reprennent le chemin de la négociation. Dans un appel à l’EZLN signé par ses huit membres, dont les quatre évêques du Chiapas, la Commission épiscopale pour la Paix et la Réconciliation au Chiapas qualifie de «porteuse d’espoir» les nouvelles propositions gouvernementales et demande aux zapatistes de signaler leur intention de reprendre le dialogue.
Dans une «lettre ouverte» adressée la semaine dernière à l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), le secrétaire à l’Intérieur mexicain Diodoro Carrasco assure que la force ne sera pas utilisée pour résoudre la situation au Chiapas. Le gouvernement fédéral demande la réouverture des colloques de paix dans cet Etat du Sud-Est du Mexique en proie à de graves troubles. Il y synthétise en six points son offre de rouvrir les négociations, proposant un calendrier pour appliquer les Accords souscrits à San Andrés le 16 février 1996 et la libération de sympathisants zapatistes détenus dans les prisons mexicaines.
Mexico déclare vouloir inviter le Sénat à élaborer un projet de réforme constitutionnelle sur les droits et la culture indigènes. Le pouvoir se dit prêt à analyser les violations des droits de l’homme dénoncées par les organisations humanitaires. Il manifeste enfin son intention de recréer une Commission de médiation pour remplacer celle présidée par l’évêque de San Cristobal de las Casas, Mgr Samuel Ruiz, dissoute il y a un an.
Les évêques disent non à la recherche de solutions militaires
«Tous les Mexicains doivent se réjouir lorsque les initiatives politiques pour résoudre les conflits sont préférées aux solutions militaires ou, pire, violentes qui, comme toujours, font du tort à tout le monde, avant tout aux plus pauvres et à ceux qui sont sans défense», écrivent les évêques. Ils soulignent l’importance de reconnaître l’Etat de droit comme condition fondamentale pour une négociation devant conduire à une paix authentique et durable.
Pour favoriser la reprise du dialogue, les évêques demandent encore au gouvernement de réexaminer le déploiement militaire sur le territoire national. Le Chiapas est fortement militarisé dans le cadre d’une «stratégie de guerre de basse intensité», dénoncent les observateurs. L’armée, forte de plus de 60’000 hommes dans la région, lance des incursions continuelles à l’intérieur de la Forêt Lacandone, fief de la guérilla zapatiste. Elle a l’intention de construire des routes stratégiques traversant les communautés indigènes afin de mieux contrôler les zones sensibles.
Entre-temps, le procès des auteurs présumés du massacre de 45 indios tzotziles le 22 décembre 1997 à Acteal se poursuit. Avec la condamnation d’Alfredo Hernandez Ruiz à 32 ans de prison, et celle mardi 14 septembre de Jacinto Arias Cruz, maire de Chenalho, à 35 ans de prison, le nombre de personnes déjà condamnées se monte à 24.
On ne trouve en ce moment sur le banc des accusés que des Indios membres des milices paramilitaires impliqués dans l’attaque de la commune zapatiste d’Acteal. Une soixantaine d’autres Indios sont en attente de jugement pour avoir participé directement au massacre, alors que 13 policiers de la Sécurité Publique du Chiapas ont été arrêtés parce qu’ils n’ont pas empêché la tuerie. Selon le juge et d’après les témoignages des survivants, c’est Arias Cruz lui-même qui a distribué les armes avec lesquelles le «Groupe d’Autodéfense» a attaqué la communauté indigène de Las Abejas, réunie en prière à Acteal.
Ne plus tolérer les groupes armés et reconnaître les droits des Indios
Citant ce massacre au retentissement international, les évêques soulignent que les Mexicains doivent désormais renoncer définitivement à chercher la victoire sur leurs adversaires à n’importe quel prix, sans tenir compte des moyens utilisés. «Jamais plus la tolérance de groupes armés et de ’stratégies de guerre sale’, car elles sont radicalement contraires aux droits humains, à la vérité et à la justice.
Interpellant le pouvoir législatif, la Commission épiscopale, créée en 1994 dans le sillage de l’insurrection zapatiste, invite les députés à dépasser les intérêts particuliers et à s’engager de toutes leurs forces pour promulguer une loi qui réellement reconnaisse la richesse plurielle des cultures indiennes présentes au sein de la nation mexicaine. Les évêques rappellent l’urgente nécessité d’y intégrer de façon appropriée les droits des communautés et des peuples indiens, revendications contenues dans les Accords de San Miguel et de San Andrés destinés à mettre un terme à la confrontation au Chiapas.
La Commission épiscopale rappelle également à l’Etat son devoir de mettre en œuvre une «justice distributive», afin de réduire la fracture sociale qui marginalise des secteurs entiers de la population mexicaine, avant tout les communautés indiennes. L’épiscopat mexicain invite les parties en conflit à faire simultanément et conjointement des gestes et à poser des actes qui rétablissent la confiance afin de relancer un dialogue qui conduise à une paix authentique et durable, en résolvant les causes qui ont généré le conflit.
Cet appel à la reprise du dialogue et à la collaboration avec la Commission de Concorde et de Paix (Cocopa) est signé par le président de la Conférence épiscopale mexicaine et archevêque de San Luis Potosi, Mgr Luis Morales Reyes, et les évêques des diocèses de Coatzacoalcos, Mgr Carlos Talavera, de Cuauhtémoc-Madera, Mgr Juan Guillermo López, et de Tlaxcala, Mgr Jacinto Guerrero, ainsi que par les quatre évêques du Chiapas: Mgr Felipe Aguirre, de Tuxtla Gutiérrez, Mgr Felipe Arizmendi, de Tapachula, et Mgr Samuel Ruiz et Mgr Raul Vera, évêques titulaire et coadjuteur de San Cristobal de las Casas.
Sortir des structures paternalistes
A la mi-août, cette délégation de l’épiscopat mexicain en visite à la mission jésuite de Bachajon, au Chiapas, publiait une déclaration intitulée «En pèlerinage vers la paix». Plaidant pour la réconciliation, les évêques dénoncent dans leur message les «causes d’injustice structurelle» qui maintiennent les Indiens dans une situation d’oppression. Ils mettent toutefois en garde contre la tentation de la violence qui pourrait surgir après maintes «recherches désespérées de solution».
La Commission épiscopale pour la Paix et la Réconciliation au Chiapas n’hésite pas à affirmer que l’»injustice structurelle» dont sont victimes les populations indigènes prend ses racines dans la conquête et la colonisation. Et de déplorer que l’on n’ait toujours pas dépassé «le schéma paternaliste». Les communautés indigènes ont toujours été dans l’histoire l’objet de «dépersonnalisation et de démembrement». Cette réalité d’oppression a affecté leur capacité à décider de leur propre destin, les a empêchées de développer leur culture et leurs valeurs sans qu’elles parviennent pour autant à intégrer le style de vie du reste de la nation.
Mgr Samuel Ruiz rappelé à l’ordre par le nonce et la Conférence épiscopale
Au cours d’une émouvante cérémonie d’adieux à l’église paroissiale de Bachajon en présence de plusieurs évêques et de milliers d’Indiens tzeltals et chols, les confrères de Don Samuel ont salué l’engagement, «à partir de l’Evangile», de Mgr Samuel Ruiz Garcia, qui va quitter sa charge ces prochaines semaines, atteint par la limite d’âge. «L’évêque des Indiens du Chiapas» va en effet quitter ses fidèles après quatre décennies passées au milieu des communautés indigènes. Il fêtera le 3 novembre prochain ses 75 ans, âge où les évêques doivent remettre leur démission, conformément au droit canon.
Ses confrères ont mis en exergue son service pastoral de médiation pour la paix et les efforts de réconciliation menés par le diocèse de San Cristobal de las Casas. Ils n’ont pourtant pas manqué d’exprimer leurs préoccupations concernant les divisions politiques et religieuses qui affectent la communauté chrétienne au Chiapas et qui ont provoqué le déplacement forcé de plus de 20’000 personnes et la fermeture d’une quarantaine d’églises.
C’est à cette occasion que Mgr Samuel Ruiz a présenté son successeur, Mgr Raul Vera Lopez, que le pape a nommé coadjuteur de San Cristobal de las Casas en août 1995. Durant la cérémonie, «Tatic Samuel» (Grand-père Samuel, comme l’appellent affectueusement les indigènes), a remis symboliquement sa crosse à son coadjuteur avec droit de succession, en signe de passation des pouvoirs. Un acte qui allait souligner une nouvelle fois les différences de sensibilités au sein de l’Eglise mexicaine, la «théologie indigéniste» de Mgr Ruiz suscitant l’ire des milieux conservateurs.
Au lendemain de cette visite, Mgr Samuel Ruiz Garcia se faisait en effet remettre à l’ordre dans une «Déclaration conjointe» de la nonciature apostolique à Mexico et de la présidence de la Conférence de l’épiscopat mexicain (CEM).
Le pape nomme librement les évêques
La nonciature et la présidence de la CEM ont aussitôt tenu à préciser dans un communiqué au ton plutôt sec que les actes de présentation par Mgr Ruiz «de son successeur présumé» «n’impliquent pas pour autant un jugement de valeur quelconque sur les décisions que pourrait prendre en son temps le Saint Père.» Et le communiqué de rappeler, après avoir déploré l’utilisation par le diocèse de San Cristobal de termes «juridiquement si inexacts», que d’après le Code de droit canon (canon 377), c’est le Souverain pontife lui-même qui nomme librement les évêques «sans que n’interviennent à cet effet d’autres instances ou que des cérémonies de transmission de pouvoirs non prévues par la législation ecclésiastique actuelle n’aient une quelconque valeur».
Même si le canon 403 précise qu’au contraire de l’évêque auxiliaire, le coadjuteur jouit du droit de succession, «il est évident que ce droit n’est ni ferme ni définitif tant qu’il n’y a pas d’acte juridique formel qui mette fin aux droits et aux obligations du titulaire du diocèse en question», peut-on lire dans la mise au point signée par le nonce, Mgr Justo Mullor Garcia, et le président de la CEM, Mgr Luis Morales Reyes. Tempête dans un verre d’eau ? Dans sa dernière livraison, le service de diffusion de l’information sur l’Amérique latine (DIAL) à Paris estime cependant que le pape ne s’est pas encore prononcé sur l’avenir de Mgr Raul Vera: «En clair, Rome ne veut pas que ses relations diplomatiques avec l’Etat mexicain soient compromises par un continuateur de Don Samuel».
Mgr Vera Lopez, sur les traces de «Tatic Samuel», pas pour plaire à l’oligarchie locale
Il est intéressant de noter que lors de la nomination par Jean Paul II en août 1995 de Mgr Raul Vera Lopez comme évêque coadjuteur de San Cristobal de las Casas, le chef des rebelles zapatistes, le sous-commandant Marcos, l’avait pourtant alors qualifié de «surveillant de Mgr Ruiz». Dès son arrivée au Chiapas, Mgr Vera Lopez n’a pas tardé à vivre dans sa propre chair la violence faite aux Indiens. Il a très rapidement pris le même chemin que «Tatic Samuel». La confirmation éventuelle de ce jeune «évêque des pauvres», âgé aujourd’hui de 54 ans, a tout pour déplaire aux grands propriétaires terriens du Chiapas, qui verraient d’un bon œil son transfert dans un autre diocèse. (apic/misna/dial/cem/aci/be)



