Bolivie: Mgr Roger Aubry, l’évêque jurassien de Reyes, a pris sa retraite

APIC – Interview

«Les Indiens ont accueilli l’Evangile beaucoup

plus facilement que l’Eglise n’a accueilli leur culture»

Par Pierre Rottet, Agence APIC

La Paz, 11 juillet 1999 (APIC) Evêque de Reyes, en Bolivie, pendant 28 ans, Mgr Roger Aubry, missionnaire rédemptoriste jurassien, a pris sa retraite, à l’âge de 75 ans. Une cérémonie a marqué fin juin dans le lieu de sa mission le passage du témoin à son coadjuteur, Mgr Carlos Bürgler, Suisse également. L’APIC à rencontré à La Paz ce Jurassien de Montfaucon. Il était entre deux avions qui le ramenaient dans son vicariat épiscopal de Reyes, dans le Département du Beni, aux portes de l’Amazonie bolivienne. De l’autre côté de la Cordillère des Andes. Interview.

Homme de terrain, de dialogue, Mgr Aubry, natif des Franches-Montagnes, a non seulement marqué de son empreinte la Conférences des évêques boliviens, mais encore le CELAM (Conseil épiscopal latino-américain). Par sa clairvoyance, sa lucidité d’homme de la terre, par son engagement en faveur de l’évangélisation des peuples indigènes et de l’œcuménisme.

Parti de Suisse à l’âge de 47 ans pour rejoindre directement Reyes, ordonné évêque le 16 septembre 1973, Mgr Aubry a œuvré dans un diocèse grand comme une fois et demi la Suisse, avec quelque 60’000 km2, pour 120’000 habitants, dont 100’000 catholiques. Situé dans le Département du Béni, le territoire accroché aux premiers flancs des Andes s’étend loin dans la pampa et les premières forêts tropicales et humides de l’Amazonie. Au climat terrible. Pas très grand de stature, les cheveux blancs et soignés, ondulés même, les sourcils bien noirs, Mgr Roger Aubry est parfois trahi par son accent jurassien, même si de temps à autre il a recours à un espagnol impeccablement parlé, pour aller chercher dans sa pensée un terme précis.

APIC: Vous aviez 47 ans déjà au moment de votre départ pour la Bolivie. Un sacré défi à cet âge là…

Mgr Aubry: Avant mon installation définitive en Bolivie, j’avais tout de même effectué deux séjours dans ce pays, à deux époques différentes: en 1966 durant 4 mois, et en 1970 pendant 2 mois. Les deux fois, j’en suis reparti convaincu que cela n’était pas pour moi. Et je baissais bien bas mon chapeau devant ces missionnaires. Aujourd’hui, après 28 ans, je suis encore dans ce pays, sans avoir jamais regretté d’y être venu et sans avoir aujourd’hui l’impression que cela n’était pas pour moi.

APIC: Même après 28 ans, on peut imaginer que vos impressions des premiers jours sont toujours présentes…

Mgr Aubry: Le premier souvenir? La peur. J’ai eu peur, en voyant comment vivaient les gens de ces régions de forêts vierges, d’affronter le climat et un environnement souvent hostiles. Mais ce sont là des choses qu’on finit par surmonter, au même titre que les angoisses. Le second a été le choc la première fois que je me suis rendu à une session de la Conférence épiscopale bolivienne. Je me suis dit: «Si dans quelques années, tu es pareil, coupé du monde, de la vie du monde et de la vie de l’Eglise, alors c’est que quelque chose ne joue pas. Cela ne collera pas».

Peu de temps après, j’ai été invité à participer à une Commission du CELAM (Conseil épiscopal latino-américain), puis à représenter l’épiscopat bolivien lors d’une session du CELAM tenue en novembre 1974 à Rome, où je fus nommé président du Département missionnaire de ce Conseil latino-américain. Il y a eu ensuite d’autres commissions, notamment sur la mission et sur l’évangélisation du monde indigène en Amérique latine.

APIC: On ne peut pas être missionnaire et ne pas accorder d’importance à l’évangélisation. Pourtant l’Eglise – et c’est là un euphémisme – n’a pas toujours été inspirée en Amérique latine avec le monde des Indiens…

Mgr Aubry: Le 500e anniversaire de l’évangélisation de l’Amérique, en 1992, a énormément réveillé le monde des Indiens. On a assisté à cette occasion à une nouvelle affirmation de leur identité et de leur culture. Sans cette prise de conscience, il est difficile de parler de libération, et pas simple d’évangéliser, d’être évangélisé. Il faut dire que lors de la première évangélisation, ces groupes n’ont pas été respectés. Leur affirmation culturelle, cinq siècles plus tard, a été une phase importante, qui a mis en mouvement les peuples indigènes à partir d’une conscience nouvelle de la valeur de leur expérience de Dieu.

APIC: Peut-on dire qu’ils ont accueilli l’Evangile plus facilement que l’Eglise n’a accueilli leur culture?

Mgr Aubry: Les Indiens ont une très grande difficulté à formuler une théologie. Ils n’ont du reste pas du tout envie de le faire, parce que la tradition orale qui est la leur demeure vivante. Il y a là quelque chose de merveilleux, dans l’immense réserve de religiosité et d’humanité qu’ils ont. Et cela non seulement dans leur cosmovision, mais aussi dans l’accueil du christianisme. C’est vrai, les Indiens ont accueilli l’Evangile beaucoup plus facilement que l’Eglise n’a accueilli leur culture. Ce sont là des éléments d’une immense richesse. Et pas uniquement pour la Bolivie, sinon aussi pour le monde sécularisé et post-moderne qui est le nôtre, où la première réalité est le rendement et non la personne. Tel n’est pas le cas chez eux. La personne, création de Dieu, demeure au premier plan. Le machisme est arrivé avec les Européens, en 1492.

APIC: L’écoute des communautés locales ne représente-t-elle pas la meilleure des manières pour comprendre et cerner leurs besoins?

Mgr Aubry: Oui, car l’écoute des communautés est la meilleure manière de répondre réellement à leurs besoins. Sinon, croyez-le, c’est l’échec. C’est d’ailleurs ce qui arrive à beaucoup d’ONG. Elles viennent avec leur fric et décident comment et où le placer. Face à ces communautés, notre rôle est de prendre conscience que nous sommes capables de répondre à leurs demandes. Si des gens, aujourd’hui, acceptent de faire parfois 2, 4 ou 6 jours de marche, aller et retour, pour venir préparer une confirmation, et cela de leur propre initiative, alors, nous sommes dans le vrai. Et notamment avec les animateurs formés pour aller dans les communautés. C’est là un laïcat qui travaille, et les gens se sentent Eglise. Une Eglise qui est là, agissante, et pas seulement pour prêter quelques services.

APIC: En votre qualité d’évêque et de missionnaire, vous accordez une importance particulière à la formation, aux laïcs, c’est-à-dire aux missionnaires sur leur propre terre.

Mgr Aubry: Former des gens, c’est toujours positif, à long terme en tout cas. Les gens que tu as un jour formé comme animateurs de groupes se retrouvent partout, y compris au niveau de la vie communautaire. Au moins vont-ils se poser des questions sur les aspects liés à la vie communautaire, sociale et politiques, sur l’éducation… C’est toujours à partir de ces gens que partent et se font les réactions. C’est vrai, on ne sait pas toujours à quoi nous les préparons, mais les circonstances se chargent de le montrer. Rien n’est jamais perdu lorsqu’on forme des hommes dans la liberté. Et la liberté n’est pas chose facile… Il ne faut cependant pas perdre de vue la formation de prêtres. A un évêque qui pouvait compter dans son diocèse avec 6’000 catéchistes indigènes et 400 diacres, j’ai un jour fait remarquer: «Si tu ne fabriques pas des prêtres, cela n’ira pas». Parce qu’il faut l’Eucharistie. Or un monde laïc sensible à cette dimension va se fabriquer ses prêtres, les former, les soutenir…

APIC: Vous êtes un évêque de terrain. On peut donc supposer que la réalité quotidienne à laquelle vous devez faire face est loin de celle perçue par une certaine hiérarchie de l’Eglise…

Mgr Aubry: Nous ne sommes pas au même niveau. On ne voit donc pas le même horizon. C’est une constatation, sans plus.

APIC: De Montfaucon à Reyes, c’est sans doute plus de 12’000 km, mais c’est surtout un univers de distance entre le monde des Indien de l’Amazonie et le Jura…

Mgr Aubry: Après 28 ans passés ici, je n’ai pas fini de les connaître. On peut lire des livres sur leurs coutumes mais cela ne dira pratiquement rien en comparaison de ce qu’eux vivent réellement. Au fond, leur expérience de Dieu, elle est dans la vie quotidienne. Du point de vue culturel, la culture des Chimane – ethnie indienne de l’Amazonie bolivienne – est bien plus importante que la mienne. Avec la leur, ils s’en sortent. Avec la mienne, celle de Montfaucon, je ne peux pas m’en sortir ici. La meilleure des cultures est celle qui correspond à l’écologie locale. Parce que c’est là qu’elle est modelée. Elle vient de là et est faite pour permettre de vivre, de survivre et surtout de vivre en communion avec l’autre. Il y a là toute la sagesse des anciens, qui ont recueilli l’ensemble des expériences vitales de leur peuple pour les communiquer et pour transmettre ce réservoir de sagesse.

APIC: Vous passez pour un théologien avisé, mais surtout pour un homme de terrain. Vous avez fait de l’évangélisation du monde indigène en Amérique latine l’une de vos premières préoccupations. L’oecuménisme occupe également une grande place, dans ce continent où les sectes sont très actives…

Mgr Aubry: Ne mélangeons pas. On parle d’œœcuménisme à partir de Jésus-Christ. Sinon, c’est de dialogue interreligieux qu’il convient de parler. Où il y a ce point commun, il existe un œcuménisme possible. Il ne s’agit pas de se rencontrer parce qu’on est mal en point, mais de se connaître, car l’important est de pouvoir s’identifier et que chaque groupe puisse se regarder avec confiance. De ce côté là, on constate une grande avancée, un grand désir. En fait, on est mal à l’aise de constater combien nous avons du mal à nous regarder avec confiance lorsque nous nous rencontrons à partir de Jésus-Christ, alors qu’on s’aperçoit que nous sommes finalement si proches les uns des autres. Il y a tant de préjugés, tant de blessures du passé, de l’histoire. On se sent humilié en colportant encore et toujours ces rancoeurs. Regardez le pape Jean XXIII et le frère protestant Roger de Taizé. Ils étaient très proches quant à la foi en Jésus-Christ. Et peut être plus que Jean XXIII avec certains de ses cardinaux…

APIC: Rechercher ce que nous avons en commun avan de se «bagarrer» sur ce qui nous divise, en quelque sorte…

Mgr Aubry: On a des richesses à partager, avant d’avoir des blessures à soigner. Et des blessures que d’aucuns ravivent. En Bolivie, on compte à peu près 5’000 fidèles dans les Eglises protestantes historiques. C’est réduit… et donc facile de se rencontrer. Ce que nous faisons régulièrement. Seulement, on compte un million d’autres personnes… dans la mouvance du pentecôtisme. Au Chili, par exemple, ces derniers refusent d’être classés comme sectes. Sur ce point, l’Eglise catholique locale est d’accord. Dans d’autres régions, comme en Bolivie, ils se reconnaissent comme sectes et ne veulent avoir aucun contact avec l’Eglise catholique. Prompts qu’ils sont à la critiquer. Souvent, les plus durs, aux rancoeurs les plus tenaces, sont ceux qui ont été baptisés catholiques.

APIC: Une anecdote particulière? On peut imaginer que ce ne fut pas tous les jours facile?

Mgr Aubry: Finalement, on n’a pas tellement souffert… on dormait où on trouvait à poser notre tête. Pas de voiture, l’air pur, soit tout ce qu’il faut pour bien dormir dans ces cas là. Je me souviens, un jour après une longue marche, avoir dû enlever une botte à cause d’une ampoule à un pied. J’ai marché comme ça de huit heures du matin à 18 heures. Tu marches des heures, avec de l’eau parfois jusqu’aux genoux, et dans des nappes d’eau noire. Souvent là où les serpents et les autres trucs sont les plus dangereux. Tu te dis que tu vas te faire mordre par une bestiole ou l’autre. On en rigolait plus qu’on en souffrait. L’important? On était avec les gens, content de les retrouver. Et eux appréciaient qu’ils soient visités. Les gens disaient volontiers… «sans doute que Mgr ne va pas venir nous visiter et passer les marais». Il est essentiel, pour eux, de nous voir, physiquement. Qu’ils constatent qu’on partage. La présence est la première réalité de la pastorale. C’est à travers cela que tout se joue. Et non à travers de grands sermons. Sentir avec les gens, vivre avec eux. Etre l’un d’eux.

APIC: Pas simple, de retrouver de temps à autre le village de Montfaucon. On peut imaginer que votre intégration, réussie en Bolivie, vous coûte un certain temps de réadaptation lorsque vous rentrez dans votre village des Franches-Montagnes…

Mgr Aubry: Un certain temps, c’est vrai, parce qu’on se sent un peu perdu, surtout lorsqu’on nous lance des trucs comme «nous n’avons plus de prêtres ici… si vous acceptiez les femmes, ou les prêtres mariés…» Nous recherchons le contact, pour pouvoir partager. Je connais toujours moins de monde aussi. Mes amis d’enfance, ceux qui restent, ont aujourd’hui un certain âge. Mais ils n’en continuent pas moins d’organiser une quête pour nous, le jour de Noël. En fait, on a besoin de notre Eglise locale qui nous a envoyés… Et l’Eglise locale a besoin de nous, pour communiquer. Parce que l’Eglise est universelle. Nous sommes au service du monde, et pas seulement d’un petit coin et d’un petit groupe. C’est ça qui met du souffle et de l’oxygène. Le souffle de l’Eglise universelle est nécessaire pour ne pas être asphyxiés dans nos problèmes locaux.

APIC: Votre retraite? Dans votre village natal ou en Bolivie? A quoi allez vous consacrer votre travail, vos loisirs?

Mgr Aubry: Je reste en Bolivie, pour poursuivre mon travail missionnaire, ma mission pastorale, la formation des communautés à laquelle j’attache tellement d’importance, même si je n’ai plus le même travail. Je pense qu’écrire sera une de mes premières tâches, sur mon expérience avec les communautés de base, mais aussi sur ce qui a et est pratiqué au plan pastoral. Et puis il y a la fête à venir, puisque cette année, cinq missionnaires rédemptoristes jurassiens répartis dans le monde fêteront 50 ans de sacerdoce. Les retrouvailles se feront avant la fin de l’année encore, sans doute dans le village franc-montagnard du Noirmont. (apic/pr)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/apic-interview-172/