Apic-Interview
Rencontre avec Mgr Jin Luxian, évêque «patriotique» de Shanghai
Mgr Aloysius Jin Luxian est depuis mars dernier l’évêque «patriotique» de
Shanghaï, succédant ainsi à Mgr Louis Zhang Jiashu, son prédécesseur sur le
siège épiscopal de Shanghai, décédé au début de cette année. Le Père Jin
Luxian est entré dans la Compagnie de Jésus en 1938 et il en est toujours
membre, selon des sources religieuses bien informées à Hong Kong. Arrêté
durant les rafles anti-catholiques du 8 septembre 1955 en compagnie de
l’évêque de Shanghai, Mgr Gong Pinmei, de dizaines de prêtres, religieux et
religieuses et des centaines de laïcs, le Père Jin Luxian a subi durant 18
ans la prison et les camps de travail avant d’être libéré en 1973. Il a été
ordonné évêque le 27 janvier 1985 et nommé évêque auxiliaire de Shanghai.
Le Vatican reconnaît toujours comme évêque légitime de Shanghai Mgr Gong
(Kung) Pinmei, âgé aujourd’hui de 88 ans, et qui se trouve actuellement aux
Etats-Unis pour se soigner. Mgr Jin Luxian, qui occupe une place particulière au sein de l’Association patriotique des catholiques de Chine, passe
pour être l’un des porte-parole les plus écoutés de l’Eglise «»officielle»
en Chine face au monde extérieur. Il a été élu le 10 avril dernier, en
compagnie de deux autres évêques «officiels» – NN.SS. Michael Fu Tieshan,
évêque de Pékin et Joseph Zong Huaide, évêque de Jinan – au Comité
permanent de la Conférence consultative politique du peuple chinois, une
organisation du «Front uni patriotique» regroupant communistes et non
communistes. L’an dernier, il a visité la Belgique, la France et la Suisse
à la tête d’une délégation catholique chinoise. Il a accordé cette interview à l’agence APIC le 1er décembre au séminaire régional de Sheshan, près
de Shanghai.
Une Eglise en plein essor
APIC : Mgr Jin Luxian, vous êtes le nouvel évêque de Shanghai ainsi que le
président de l’Association patriotique catholique de Shanghai. On parle
beaucoup du dynamisme de l’Eglise catholique en Chine. Quelle forme concrète prend ce renouveau ?
Mgr Jin Luxian : L’Eglise en Chine est peu connue. Elle se développe et
s’épanouit depuis quelques années. Maintenant nous avons réouvert plus de
3.000 églises ou chapelles dans tout le pays; nous avons 12 séminaires, à
peu près un millier de séminaristes et autant de jeunes religieuses novices, et nous avons fondé aussi l’Association des intellectuels catholiques
de Shanghai. Nous publions des livres, nous pouvons distribuer des catéchismes, nous pouvons prêcher partout. C’est la raison pour laquelle chaque
année nous avons autant de baptêmes d’enfants ainsi que 40.000 adultes convertis au christianisme. Je vois que dans le futur, l’Eglise catholique
pourra encore faire beaucoup d’oeuvres sociales, parce que l’Eglise est une
Eglise servante.
APIC : Mais c’est une tendance nouvelle. Il y a quelques années, entre 1966
et 1976, vous étiez en fait une Eglise des catacombes, on avait détruit vos
églises, on avait dispersé vos couvents, on avait brûlé les livres dans vos
séminaires et maintenant vous émergez de nouveau. Dix ans après la Révolution culturelle, la politique d’ouverture vous permet-elle d’avoir un certain espoir ?
Mgr Jin Luxian : Pendant la dite Révolution culturelle, non seulement les
catholiques mais toutes les religions, tous les croyants ont beaucoup souffert. Pendant ce temps là, il n’y avait aucune église, aucun temple, aucune
pagode, aucune mosquée. Les autres ont souffert aussi, parce que la Révolution soi-disant culturelle était une catastrophe. Maintenant depuis la chute de la «Bande des quatre», nous émergeons de nouveau et nous jouissons
d’une liberté de plus en plus grande, et cette politique de porte ouverte
nous est très utile. Nous en profitons.
La diaconie, une tendance nouvelle
APIC : Est-ce une nouvelle tendance dans l’Eglise de Chine d’après 1949 de
développer des services sociaux ? On voit maintenant que l’Eglise construit
des homes pour personnes âgées, des cliniques privées. Peut-on imaginer
qu’un jour l’Eglise récupère ce qu’elle possédait avant 1949, c’est-à-dire,
des universités, des hôpitaux, des instituts d’études supérieures ?
Mgr Jin Luxian : Nous n’avons jamais pensé récupérer ces établissementslà, car maintenant cela appartient au gouvernement. Nous pensons établir de
nouveaux ministères, c’est-à-dire nous pouvons ouvrir des nouvelles cliniques, de nouveaux asiles pour les vieillards et fonder des écoles du soir,
etc. Mais c’est pas la peine de récupérer nos anciennes institutions parce
que cela marche bien comme cela et nous manquerions également de personnel.
APIC : Ainsi, vous voulez créer de nouvelles institutions sociales, de nouveaux services éducatifs. Pouvez-vous pour cela recevoir de l’aide de
l’étranger, étant donné l’adoption du principe des «3 autonomies» : l’Eglise propage elle-même, l’Eglise s’administre elle-même, l’Eglise se finance
elle-même? N’est-ce pas là une contradiction de souhaiter l’aide des
l’Eglises de l’extérieur?
Mgr Jin Luxian : Le principe d’autofinancement n’exclut pas l’aide fraternelle. La Chine est indépendante, autonome, mais le gouvernement lui-même
reçoit des aides de l’ONU, de l’UNESCO et des autres pays amis, pourquoi
pas l’Eglise catholique ? Jusqu’à maintenant, j’ai reçu des donations
d’autres pays : d’organisations catholiques d’Allemagne, de Suisse,
d’Autriche, des Etats-Unis, etc. Cela ne nuit pas du tout aux principes des
«3 autonomies», car ces aides fraternelles sont sans condition.
APIC : Vos relations avec le Vatican vont-elles s’améliorer ? Actuellement,
depuis 1958, les évêques sont élus par l’assemblée des prêtres puis consacrés évêques sans l’accord du Vatican. Espérez-vous dans le futur être
enfin une Eglise en communion avec l’Eglise universelle et avec Rome?
Mgr Jin Luxian : Je souhaite la normalisation. Et puis, j’y contribue aussi. Mais il y a des difficultés politique et non-théologiques.
Les conditions de la réconciliation avec le Vatican
APIC : Quelles sont les conditions de la réconciliation avec le Vatican ?
Mgr Jin Luxian : D’abord, il faut rompre les relations diplomatiques avec
Taiwan. Ensuite, ne pas interférer dans les affaires internes de la Chine.
Rome, c’est très loin. Elle ne connaît pas bien la situation chinoise. Par
exemple, Rome soutient l’Eglise clandestine, nomme secrètement des évêques
en Chine. Ce n’est pas prudent. D’une part, des évêques «secrets» sont inutiles, parce qu’ils ne peuvent rester clandestins : ils doivent faire quelque chose. Vous les appelez à l’étranger «l’Eglise du silence», mais c’est
une Eglise bruyante, qui fait plein de bruit. Il y a deux ans, le Vatican a
essayé de nommer un évêque clandestinement près de Xi’an, dans la province
du Shaanxi, mais cela a échoué. En Chine, on ne peut pas garder longtemps
un secret.
D’autre part, l’Eglise clandestine est manipulée par quelques-uns qui
sont hostiles au gouvernement communiste. Pour eux, il y a deux principes.
D’abord la loyauté au pape… ça c’est bien…la haine contre le parti communiste… Ce n’est pas normal! Parce que le gouvernement communiste est
très fort. Une minorité de 3 millions de catholiques ne peut pas le renverser.
Et surtout maintenant s’ajoute le fait que le chef de l’Eglise clandestine, Mgr Joseph Fan Xueyan, évêque de Baoding (un des sept derniers
évêques nommés par le Vatican encore en vie) a dit à plusieurs reprises que
ce n’est pas le marxisme qui doit gouverner la Chine mais les trois principes du Guomindang, du parti de Taiwan. Il a dit que c’était la seule chose
qui est vraie, parce que lui-même a été membre du parti des nationalistes
avant la révolution des communistes.
Les évêques mariés, un obstacle insurmontable
APIC : Et maintenant, si ces condition pour la réconciliation étaient
remplies, est-ce que Rome reconnaîtrait l’ensemble des évêques chinois?
Mgr Jin Luxian : J’espère. Car il n’y a pas de difficultés pour reconnaître
la plupart des évêques…Il y en a quelques-uns qui auraient des difficultés d’être reconnus comme évêques catholiques…Cela, c’est évident. Ces
difficultés, tout le monde les connaît. C’est le mariage de ces évêques-là.
Sur 59 évêques de la Conférence épiscopale, il y en a près de dix qui sont
mariés. Et ceux-là, je suppose qu’ils ne seraient pas reconnus. J’espère
que les relations avec le Vatican vont s’améliorer le plus tôt possible.
La solution, une Eglise concordataire
Je fais de mon mieux pour réunifier l’Eglise, car nous sommes une Eglise
locale qui appartient à l’Eglise universelle; nous voulons la complète communion, y compris avec Rome. Nous croyons à une Eglise une, sainte, catholique et apostolique. Il faut des négociations entre Pékin et le Vatican,
commencer à discuter et obtenir un compromis, par exemple un concordat entre Pékin et Rome. Il y a bien eu un concordat entre Napoléon et le pape
Pie VII, avec Franco en Espagne, avec le Portugal, l’Italie, l’Allemagne,
etc. Je dispose du texte de tous les concordats encore en vigueur, comme
celui du diocèse de Bâle, ou des diocèses d’Alsace et de Lorraine. Ainsi,
la nomination des évêques par le pape serait l’un des thèmes de la négociation envisagée. Nous souhaitons une complète réconciliation avec l’Eglise
universelle, mais pour cela, il faut négocier, pas s’excommunier
mutuellement (apic/be)
(Cet article est le premier d’une série de reportages qui seront publiés
dans le service quotidien d’APIC ces prochaines semaines. Ils sont le
résultat d’une visite de trois semaines aux communautés chrétiennes de Chine effectuée de la mi-novembre au début décembre du nord au sud du pays,
dans le cadre de la Fédération Internationale des Agences de presse catholiques (FIAC). Des reportages magazines exclusifs sur différents aspects de
l’Eglise de Chine sont également disponibles, mais facturés à part. Les
photos illustrant ces reportages sont à commander à l’Agence photo CIRIC
(tel. 021/27 52 50 à Lausanne ou chez Jean-Claude Gadmer/CIRIC tel. 022/34
52 01, à Genève)
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