Rencontre avec le Père Jean- Blaise Fellay, directeur du
APIC- Interview
Centre interdiocésain de formation théologique (CIFT)
«Un défi: réussir la formation personnelle,
théologique et pastorale des séminaristes»
par Bernard Litzler, pour l’Agence APIC
En Suisse romande, la formation des futurs prêtres a été assurée
conjointement par la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg et
les séminaires diocésains. Cette procédure utilisée depuis une quinzaine
d’années semble aujourd’hui inadaptée à former correctement des
séminaristes venus d’horizons différents.
L’abandon de la voie pastorale – dite voie B – à l’Université de
Fribourg a conduit la Conférence des ordinaires romands (COR) à revoir la
formation des candidats au sacerdoce. Une nouvelle structure, le Centre
interdiocésain de formation théologique (CIFT), sera inaugurée à la
mi-octobre à Fribourg. Tour d’horizon avec le Père jésuite Jean-Blaise
Fellay, son responsable.
APIC: Depuis une quinzaine d’années, le formation des séminaristes est
assurée par l’Université. Pourquoi la création d’une nouvelle
filière?
Jean-Blaise Fellay: On avait peu mesuré à l’époque le poids des exigences
académiques qui ont pesé excessivement sur la formation du prêtre. Il
devenait difficile pour les directeurs de séminaires de préserver la vie
communautaire, importante dans cette formation. Les séminaires tendaient à
devenir essentiellement des ’logements pour étudiants en théologie’.
Les premiers essais de correction ont été faits en France et ailleurs
depuis une dizaine d’années.
APIC: La disparition de la filière pastorale – dite voie B – à l’Université
n’a-t-elle pas aggravé le problème de formation?
JBF: Les restrictions de crédits de l’Etat de Fribourg à l’Université ont
accentué le problème. La filière B a disparu. La formation de ceux qui
n’avaient pas la maturité ou le baccalauréat est devenue difficile.
Nous avons en outre une disparité énorme sur les plans intellectuel et
religieux. Des candidats au sacerdoce arrivent avec une formation
universitaire achevée, profane, théologique ou philosophique. D’autres
viennent de formations plutôt techniques ou scientifiques. D’autres venant
de milieux déchristianisés ont un passé «court», par exemple une expérience
charismatique très forte.
C’est pour répondre à ces exigences extraordinairement diversifiées que
le CIFT a été créé.
APIC: Comment se déroulera la formation au CIFT?
JBF: La première année est consacrée à la formation spirituelle et au
discernement de la vocation. Etant donné la diminution du nombre de
candidats à la prêtrise, il faut être d’autant plus vigilant sur leur
qualité. Surtout pour les candidats au sacerdoce ministériel et
célibataire, avec l’aspect de formation affective et l’apprentissage de la
collaboration avec l’évêque. Donc formation humaine et spirituelle.
APIC: L’aspect de la formation intellectuelle est repoussé à plus tard?
JBF: La formation intellectuelle sera privilégiée dès la deuxième année. Le
grand défi est de réussir à intégrer l’aspect spirituel de formation
individuelle personnelle, l’aspect de formation théologique et l’aspect
pastoral tout au long de la formation.
On tentera dès le départ d’avoir un discernement d’une vocation
pastorale car nous ne préparons pas des moines.
APIC: Quel type de formation intellectuelle allez-vous proposer?
JBF: La deuxième année, encore en préparation par des discussions notamment
avec l’Université et avec l’Ecole de la foi, sera destinée à orienter nos
séminaristes. Une partie pourrait suivre les cours universitaires
classiques, les cinq années de théologie jusqu’à la licence et même plus
s’il le faut. Il ne s’agit pas de baisser les prétentions intellectuelles:
si nous avons des personnes qui manifestent des dons.
Une des ambitions est d’avoir quand même un certain nombre de prêtres
qui ont poursuivi des études jusqu’à la licence, ou même au doctorat, mais
qui resteraient en paroisse: des hommes formés en liturgie, en histoire de
l’Eglise, et qu’on pourrait rappeler au séminaire. Il faut essayer d’éviter
d’avoir un monde de formateurs étanche, vivant à Fribourg, et des gens
«perdus» dans la campagne.
APIC: Et les séminaristes sans diplôme?
JBF: Pour les personnes qui n’ont pas de formation secondaire, il y aura la
possibilité de passer par l’Ecole de la foi qui a l’avantage d’être assez
pédagogique et de donner une bonne intégration du spirituel et de
l’ecclésial. Nous sommes en négociation avec l’Université pour voir comment
relier cette filière.
APIC: Quand allez-vous allez démarrer? Avec quel effectif?
JBF: Nous avons une séance de préparation à la mi-octobre. Actuellement il
y a huit étudiants pour le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg et trois
ou quatre pour le Valais. Nous sommes également en contact avec le Jura
francophone.
APIC: A vos yeux, quel est le type de formation idéal à proposer aux jeunes
se destinant à la prêtrise?
JBF: Le jeune en question ne veut plus entrer dans un schéma préétabli.
Nous devons voir qui il est, d’autant qu’il y a des personnes qui nous
viennent d’autres cultures: des Vietnamiens, un Chinois se sont annoncés.
Objectifs: lui donner une base de discernement pour qu’il soit au clair
sur lui-même, le faire travailler spirituellement et intellectuellement,
lui apprendre la vie commune et la collaboration avec les autres. Lui
apprendre aussi à connaître le diocèse.
Durant l’année de discernement on fera venir tous les week-ends des gens
insérés dans divers secteurs, paroisses de ville, paroisses de campagne,
pastorale du tourisme, aumôneries spécialisées. Nous inviterons aussi les
ordres religieux pour faire connaître les différentes familles
spirituelles.
Comme historien de l’Eglise, j’aimerais leur faire connaître la richesse
de notre christianisme local. Leur faire visiter Romainmôtier,
Saint-Maurice, Payerne, Fribourg,…
APIC: Quel est votre état d’esprit au moment de démarrer cette nouvelle
aventure?
JBF: C’est une grande satisfaction. J’ai écrit il y a trois ou quatre ans
«Clergé romand, l’effondrement». Je ne m’étais rendu compte que la
diminution numérique n’est pas seulement un problème quantitatif, mais
vient un problème qualitatif, qui nous oblige à trouver de nouveaux
chemins.
Le projet est porté par l’assemblée de tous les évêques de Suisse
romande qui ont pris conscience du problème.
APIC: L’Université ne ressent-elle la voie nouvelle comme un détournement
d’un certain nombre d’étudiants de la voie universitaire?
JBF: La fonction de l’Université n’est pas la formation du prêtre. Elle a
une fonction théologique, mais c’est aux évêques de donner la formation
pastorale. Cela correspond à une remise en cause que nous avons vue avec
Marc Donzé de l’Institut de pastorale.
APIC: Quelles sont les perspectives de formation offertes aux laïcs
désirant travailler en Eglise? Ne leur restera-t-il que la voie académique?
JBF: Nous allons tenter de faire le maximum de choses avec l’Institut de
formation aux ministères (IFM). Notre analyse de la situation ne différe
pas: diminution numérique, problème de collaboration prêtres-laïcs.
Deuxième solution pour les laïcs: le diaconat permanent. Cela ouvre une
sorte de troisième voie qui casse un peu cette opposition prêtres-laïcs
assez stérilisante. (apic/bl)
Le Père jésuite Jean-Blaide Fellay a été rédacteur de la revue «Choisir»,à
Genève, durant dix-sept ans. A Fribourg, outre ses responsabilités au CIFT,
il fera partie de l’équipe d’animation de Notre-Dame de la Route.
Propos recueillis par Geneviève Cornet
APIC – Interview
Un Dominicain fribourgeois face à la détresse africaine (300790)
Avec les enfants sans avenir de Kigali
Fribourg, 30juillet(APIC) «Sur une population d’environ 400’000 habitants, Kigali, la capitale du Rwanda, compte 30 % de séropositifs; la ville
abritera d’ici quelques années 100’000 à 150’000 orphelins». Ce cri d’alarme, c’est le Père René Aebischer, un jeune dominicain fribourgeois, qui le
lance. Il travaille depuis deux ans au Bureau Social Urbain (BSU) de Kigali, notamment avec les enfants de la rue. De passage en Suisse, il a confié
à l’agence APIC son inquiétude face aux gigantesques problèmes qui assaillent ce petit pays situé au coeur de l’Afrique, mais il exprime également
l’espoir que les Rwandais sauront dans un proche avenir être les agents de
leur propre développement.
Arrivé au Rwanda en 1987, René Aebischer s’engage l’année suivante au
BSU, relais entre la population locale, le gouvernement et les organisations internationales pour tous les problèmes sociaux de Kigali. Dans
l’équipe d’animation, qui compte une vingtaine de personnes, – assistants
sociaux, avocat, animateurs – il est le seul religieux. Conseiller du projet «Enfants de la rue», une des activités prioritaires du Bureau, il rédige des dossiers sur les problèmes sociaux de la capitale, qui sont en réalité sont ceux de tout le continent: problèmes juridiques, enfants de la
rue, sida, urbanisme, écologie…
Cela ne l’empêche pas de rêver: pourquoi pas, pour que les informations
circulent plus rapidement, accélérant la prise de conscience, créer «une
sorte d’ agence de presse» ? Le projet mûrit lentement. Car pour le religieux fribourgeois, l’aide sociale ne doit pas se borner à la simple charité : «On essaie de toucher les structures». Il voit d’ailleurs dans ce
combat le sens de sa présence en Afrique comme religieux : «Je considère
avant tout mon travail comme une tentative de transformation des structures
d’injustice socio-économiques, même si cela ne peut être réalisé qu’à long
terme. Pour permettre au peuple rwandais de jouer le rôle qui est le sien.
Dans cette démarche, je suis guidé par l’Evangile !»
Un grave manque de sensibilisation face au sida
Cette action au niveau des structures est primordiale, notamment dans la
prévention du sida, «un fléau particulièrement répandu parmi les jeunes entre 18 et 35 ans». Et la démographie galopante – en vingt ans, si l’on en
croit un rapport de l’UNICEF, la population rwandaise va doubler, voire
tripler pour atteindre 15 à 20 millions d’habitants – ne facilite pas la
tâche!.
Le religieux dominicain se montre sceptique quant aux programmes mis en
place pour enrayer le sida: «Il en existe très peu, et l’Office national de
la population, chargé officiellement d’intervenir dans le contrôle du développement démographique, n’a que peu de moyens». Surtout, vu le manque de
sensibilisation de la population, les possibilités d’intervention sont
restreintes. C’est à ce niveau que le travail le plus important reste à
faire, estime le Père Aebischer. «Il faut avant tout familiariser la population avec les méthodes de protection. Mais cela réclame une planification
familiale mieux coordonnée, qui manque encore dans le pays. D’autre part,
les moyens sont insuffisants pour financer des campagnes de sensibilisation
et de prévention». «Les organisations internationales (UNICEF, OMS) donnent
l’impression d’être dépourvues de stratégies en ce domaine. Depuis des années, on fait des recherches et des enquêtes, très peu de solutions sont
cependant proposées; mais, lance-t-il, il s’agit de bureaucrates et de
technocrates!»
L’Eglise devrait voir la réalité du sida en face
Face à cette situation, que fait l’Eglise ? «Elle intervient très
fortement au niveau de la prévention et du contrôle des naissances, en
condamant les méthodes ’techniques’, artificielles, et en prônant les méthodes ’naturelles’, difficilement applicables. Par son influence dans la
société, poursuit-il, elle réussit assez bien à bloquer les choses, ce qui
crée un certain risque».
Pour le Dominicain fribourgeois, l’Eglise hiérarchique méconnaît les
vrais problèmes, «elle s’enferme dans une tour d’ivoire et ne voit pas les
réalités». Et le religieux de s’exclamer: «Je me dis que l’on ne peut pas
réagir ainsi lorsque l’on entend les chiffres avancés actuellement ! De
belles paroles incitant à l’amour du prochain et à la fidélité conjugale,
qui finalement ne changent pas grand-chose».
La peur des bien-portants
Le sida a des conséquences sociales importantes au Rwanda: l’accueil des
enfants nés de parents atteints charge de nombreuses familles déjà pauvres.
Des insuffisances se manifestent à tous les niveaux: l’accompagnement médical est rendu précaire par la difficulté de se procurer les médicaments de
base pour soigner les maladies secondaires; l’accompagnement social est
freiné par la peur des bien-portants: «Il faudrait sensibiliser la population à ne pas marginaliser les malades. Le sida est considéré comme une maladie honteuse, fortement contagieuse: les gens ont peur d’entrer en contact avec les malades», constate le Père Aebischer. «De plus, en Afrique,
de nombreuses personnes contaminées vivent avec l’idée de se venger en
transmettant le virus à d’autres, d’où l’importance d’un accompagnement
psychique. Ce qu’il faut, c’est changer la mentalité, le comportement sexuel des gens».
Sa priorité: les enfants de la rue
C’est aux enfants de la rue que le Père Aebischer consacre une bonne
partie de son temps. Fondé en 1984 et soutenu par Caritas Suisse, le projet
a déjà accueilli près de 350 enfants, des garçons uniquement. «Actuellement, nous mettons sur pied un autre projet, destiné aux filles, mais là le
contexte est très différent: elles arrivent dans la rue beaucoup plus tôt
que les garçons, vers 6-7 ans, et le danger qu’elles se prostituent par nécessité économique est très grand». Le but premier est de rendre possible
une intégration ou une réintégration dans la société, ajoute-t-il.
Pour cela, le BSU leur propose, l’après-midi, des cours d’alphabétisation – le taux d’analphabétisme s’élève à presque 45 % au Rwanda – ou, pour
les plus grands, une introduction à différentes activités manuelles (soudure, électricité, mécanique, couture,…) pour les préparer à suivre une
formation plus complète dans le domaine qu’ils auront choisi et leur donner
une chance de s’intégrer dans la société en pratiquant un métier.
Des enfants au travail
Les enfants bénéficiaires de cette aide se trouvent toujours sur les
marchés, dans les centres commerciaux, les magasins, où ils proposent leurs
services: transport de marchandises, surveillance de voitures, nettoyages,
vente de petites choses (arachides, cigarettes). C’est là qu’ils ont la
possibilité de récolter un peu d’argent, puisque très souvent ils sont envoyés dans la rue suite aux difficultés économiques de leurs familles. Les
revenus sont bas: deux à trois francs suisses par jour tout au plus. C’est
relativement peu, mais c’est quand même un apport assez considérable pour
leurs familles.
«Il est important que les enfants restent dans leur milieu social: nous
ne voulons pas de milieu fermé, une sorte d’internat où ils seraient encadrés du matin au soir. Ils sont au projet uniquement l’après-midi; le matin
ils restent au marché et le soir ils retournent dans leurs familles ou s’ils n’ont plus de famille – chez des amis ou dans la famille élargie»,
relève René Aebischer.
Peu de dialogue entre les diverses religions
L’Eglise catholique, implantée au Rwanda depuis 90 ans, a joué un rôle
de premier plan dans la société: c’est elle qui a mis en place les structures de développement et permis au pays de s’ouvrir au monde. L’indépendance
acquise en 1962, si elle a remis en cause les structures coloniales, a confirmé la place prise par l’Eglise dans la vie sociale: aujourd’hui le pays
compte environ 55 % de catholiques et l’Eglise est encore très présente
dans l’enseignement, l’aide sociale et l’encadrement médical.
Les différentes religions ont plutôt tendance à s’ignorer au Rwanda.
«Avec les musulmans (2 à 3 % de la population), les contacts sont peu développés. Il sera de plus en plus difficile d’entretenir de bonnes relations
avec eux, vu le renforcement de l’intégrisme musulman. Dans les prochaines
années, ça pourrait se durcir», affirme le Père Aebischer.
Le christianisme n’a, selon le religieux fribourgeois, «tenté aucun effort pour entrer en dialogue avec la religion traditionnelle, animiste. Il
s’est contenté de reprendre des éléments intéressants pour les adapter à
son système de pensée. Un dialogue réel n’a jamais eu lieu.»
Les mutations en Europe de l’Est, un danger pour l’Afrique ?
Le Père Aebischer estime que les mutations en l’Europe de l’Est ne
seront pas sans conséquences pour le continent africain: «L’évolution de
l’Est risque de diriger l’aide au développement non plus vers les pays nonindustrialisés (Afrique, Amérique latine, Asie), mais vers les pays d’Europe de l’Est, puisque ce marché devrait apporter beaucoup plus de profits
que des investissements en Afrique». Les pays d’Europe occidentale ont en
effet réussi très rapidement à mettre sur pied une banque d’aide pour les
pays de l’Est (Banque européenne pour la reconstruction et le développement, BERD, à Londres).
«Pour les pays en voie de développement, il y a le FMI et la Banque Mondiale, qui sont plutôt des obstacles au développement que des organismes
qui interviennent efficacement, imposant des programmes de restructuration
qui touchent surtout le domaine social et l’éducation. Les pays industrialisés devraient prendre leurs responsabilités».
Et également réapprendre certaines valeurs africaines, comme la solidarité, qui est, dans le système traditionnel, d’abord familiale, et qui
fonctionne encore assez fortement dans les régions rurales et un peu moins
dans les villes. L’Afrique, le Père Aebischer en est persuadé, a en effet
aussi quelque chose à nous apporter ! (apic/cor)
Encadré
Le pape en septembre au Rwanda : dans l’attente d’un geste prophétique
Jean Paul II visitera le Rwanda pour la première fois début septembre. «On
attend ce voyage depuis longtemps, commente le Père Aebischer. On a invité
le pape officiellement en 1988. La nouvelle n’a été confirmée que fin 1989.
Pour le peuple rwandais, cette visite revêt une grande importance. Les
Rwandais attendent du pape un soutien assez fort».
Et le religieux d’affirmer: «Ce voyage sera certainement très important,
mais je ne pense pas qu’il va en sortir grand-chose. Pour moi, ce qui va
manquer, c’est un geste prophétique de la part du pape. Rien n’a été prévu.
Nous avions pensé un moment donné que Jean Paul II pourrait apporter quelques tonnes de nourriture, puisque dans le Sud-Est du pays règne une famine
assez forte. Ce geste n’aurait certainement pas éliminé les racines du problème (surpopulation, variations climatiques, difficultés structurelles),
mais aurait pu être un signe de solidarité envers les plus pauvres».
Un regret se devine chez le Dominicain qui lutte aux côtés des plus
pauvres: «Le pape n’aura certainement pas le temps de rencontrer les gens,
de connaître le pays et ses réalités. Rien ne va changer. Les discours du
pape se situeront toujours dans la ligne romaine». Un espoir, cependant :
une éventuelle prise de position sur les grands problèmes que sont le sida,
la crise économique, la famine… «Une chose, conclut-il, que j’attends
personnellement de ce voyage». (apic/cor)
Encadré
Le BSU: développer et coordonner l’aide sociale
En dehors du projet «Enfants de la rue», le BSU se consacre à deux tâches
principales: l’aide sociale et l’assistance juridique. L’aide sociale, financée à la fois par le gouverment et par les chrétiens de Kigali, subvient
aux besoins immédiats de la population la plus pauvre, lui fournissant la
nourriture, les vêtements et les fonds nécessaires.
Elle se traduit aussi par la mise sur pied de petits projets de formation accueillant surtout des femmes, précise René Aebischer, puisqu’elles
forment le 90 % des gens qui se présentent aux permanences des assistantes
sociales: on leur donne une formation afin qu’elles puissent ensuite gagner
elles-mêmes de quoi vivre sans dépendre longuement du service social. Le
projet d’assistance juridique a déjà traité plus de 70 dossiers depuis sa
création en 1986. Animé par un avocat qui y consacre la moitié de son
temps, il a fait aboutir plusieurs cas. Et le jeune Dominicain de citer
avec une fierté légitime, pour souligner l’importance de ce service, sept
cas de condamnés à mort acquittés en instance de recours. (apic/cor)
Jacques Berset
Apic-Interview
Rencontre avec Mgr Jin Luxian, évêque «patriotique» de Shanghai
Mgr Aloysius Jin Luxian est depuis mars dernier l’évêque «patriotique» de
Shanghaï, succédant ainsi à Mgr Louis Zhang Jiashu, son prédécesseur sur le
siège épiscopal de Shanghai, décédé au début de cette année. Le Père Jin
Luxian est entré dans la Compagnie de Jésus en 1938 et il en est toujours
membre, selon des sources religieuses bien informées à Hong Kong. Arrêté
durant les rafles anti-catholiques du 8 septembre 1955 en compagnie de
l’évêque de Shanghai, Mgr Gong Pinmei, de dizaines de prêtres, religieux et
religieuses et des centaines de laïcs, le Père Jin Luxian a subi durant 18
ans la prison et les camps de travail avant d’être libéré en 1973. Il a été
ordonné évêque le 27 janvier 1985 et nommé évêque auxiliaire de Shanghai.
Le Vatican reconnaît toujours comme évêque légitime de Shanghai Mgr Gong
(Kung) Pinmei, âgé aujourd’hui de 88 ans, et qui se trouve actuellement aux
Etats-Unis pour se soigner. Mgr Jin Luxian, qui occupe une place particulière au sein de l’Association patriotique des catholiques de Chine, passe
pour être l’un des porte-parole les plus écoutés de l’Eglise «»officielle»
en Chine face au monde extérieur. Il a été élu le 10 avril dernier, en
compagnie de deux autres évêques «officiels» – NN.SS. Michael Fu Tieshan,
évêque de Pékin et Joseph Zong Huaide, évêque de Jinan – au Comité
permanent de la Conférence consultative politique du peuple chinois, une
organisation du «Front uni patriotique» regroupant communistes et non
communistes. L’an dernier, il a visité la Belgique, la France et la Suisse
à la tête d’une délégation catholique chinoise. Il a accordé cette interview à l’agence APIC le 1er décembre au séminaire régional de Sheshan, près
de Shanghai.
Une Eglise en plein essor
APIC : Mgr Jin Luxian, vous êtes le nouvel évêque de Shanghai ainsi que le
président de l’Association patriotique catholique de Shanghai. On parle
beaucoup du dynamisme de l’Eglise catholique en Chine. Quelle forme concrète prend ce renouveau ?
Mgr Jin Luxian : L’Eglise en Chine est peu connue. Elle se développe et
s’épanouit depuis quelques années. Maintenant nous avons réouvert plus de
3.000 églises ou chapelles dans tout le pays; nous avons 12 séminaires, à
peu près un millier de séminaristes et autant de jeunes religieuses novices, et nous avons fondé aussi l’Association des intellectuels catholiques
de Shanghai. Nous publions des livres, nous pouvons distribuer des catéchismes, nous pouvons prêcher partout. C’est la raison pour laquelle chaque
année nous avons autant de baptêmes d’enfants ainsi que 40.000 adultes convertis au christianisme. Je vois que dans le futur, l’Eglise catholique
pourra encore faire beaucoup d’oeuvres sociales, parce que l’Eglise est une
Eglise servante.
APIC : Mais c’est une tendance nouvelle. Il y a quelques années, entre 1966
et 1976, vous étiez en fait une Eglise des catacombes, on avait détruit vos
églises, on avait dispersé vos couvents, on avait brûlé les livres dans vos
séminaires et maintenant vous émergez de nouveau. Dix ans après la Révolution culturelle, la politique d’ouverture vous permet-elle d’avoir un certain espoir ?
Mgr Jin Luxian : Pendant la dite Révolution culturelle, non seulement les
catholiques mais toutes les religions, tous les croyants ont beaucoup souffert. Pendant ce temps là, il n’y avait aucune église, aucun temple, aucune
pagode, aucune mosquée. Les autres ont souffert aussi, parce que la Révolution soi-disant culturelle était une catastrophe. Maintenant depuis la chute de la «Bande des quatre», nous émergeons de nouveau et nous jouissons
d’une liberté de plus en plus grande, et cette politique de porte ouverte
nous est très utile. Nous en profitons.
La diaconie, une tendance nouvelle
APIC : Est-ce une nouvelle tendance dans l’Eglise de Chine d’après 1949 de
développer des services sociaux ? On voit maintenant que l’Eglise construit
des homes pour personnes âgées, des cliniques privées. Peut-on imaginer
qu’un jour l’Eglise récupère ce qu’elle possédait avant 1949, c’est-à-dire,
des universités, des hôpitaux, des instituts d’études supérieures ?
Mgr Jin Luxian : Nous n’avons jamais pensé récupérer ces établissementslà, car maintenant cela appartient au gouvernement. Nous pensons établir de
nouveaux ministères, c’est-à-dire nous pouvons ouvrir des nouvelles cliniques, de nouveaux asiles pour les vieillards et fonder des écoles du soir,
etc. Mais c’est pas la peine de récupérer nos anciennes institutions parce
que cela marche bien comme cela et nous manquerions également de personnel.
APIC : Ainsi, vous voulez créer de nouvelles institutions sociales, de nouveaux services éducatifs. Pouvez-vous pour cela recevoir de l’aide de
l’étranger, étant donné l’adoption du principe des «3 autonomies» : l’Eglise propage elle-même, l’Eglise s’administre elle-même, l’Eglise se finance
elle-même? N’est-ce pas là une contradiction de souhaiter l’aide des
l’Eglises de l’extérieur?
Mgr Jin Luxian : Le principe d’autofinancement n’exclut pas l’aide fraternelle. La Chine est indépendante, autonome, mais le gouvernement lui-même
reçoit des aides de l’ONU, de l’UNESCO et des autres pays amis, pourquoi
pas l’Eglise catholique ? Jusqu’à maintenant, j’ai reçu des donations
d’autres pays : d’organisations catholiques d’Allemagne, de Suisse,
d’Autriche, des Etats-Unis, etc. Cela ne nuit pas du tout aux principes des
«3 autonomies», car ces aides fraternelles sont sans condition.
APIC : Vos relations avec le Vatican vont-elles s’améliorer ? Actuellement,
depuis 1958, les évêques sont élus par l’assemblée des prêtres puis consacrés évêques sans l’accord du Vatican. Espérez-vous dans le futur être
enfin une Eglise en communion avec l’Eglise universelle et avec Rome?
Mgr Jin Luxian : Je souhaite la normalisation. Et puis, j’y contribue aussi. Mais il y a des difficultés politique et non-théologiques.
Les conditions de la réconciliation avec le Vatican
APIC : Quelles sont les conditions de la réconciliation avec le Vatican ?
Mgr Jin Luxian : D’abord, il faut rompre les relations diplomatiques avec
Taiwan. Ensuite, ne pas interférer dans les affaires internes de la Chine.
Rome, c’est très loin. Elle ne connaît pas bien la situation chinoise. Par
exemple, Rome soutient l’Eglise clandestine, nomme secrètement des évêques
en Chine. Ce n’est pas prudent. D’une part, des évêques «secrets» sont inutiles, parce qu’ils ne peuvent rester clandestins : ils doivent faire quelque chose. Vous les appelez à l’étranger «l’Eglise du silence», mais c’est
une Eglise bruyante, qui fait plein de bruit. Il y a deux ans, le Vatican a
essayé de nommer un évêque clandestinement près de Xi’an, dans la province
du Shaanxi, mais cela a échoué. En Chine, on ne peut pas garder longtemps
un secret.
D’autre part, l’Eglise clandestine est manipulée par quelques-uns qui
sont hostiles au gouvernement communiste. Pour eux, il y a deux principes.
D’abord la loyauté au pape… ça c’est bien…la haine contre le parti communiste… Ce n’est pas normal! Parce que le gouvernement communiste est
très fort. Une minorité de 3 millions de catholiques ne peut pas le renverser.
Et surtout maintenant s’ajoute le fait que le chef de l’Eglise clandestine, Mgr Joseph Fan Xueyan, évêque de Baoding (un des sept derniers
évêques nommés par le Vatican encore en vie) a dit à plusieurs reprises que
ce n’est pas le marxisme qui doit gouverner la Chine mais les trois principes du Guomindang, du parti de Taiwan. Il a dit que c’était la seule chose
qui est vraie, parce que lui-même a été membre du parti des nationalistes
avant la révolution des communistes.
Les évêques mariés, un obstacle insurmontable
APIC : Et maintenant, si ces condition pour la réconciliation étaient
remplies, est-ce que Rome reconnaîtrait l’ensemble des évêques chinois?
Mgr Jin Luxian : J’espère. Car il n’y a pas de difficultés pour reconnaître
la plupart des évêques…Il y en a quelques-uns qui auraient des difficultés d’être reconnus comme évêques catholiques…Cela, c’est évident. Ces
difficultés, tout le monde les connaît. C’est le mariage de ces évêques-là.
Sur 59 évêques de la Conférence épiscopale, il y en a près de dix qui sont
mariés. Et ceux-là, je suppose qu’ils ne seraient pas reconnus. J’espère
que les relations avec le Vatican vont s’améliorer le plus tôt possible.
La solution, une Eglise concordataire
Je fais de mon mieux pour réunifier l’Eglise, car nous sommes une Eglise
locale qui appartient à l’Eglise universelle; nous voulons la complète communion, y compris avec Rome. Nous croyons à une Eglise une, sainte, catholique et apostolique. Il faut des négociations entre Pékin et le Vatican,
commencer à discuter et obtenir un compromis, par exemple un concordat entre Pékin et Rome. Il y a bien eu un concordat entre Napoléon et le pape
Pie VII, avec Franco en Espagne, avec le Portugal, l’Italie, l’Allemagne,
etc. Je dispose du texte de tous les concordats encore en vigueur, comme
celui du diocèse de Bâle, ou des diocèses d’Alsace et de Lorraine. Ainsi,
la nomination des évêques par le pape serait l’un des thèmes de la négociation envisagée. Nous souhaitons une complète réconciliation avec l’Eglise
universelle, mais pour cela, il faut négocier, pas s’excommunier
mutuellement (apic/be)
(Cet article est le premier d’une série de reportages qui seront publiés
dans le service quotidien d’APIC ces prochaines semaines. Ils sont le
résultat d’une visite de trois semaines aux communautés chrétiennes de Chine effectuée de la mi-novembre au début décembre du nord au sud du pays,
dans le cadre de la Fédération Internationale des Agences de presse catholiques (FIAC). Des reportages magazines exclusifs sur différents aspects de
l’Eglise de Chine sont également disponibles, mais facturés à part. Les
photos illustrant ces reportages sont à commander à l’Agence photo CIRIC
(tel. 021/27 52 50 à Lausanne ou chez Jean-Claude Gadmer/CIRIC tel. 022/34
52 01, à Genève)



