APIC – Dossier

Guatemala: Trois ans après la « fin » de la guerre civile. rien n’a vraiment changé

On ne peut combattre la violence sans combattre l’impunité

Genève, Bruxelles/Guatemala Ciudad, 28 mars 1999 (APIC) Après 36 ans de guerre civile, qui a fait plus de 200’000 victimes, les menaces et les meurtres continuent dans ce pays d’Amérique centrale. Rien n’a vraiment changé depuis 1996, et surtout pas la corruption. Des représentants guatémaltèques, membres de « L’Alliance contre l’impunité » et pour la défense des droits de l’homme, dont Mgr Mario Enrique Rios Mont, étaient ces jours à Genève, pour demander à la Commission des droits de l’homme de l’ONU d’envoyer un enquêteur spécial pour y examiner l’administration et la justice.

La visite de cette délégation, organisée par le Conseil oecuménique des Eglises (COE) et le Service international des droits de l’homme, fait suite à la publication, le mois dernier, d’un rapport rédigé par les trois membres d’une Commission officielle, appuyée par l’Organisation des Nations Unies, chargée d’enquêter sur les violations des droits. L’armée guatémaltèque n’occupe pas « une place de choix » dans ce rapport. C’est elle que la Commission rend responsable des pires exactions et de la violence perpétrée durant la guerre civile. Le rapport attribue moins moins de de responsabilité aux anciens guérilleros.

Selon le rapport, la guerre aurait fait au moins 200’000 victimes et aurait compris 626 massacres et une campagne stratégique de génocide des Mayas. Le rapport de la Commission, qui a pour titre officiel « Commission de clarification nationale », a également critiqué la « faiblesse et le dysfonctionnement du système judiciaire » du Guatemala, qui, selon lui, a contribué de façon décisive à l’impunité et à la mauvaise application du droit criminel.

Dans une déclaration faite à l’Agence œcuménique ENI, Mgr Rios Mont, coordinateur du Bureau des droits de l’homme de l’archevêché catholique du Guatemala, le système judiciaire du pays n’a guère changé depuis la fin de la guerre civile. « Il ne suffit pas de signer des accords, a-t-il dit. Il importe de faire des changements afin que tous puissent vivre dans la dignité au Guatemala. »

Un assassinat politique

Mgr Rios Mont a succédé à Juan Gerardi, évêque auxiliaire de Guatemala Ciudad, assassiné l’an dernier, deux jours après la parution d’un rapport appuyé par l’Eglise, rapport qui lui aussi accusait l’armée d’être en grande partie responsable de la violence qui a sévi pendant la guerre civile. Nombreux sont ceux qui pensent au Guatemala que l’évêque Gerardi a été tué pour son action au service des droits de l’homme.

Personne n’a été inculpé du meurtre de l’évêque Gerardi. Un prêtre catholique qui partageait une maison avec lui a été libéré le mois dernier après avoir été détenu pendant près de sept mois par les enquêteurs. Mgr Rios Mont, qui considère l’évêque Gerardi comme un « martyr », a indiqué que les résultats d’une exhumation réclamée par l’Eglise montrent qu’il ne s’agissait pas « d’un crime ordinaire ».

« Il s’agit bel et bien d’un assassinat politique », souligne pour sa part Maria Estela Lopez, avocate au service de la Fondation Rigoberta Menchu et membre du Comité de coordination de l’Alliance contre l’impunité. Les enquêtes judiciaires sur les violations des droits de l’homme sont marquées par des « méthodes systématiques » de dissimulation de preuves et des menaces à l’encontre des juges et avocats, affirme-t-elle. Maria Estela Lopez a notamment enquêté sur le massacre de Xaman du 5 octobre 1995, ou 26 soldats en patrouille ont tué 11 rapatriés indiens, dont des enfants et des vieillards. Trente autres ont été blessés.

Les évêques montent aux barricades

Mgr Rios Mont n’est pas le seul évêque guatémaltèque à monter aux barricades. Depuis l’assassinat de Mgr Gerardi, assassinat dans lequel semble trempé la hiérarchie militaire du pays, la Conférence des évêques ne mâche pas ses mots. L’un des ses représentants, Mgr Alvaro Ramazzini, évêque de San Marcos, à l’ouest de Guatemala Ciudad, récemment invité en Belgique dans le cadre du Carême de Partage, insistait: « On ne peut combattre la violence sans combattre l’impunité ». Une impunité que nombre de gouvernements latino-américains accordent aux militaires-tortionnaires, comme ce fut le cas avec les miliaires argentins sous la dictature, et de Pinochet au Chili.

Pour Mgr Alvaro Ramazzini, la signature d’un accord de paix fin 1996 n’a donné jusqu’ici que des « résultats minimes », aux yeux de l’épiscopat.

L’accord signé le 29 décembre 1996 entre le gouvernement du Guatemala, l’armée et la guérilla devait en principe mettre un terme à 36 années de guerre civile, qui a fait entre 150’000 et 200’000 selon les sources. Cet accord de paix « ferme et durable » est capital pour faire cesser les innombrables discriminations et injustices subies depuis des siècles par six millions d’Indiens Mayas. Il implique le rétablissement de la prééminence du pouvoir civil sur l’armée afin de relever un défi majeur: le développement social d’un pays où 80 % de la population vit dans la pauvreté, et même 40 % dans une pauvreté extrême.

Evêque depuis 1989 et âgé de 52 ans, Mgr Ramazzini a lui-même participé aux négociations qui ont abouti à l’accord de paix. Comme les autres évêques, il s’est fortement impliqué dans le travail de « récupération de la mémoire historique » pour « ouvrir un espace aux victimes de l’impunité » et faire la lumière sur les responsabilités des crimes et des massacres commis durant les années de guerre. Sur la base de 55’000 témoignages recueillis pendant trois ans dans les différents diocèses, un rapport a été rédigé. Le coordinateur, au nom de la Conférence épiscopale, n’était autre que Mgr Juan Gerardi. La présentation du rapport, auquel l’Eglise catholique avait donné un maximum de publicité, a eu lieu le 26 avril 1998 dans la cathédrale de Guatemala-Ville. L’armée ne lui a pas pardonné. « Nous voulons contribuer à la construction d’un pays différent. Voilà pourquoi nous avons recueilli la mémoire du peuple », devait précisait Mgr Gerardi en présentant ce rapport intitulé « Guatemala. Plus jamais ça ». Deux jours après avoir dénoncé dans ce rapport le « génocide » auquel l’armée s’était livré, Mgr Gerardi était assassiné.

Le fantôme de la violence

« L’assassinat de mon confrère Juan Gerardi, commente aujourd’hui Mgr Ramazzini, c’est comme le fantôme de la violence qui vient jeter de l’ombre sur une situation dont nous voudrions tant qu’elle évolue. Si je reparle de cet assassinat, ce n’est certes pas pour oublier qu’il y en a aujourd’hui encore de nombreux autres. Mais il illustre combien le combat contre l’impunité est essentiel. Le jour où l’on aura découvert les responsables de cet assassinat et où l’on pourra les faire juger en toute légalité, nous aurons gagné une grande bataille contre l’impunité ».

« En attendant, le pays reste marqué par la violence qu’a exacerbé le conflit armé. Mais plus largement encore, il subit une violence dont l’Etat porte une lourde responsabilité », poursuit l’évêque. Et de citer le coordinateur de la Commission de la Vérité, qui déclarait, le 25 février dernier: « L’énormité et l’irrationalité humaine de la violence durant plus de trois décennies ne peut s’expliquer simplement par un affrontement entre l’armée et la guérilla ». Le rapport de la Commission révèle d’ailleurs que la structure et la nature des relations économiques, culturelles et sociales, le racisme et le manque d’espace de participation ont joué un rôle déterminant dans la genèse et dans le développement du conflit armé.

« C’est la thèse que l’Eglise catholique a toujours défendue », commente Mgr Ramazzini. « Les tensions se sont durcies à cause d’un manque d’espace pour changer les structures sociales. Autrement dit, il est urgent de changer la société guatémaltèque. C’est pourquoi la Conférence épiscopale a voulu que deux évêques s’impliquent dans les négociations pour la paix: il nous importait avant tout de mettre fin à la guerre et de trouver un moyen d’amener un changement et de faire advenir la justice sociale pour toute une population ».

La violence reste la même

L’Eglise catholique, rappelle l’évêque, a donc salué l’accord de paix de 1996. Il nous paraissait offrir la possibilité de d’instaurer un nouvel Etat de droit et la démocratie. « Or, que constatons-nous, deux ans plus tard? Les progrès dans l’application de cet accord restent minimes. Les structures sociales du pays n’ont pas changé: ce changement n’intéresse pas le gouvernement. D’ailleurs, qui dirige le pays? C’est le pouvoir militaire allié au pouvoir économique. C’est du moins mon impression. Mais elle repose sur des faits concrets ».

Et Mgr Ramazzini de dresser une série de constats: « Dans le Guatemala d’aujourd’hui, la Justice est administrée de manière inefficace, à cause de la corruption et du manque de volonté d’élucider les crimes politiques. Des juges qui veulent bien faire leur travail sont menacés et harcelés. La police, l’armée, et même la Cour suprême ne collaborent pas franchement avec la Commission de la Vérité. Les biens de la collectivité sont privatisés, ce qui accroît le chômage. A la campagne, c’est l’injustice et l’exploitation qui restent le sort quotidien des travailleurs ».

Après le « génocide, un nettoyage social »

Pour montrer la gravité de la situation, l’évêque de San Marcos se réfère à la même Commission de l’ONU. « Dans son rapport d’octobre 1998, dit-il, la Commission relève 28 cas d’exécutions extrajudiciaires, 42 tentatives d’assassinat et 39 menaces de mort. Les victimes ont changé, mais la violence reste la même. Durant la guerre civile, les personnes qui s’engageaient pour la cause de la justice sociale étaient d’avance jugées subversives, suspectes, bref susceptibles d’être éliminées. Nous avons ainsi perdu douze prêtres et des milliers d’autres martyrs laïcs, dont le seul tort était d’emporter avec eux la bible pour leur mission d’évangélisation. Aujourd’hui, les victimes, ce sont les paysans sans terre qui occupent des terrains à l’abandon, ou leurs défenseurs qui revendiquent leurs droits face aux grands propriétaires terriens. La violence avec laquelle les forces de l’ordre les traite en dit long sur ce qu’on leur refuse: le droit à la terre, le droit au travail, le droit à la vie. D’ailleurs, l’accord de paix de 1996 ne parle absolument pas d’une réforme agraire. Malheur à celui qui aborde le sujet en public: il risque sa vie! L’accord de paix n’a pas mis fin aux morts suspectes au Guatemala: on s’y livre aujourd’hui à ce que certains appellent un nettoyage social! »

C’est pourquoi l’assassinat de Mgr Gerardi reste, aux yeux de son confrère, « le cas le plus grave »: « on a tué un symbole de l’Eglise, qui ne cesse d’affirmer que rien ne peut se résoudre par la violence ». Or, selon le rapport présenté l’an dernier par Mgr Gerardi, le grand responsable de la violence au Guatemala fut l’armée. Mgr Ramazzini rappelle quelques données de ce rapport: « Sur l’ensemble des violations des droits de l’homme étayées par les témoignages que nous avons recueillis, 87 % sont dues à l’armée, 3 % à des groupes paramilitaires et 10 % à la guérilla (un rapport dresse le même constat pour des chiffres presque identiques en ce qui concerne la Colombie, un autre pays d’Amérique latine en proie à la sale guerre). Le rapport a également mis en évidence une véritable entreprise de génocide, liée à une stratégie raciste d’extermination contre la majorité indigène. Outre des actions militaires barbares, nous avons clairement dénoncé la persistance de structures économiques anachroniques et génératrices d’énormes inégalités. Au total, c’est tout un ensemble de structures sociales, économiques et culturelles qui continuent à générer l’injustice.

Quels droits pour le plus grand nombre?

« Tout ce contexte, poursuit l’évêque, explique l’insécurité qui règne dans le pays, les détentions illégales y compris d’enfants de la rue, les actions de narcotrafiquants, les entraves qui pèsent sur la liberté des organisations syndicales ou populaires, et plus fondamentalement le manque de droits fondamentaux ». Parmi ces droits, Mgr Ramazzini épingle le droit à l’éducation, parce qu’il concerne d’abord les plus petits. « Au Guatemala, 26 langues sont officiellement reconnues. Or, seul l’espagnol est enseigné à l’école. Sur 5,8 millions d’enfants mineurs, 58% seulement fréquentent l’école primaire. Pire: sur 100 garçons qui entament les études primaires, 50 seulement arrivent en 4e année et 8 terminent leur cycle primaire. Quant aux filles, leur accès à l’école est beaucoup plus compromis.

« Or, poursuit l’évêque, la situation est particulièrement dramatique dans un diocèse comme celui de San Marcos où les paysans descendent de la montagne avec leur famille durant cinq à six mois, d’août à janvier, pour travailler dans les plantations de café. A cause de la pauvreté, les enfants participent à ces travaux. J’ai vu sur les routes des enfants de 10-11 ans porter sur leurs épaules de lourdes charges de café. J’ai vu des filles de 6-7 ans porter un bébé d’un an pendant que le reste de la famille travaille. Devant pareil spectacle, on n’est pas seulement triste, on est en colère: les enfants ne méritent pas ça! »

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