Afrique: Le continent de toutes les guerres et de tous les intérêts (I)
Apic Dossier
Qui fait le bonheur des marchands de fusils et des multinationales
Rome/Fribourg, 28 juillet 2004 (Apic) Guerres, génocides, corruptions, violes. l’Afrique et ses seigneurs de la guerre n’en finissent pas de se vautrer dans le sang. La production militaire importées ou fabriquée dans ce continent enrichit trafiquants et sociétés d’armements. Surtout que les haines s’abreuvent à un héritage de conflits tous azimuts, alimentés par les intérêts des puissants. L’Apic publie en deux parties le dossier de l’Agence Fides à Rome. Le premier se penche sur les racines d’une histoire programmée à mort pour des années de guerres.
Le drame du Darfour repose la question de la diffusion des armes en Afrique. Et celle du trafic des armements dans le monde. Au Darfour, comme dans tant d’autres guerres africaines, ce sont les armes légères qui sont les véritables armes de destruction de masse. Dans cette très pauvre région du Soudan occidental, des hommes sévissent armés de kalachnikovs, en tuant la population et en brûlant leurs pauvres habitations. Ce sont les fameuses milices pro-gouvernementaless Janjaweed. Du ciel, l’aviation de Khartoum leur ouvre la route par des bombardements sans discriminations, à bases de bombes à fragmentation et de bombes au napalm.
La communauté internationale discute de l’approbation d’un embargo international des armes vis-à-vis des Janjaweed, mais, étrangement, pas vis- à-vis du gouvernement soudanais, qui arme et qui dirige ces milices. Parce que des membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies ont conclu, où sont sur le point de le faire, des contrats lucratifs d’armement avec le Soudan? Ne serait-il pas vrai que des pays s’apprêtent à vendre des dizaines d’avions de combats, des centaines de chars et de véhicules blindés à l’armée soudanaise?
L’Afrique continue à être un marché, même s’il est pauvre et apparemment marginal, du marché global des armes. Comme l’écrit le dossier de l’Agence Fides, dans ce continent les vieilles armes se recyclent souvent, en provenance des arsenaux en cours de renouvellement, des armées occidentales et de l’Europe de l’Est. Sans parler des armes des anciens combattants des conflits africains qui se sont terminés récemment, ni de celles mises sur le marché africain pour en tester de nouvelles.
La guerre ethnique après la guerre froide
La fin de la guerre froide n’a pas vu la fin des conflits dans le monde. Aux guerres idéologiques, alimentées par l’affrontement entre les deux blocs, se sont substituées les guerres ethniques, et celles pour le contrôle de ressources vitales. En Afrique, les alliances et la guerre froide n’avaient pas amené à la constitution d’organisations multilatérales comme l’OTAN. Les appareils militaires africains, ont donc été constitués et alimentés sur une base bilatérale, faite en premier lieu des anciennes puissances colonisatrices, et de manière subordonnée, par les Etats-Unis et la défunte URSS. La relance de l’affrontement entre les deux blocs à partir des années 1970 a vu attribuer à l’Afrique sub-saharienne un rôle central. Les deux super puissances augmentèrent donc leur engagement dans les affaires africaines, directement, ou, le plus souvent, par des alliés (Cuba pour l’URSS, l’Afrique du Sud, le Maroc et Israël pour les Etats-Unis).
Ancienne puissance colonisatrice particulièrement présente dans le continent africain, la France a pour sa part poursuivi – malgré le contexte de la politique occidentale qui voulait contenir l’Union Soviétique – des objectifs propres, de type néo-colonial. La politique française s’appuyait sur une présence militaire directe, avec des bases et des troupes installées au Sénégal, à Djibouti, au Tchad, au Gabon et en République Centrafricaine.
Une des conséquences de ce scénario est l’arsenal imposant que ces différents blocs ont envoyé en Afrique, et qui sont restés sur place. Un arsenal constitué surtout d’armes légères, qui a servi à alimenter les nouvelles guerres et une situation de criminalité diffuse.
Comme un gâteau
Après la guerre froide, d’autres facteurs ont déterminé les conflits africains, estime Fides: l’état d’incertitude dans les processus de transition, même au sein de pays qui aspirent à une direction régionale, comme le Nigeria, l’Afrique du Sud, la République Démocratique du Congo, l’Angola et l’Ethiopie; le manque d’une stratégie précise de la part des organisations continentales et sub-régionales. En outre, la réduction des ressources à la disposition des Etats Africains engendre des phénomènes d’érosion du consensus, obtenu souvent par des procédures de redistribution sur la base du clientélisme. Les conflits, au-delà des raisons de personnes, des questions ethniques ou de rivalité politique, ont comme objet l’occupation de l’Etat, et donc le contrôle des revenus et des aides financières étrangères.
Dans ce contexte, les Etats-Unis et les institutions financières internationales ont appuyé les processus de changement à la tête survenus dans les années 1990. Les nouveaux chefs, bien disposés envers le «marché» et les processus de globalisation, ont remplacé la vieille garde: des personnages comme Mobutu, utiles au temps de la guerre froide, mais considérés comme représentant «un obstacle à l’ordre nouveau». L’ascension de ces nouveaux dirigeants s’est faite manu militari (Ouganda, Rwanda, Ethiopie, Erythrée, Congo), et ses principaux représentants proviennent des rangs de l’armée. La nouvelle stratégie convergente, américaine et française et en même temps concurrentielle, est de s’appuyer sur cette nouvelle classe dirigeante pour le contrôle de la région.
Au plan militaire, la rivalité franco-américaine a ouvert la voie à l’organisation, par des voies séparées, de forces armées et d’intervention, adaptées à la géopolitique africaine. Dans la seconde moitié des années 1990, les Etats-Unis ont parrainé «l’African Crisis Response Iniziative» (ACRI) avec comme objectif la création d’une force interafricaine de 10’000 hommes. Le but de l’ACRI: le maintien de la paix sous l’égide de l’Union Africaine, mais l’armement et l’entraînement seront fournis par des pays européens.
Tirer les ficelles
Malgré la méfiance de l’Afrique du Sud, du Kenya et de l’Egypte, le programme a fait des progrès. L’Ouganda et l’Ethiopie se sont déclarés disponibles pour participer, et deux pays de la région francophone (Mali, Sénégal), plus un anglophile de l’Afrique occidentale (Mali) ont exprimé leur intérêt à l’initiative des Etats-Unis. Les pays clefs autour desquels se sont développés la stratégie de Washington ont été l’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya, et, une fois obtenue la paix avec l’Erythrée, l’Ethiopie, alors que, en Afrique du Nord on a regardé avec un grand intérêt à l’Algérie.
Après les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis ont observé avec une préoccupation toujours plus grande à l’enracinement d’organisations extrémistes islamiques en Afrique. D’où la promotion, par Washington, de nouvelles initiatives pour renforcer la capacité anti-terroriste de plusieurs armées africaines. La «Pan Sahel Iniziative» vise en particulier à renforcer la collaboration des militaires américains avec une série de pays de la région du Sahel (Mali, Mauritanie, Algérie, Tchad, Niger, Sénégal). La France, elle, préférant parler de «Capacité africaine de réagir à la crise» (CARC) ou de «Renforcement de la capacité africaine de la paix» (RECAMP). Paris se fiant davantage que Washington sur l’intervention de l’ONU, de l’Union Africaine et d’organisations régionales, la force africaine parrainée par la France ne devrait pas être autoréférentielle, contrairement à celle voulue par Washington. Au lieu d’une force unique, comme la force américaine, les plans français s’orientent vers la formation de centres sub-régionaux complémentaires, avec l’installation de manoeuvres communes et l’installation de matériel – qui seraient appelés à collaborer en cas d’urgence. La stratégie française s’appuie sur un dispositif militaire réduit pas rapport à un temps passé, et se répartit ainsi : Djibouti (3.300 hommes), Sénégal (1.300 hommes), Tchad (850 hommes), Côte-d’Ivoire (4.000 hommes), et Gabon (600 hommes).
Dépenses militaires et «assistance» militaire
La rivalité entre Paris et Washington contribue ainsi à l’augmentation du commerce des armes en Afrique. Si, d’une part, les deux puissances ont intérêt à circonscrire les régions d’instabilité pour ne pas mettre en ranger leurs positions, d’autre part, elles sont tentées d’acquérir de nouveaux clients par la distribution d’armes et d’assistance militaire à des gouvernements, à des appareils parallèles et à des groupes rebelles.
Les données de l’Annuaire de 2000 de l’Institut international de Stockholm (Sipri Yearbook 2000), confirment cette tendance. D’après le «Sipri», les dépenses militaires africaines sont en augmentation depuis 1997. En 1999, les dépenses militaires ont augmenté de 22% par rapport à 1996, année de plus grande contraction des sorties militaires. Ces chiffres sont seulement indicatifs étant donné que l’on ne connaît pas les données de plusieurs pays, comme l’Angola.
Dans une situation d’absence ou de grand affaiblissement de l’Etat, les acteurs (publics et privés) présents sur les théâtres africains de guerre sont différents: troupes régulières, groupes de guérilla ou paramilitaires, unités d’autodéfense, mercenaires étrangers et troupes régulières étrangères. Le financement de l’effort guerrier se ramène aux sources suivantes : transfert de biens en faveur des unités combattantes (vols, pillages, prise d’otages, et contrôle des marchés) ; taxes ou pots- de-vin sur la production des biens primaires et différentes formes illégales de commerce (trafics clandestins de diamants ou trafic de la drogue qui prend pied en Afrique également) ; assistance extérieure, comme expéditions des réfugiés à l’étranger, assistance directe à la diaspora qui vit à l’étranger, ou aides de gouvernement et de multinationales étrangers ; diversion de l’assistance humanitaire en faveur des unités combattantes (armée ou guérilla).
Armes à disposition: les trois facteurs
Pour Fides, la disponibilité d’armements est assurée au mois par trois facteurs: la démobilisation des arsenaux des pays de l’OTAN et du pacte de Varsovie, suite à la fin de la guerre froide. Les énormes stocks d’armes qui se sont ainsi créés, étant donné le coût élevé de leur destruction, sont mis sur le marché souvent par des opérateurs commerciaux sans scrupules. En particulier, les pays de l’ancien Pacte de Varsovie sont parmi les plus actifs pour soudoyer les flux directs vers l’Afrique. Du point de vue technique, les armes de type soviétique sont bien connues des Africains, étant donné que les guérillas pro-occidentales comme l’UNITA angolaise étaient armées par des canaux parallèles, avec des systèmes orientaux.
Second facteur: la démobilisation des appareils belliqueux à la fin des guerres locales n’a pas vu la destruction des arsenaux existants, mais leur installation sur le marché au bénéfice de nouvelles guerres, ou de groupes criminels. C’est ce qui s’est passé en Afrique et notamment au Mozambique, voire en Asie, comme au Cambodge par exemple.
Enfin, dernier point: de nouvelles productions de la part des plus grandes puissances, parmi lesquelles Israël, et de la art de producteurs du tiers-monde (Brésil, Egypte, les deux Corée, la Chine, l’Iran, le Chili). En Afrique sub-saharienne le plus grand producteur d’armes est l’Afrique du Sud qui dispose d’une industrie diversifiée et perfectionnée, où sont entrés en force les colosses des armements franco-allemands (EADS) et anglais (BAE). De petites productions d’armes légères et de munitions se trouvent au Zimbabwe, en Ouganda et au Nigeria.
En plus du commerce des armes, il convient d’ajouter les activités appelées pudiquement de «conseil militaire». L’entraînement, l’encadrement, la fourniture de services logistiques aux différentes formations présentes dans les théâtres belliqueux africains sont les «spécialités» fournies par des agences internationales spécialisées. La figure du mercenaire a évolué. A côté du «vieux mercenaire», rassemblement de bandes constituées selon les besoins, s’est affirmée la figure de membres multinationales de la «sécurité», auxquels même l’ONU a l’intention de recourir.
Toujours selon Fides, sont présentes en Afrique au moins 90 forces privées de sécurité, de différents types.
Mercenaires, Etats et multinationales
Les Etats-Unis mais aussi la Grande Bretagne, et d’une manière moins importante, la France, ont intégré dans leur stratégie militaire l’utilisation des sociétés de mercenaires. La «Defence Intelligence Agency» (DIA), le service secret du pentagone, a établi des contacts avec les principales agences du secteur pour étudier leur engagement dans le cadre de la géopolitique africaine des Etats-Unis. Tout cela, dans une logique qui voit l’Occident confier la gestion des ses propres activités militaires en Afrique (mais aussi en Amérique latine) à des acteurs locaux (armés et entraînés par des programmes comme «ACRI» et «RECAMI»), et à des sociétés privées, de manière à éviter des risques pour leur propre personnel militaire.
Ainsi, à côté de l’armement et de l’entraînement fourni d’Etat à Etat, Les fournitures d’armement entre organismes privés deviennent toujours plus importantes. Et les considérations d’ordre géopolitique sont souvent mises au second plan par celles à caractère strictement commercial.
La privatisation de la guerre a aussi des conséquences paradoxales en Afrique, comme le montre le vidage progressif des capacités militaires des armées régulières africaines. Redoutant des coups d’Etat et des révoltes militaires, de nombreux présidents africains (dans plusieurs cas, arrivés au pouvoir précisément grâce à un coup d’Etat), ont transformé les unités régulières en «armées de parade», en créant en même temps des gardes prétoriennes bien armées et des milices privées pour leur propre sécurité. Ces corps sont formés d’hommes fidèles appartenant à la même ethnie que celle de l’homme fort du pays. Il est ainsi clair que, de cette manière, on sape les bases de l’Etat en faveur d’entités au-dessus de l’Etat (l’ethnie, la tribu, etc.) ou en dehors de l’Etat (les réseaux criminels, les multinationales minières et agricoles etc.).
Intérêts de la «new economy» et de la «old economy
Le trafic de diamants est un autre exemple de ce type. La constitution de réseaux pour la commercialisation des diamants produits dans les régions contrôlées par les rebelles en Sierra Leone, voit à côté du réseau de trafiquants de diamants les centres d’achat et de vente de ces diamants (Belgique, Grande Bretagne, Suisse, Afrique du Sud, Etats-Unis, Israël), les pays voisins (comme le Libéria), qui alimentent la guérilla pour gagner sur ce trafic, les fournisseurs d’armes (souvent avec des bases dans des paradis fiscaux comme les îles Cayman ou les Emirats Arabes Unis), des compagnies aériennes complaisantes qui les transportent à destination, et des pays (comme le Burkina Faso qui permettent le transit dans leurs ports, ou fournissent les «end user certificate».
Dans les trafics de diamants, on trouve souvent des personnages du Moyen-Orient, et, à côté des motivations commerciales, plusieurs régions de l’Afrique sont devenues des régions d’affrontement «par procuration» entre les puissances du Moyen-Orient. Le gouvernement du Soudan, par exemple, est appuyé par l’Iran, el la guérilla du SPLA (Armée de Libération du peuple Soudanais) reçoit des aides de l’Erythrée et de l’Ouganda.
Le Soudan, en outre, reçoit des aides et des financements pour son effort belliqueux, de compagnies pétrolières asiatiques: la compétition pour les ressources vitales touche non seulement les occidentaux, mais aussi les économies asiatiques. L’Afrique sub-saharienne risque ainsi de devenir toujours plus un terrain de conquête des économies plus fortes.
Les intérêts de la «new economy» se mêlent avec ceux de la «old economy». Le Coltan, minerai stratégique pour l’industrie des téléphones portables, est extrait dans une région du Congo sous le contrôle des rebelles, appuyée par l’Ouganda et le Rwanda. Les acquéreurs sont parmi les plus importantes multinationales occidentales qui achètent le minerai par l’intermédiaire de sociétés situées en Ouganda et au Kazakhstan. (apic/fides/pr)
APIC – Dossier
Guatemala: Trois ans après la «fin» de la guerre civile. rien n’a vraiment changé
On ne peut combattre la violence sans combattre l’impunité
Genève, Bruxelles/Guatemala Ciudad, 28 mars 1999 (APIC) Après 36 ans de guerre civile, qui a fait plus de 200’000 victimes, les menaces et les meurtres continuent dans ce pays d’Amérique centrale. Rien n’a vraiment changé depuis 1996, et surtout pas la corruption. Des représentants guatémaltèques, membres de «L’Alliance contre l’impunité» et pour la défense des droits de l’homme, dont Mgr Mario Enrique Rios Mont, étaient ces jours à Genève, pour demander à la Commission des droits de l’homme de l’ONU d’envoyer un enquêteur spécial pour y examiner l’administration et la justice.
La visite de cette délégation, organisée par le Conseil oecuménique des Eglises (COE) et le Service international des droits de l’homme, fait suite à la publication, le mois dernier, d’un rapport rédigé par les trois membres d’une Commission officielle, appuyée par l’Organisation des Nations Unies, chargée d’enquêter sur les violations des droits. L’armée guatémaltèque n’occupe pas «une place de choix» dans ce rapport. C’est elle que la Commission rend responsable des pires exactions et de la violence perpétrée durant la guerre civile. Le rapport attribue moins moins de de responsabilité aux anciens guérilleros.
Selon le rapport, la guerre aurait fait au moins 200’000 victimes et aurait compris 626 massacres et une campagne stratégique de génocide des Mayas. Le rapport de la Commission, qui a pour titre officiel «Commission de clarification nationale», a également critiqué la «faiblesse et le dysfonctionnement du système judiciaire» du Guatemala, qui, selon lui, a contribué de façon décisive à l’impunité et à la mauvaise application du droit criminel.
Dans une déclaration faite à l’Agence œcuménique ENI, Mgr Rios Mont, coordinateur du Bureau des droits de l’homme de l’archevêché catholique du Guatemala, le système judiciaire du pays n’a guère changé depuis la fin de la guerre civile. «Il ne suffit pas de signer des accords, a-t-il dit. Il importe de faire des changements afin que tous puissent vivre dans la dignité au Guatemala.»
Un assassinat politique
Mgr Rios Mont a succédé à Juan Gerardi, évêque auxiliaire de Guatemala Ciudad, assassiné l’an dernier, deux jours après la parution d’un rapport appuyé par l’Eglise, rapport qui lui aussi accusait l’armée d’être en grande partie responsable de la violence qui a sévi pendant la guerre civile. Nombreux sont ceux qui pensent au Guatemala que l’évêque Gerardi a été tué pour son action au service des droits de l’homme.
Personne n’a été inculpé du meurtre de l’évêque Gerardi. Un prêtre catholique qui partageait une maison avec lui a été libéré le mois dernier après avoir été détenu pendant près de sept mois par les enquêteurs. Mgr Rios Mont, qui considère l’évêque Gerardi comme un «martyr», a indiqué que les résultats d’une exhumation réclamée par l’Eglise montrent qu’il ne s’agissait pas «d’un crime ordinaire».
«Il s’agit bel et bien d’un assassinat politique», souligne pour sa part Maria Estela Lopez, avocate au service de la Fondation Rigoberta Menchu et membre du Comité de coordination de l’Alliance contre l’impunité. Les enquêtes judiciaires sur les violations des droits de l’homme sont marquées par des «méthodes systématiques» de dissimulation de preuves et des menaces à l’encontre des juges et avocats, affirme-t-elle. Maria Estela Lopez a notamment enquêté sur le massacre de Xaman du 5 octobre 1995, ou 26 soldats en patrouille ont tué 11 rapatriés indiens, dont des enfants et des vieillards. Trente autres ont été blessés.
Les évêques montent aux barricades
Mgr Rios Mont n’est pas le seul évêque guatémaltèque à monter aux barricades. Depuis l’assassinat de Mgr Gerardi, assassinat dans lequel semble trempé la hiérarchie militaire du pays, la Conférence des évêques ne mâche pas ses mots. L’un des ses représentants, Mgr Alvaro Ramazzini, évêque de San Marcos, à l’ouest de Guatemala Ciudad, récemment invité en Belgique dans le cadre du Carême de Partage, insistait: «On ne peut combattre la violence sans combattre l’impunité». Une impunité que nombre de gouvernements latino-américains accordent aux militaires-tortionnaires, comme ce fut le cas avec les miliaires argentins sous la dictature, et de Pinochet au Chili.
Pour Mgr Alvaro Ramazzini, la signature d’un accord de paix fin 1996 n’a donné jusqu’ici que des «résultats minimes», aux yeux de l’épiscopat.
L’accord signé le 29 décembre 1996 entre le gouvernement du Guatemala, l’armée et la guérilla devait en principe mettre un terme à 36 années de guerre civile, qui a fait entre 150’000 et 200’000 selon les sources. Cet accord de paix «ferme et durable» est capital pour faire cesser les innombrables discriminations et injustices subies depuis des siècles par six millions d’Indiens Mayas. Il implique le rétablissement de la prééminence du pouvoir civil sur l’armée afin de relever un défi majeur: le développement social d’un pays où 80 % de la population vit dans la pauvreté, et même 40 % dans une pauvreté extrême.
Evêque depuis 1989 et âgé de 52 ans, Mgr Ramazzini a lui-même participé aux négociations qui ont abouti à l’accord de paix. Comme les autres évêques, il s’est fortement impliqué dans le travail de «récupération de la mémoire historique» pour «ouvrir un espace aux victimes de l’impunité» et faire la lumière sur les responsabilités des crimes et des massacres commis durant les années de guerre. Sur la base de 55’000 témoignages recueillis pendant trois ans dans les différents diocèses, un rapport a été rédigé. Le coordinateur, au nom de la Conférence épiscopale, n’était autre que Mgr Juan Gerardi. La présentation du rapport, auquel l’Eglise catholique avait donné un maximum de publicité, a eu lieu le 26 avril 1998 dans la cathédrale de Guatemala-Ville. L’armée ne lui a pas pardonné. «Nous voulons contribuer à la construction d’un pays différent. Voilà pourquoi nous avons recueilli la mémoire du peuple», devait précisait Mgr Gerardi en présentant ce rapport intitulé «Guatemala. Plus jamais ça». Deux jours après avoir dénoncé dans ce rapport le «génocide» auquel l’armée s’était livré, Mgr Gerardi était assassiné.
Le fantôme de la violence
«L’assassinat de mon confrère Juan Gerardi, commente aujourd’hui Mgr Ramazzini, c’est comme le fantôme de la violence qui vient jeter de l’ombre sur une situation dont nous voudrions tant qu’elle évolue. Si je reparle de cet assassinat, ce n’est certes pas pour oublier qu’il y en a aujourd’hui encore de nombreux autres. Mais il illustre combien le combat contre l’impunité est essentiel. Le jour où l’on aura découvert les responsables de cet assassinat et où l’on pourra les faire juger en toute légalité, nous aurons gagné une grande bataille contre l’impunité».
«En attendant, le pays reste marqué par la violence qu’a exacerbé le conflit armé. Mais plus largement encore, il subit une violence dont l’Etat porte une lourde responsabilité», poursuit l’évêque. Et de citer le coordinateur de la Commission de la Vérité, qui déclarait, le 25 février dernier: «L’énormité et l’irrationalité humaine de la violence durant plus de trois décennies ne peut s’expliquer simplement par un affrontement entre l’armée et la guérilla». Le rapport de la Commission révèle d’ailleurs que la structure et la nature des relations économiques, culturelles et sociales, le racisme et le manque d’espace de participation ont joué un rôle déterminant dans la genèse et dans le développement du conflit armé.
«C’est la thèse que l’Eglise catholique a toujours défendue», commente Mgr Ramazzini. «Les tensions se sont durcies à cause d’un manque d’espace pour changer les structures sociales. Autrement dit, il est urgent de changer la société guatémaltèque. C’est pourquoi la Conférence épiscopale a voulu que deux évêques s’impliquent dans les négociations pour la paix: il nous importait avant tout de mettre fin à la guerre et de trouver un moyen d’amener un changement et de faire advenir la justice sociale pour toute une population».
La violence reste la même
L’Eglise catholique, rappelle l’évêque, a donc salué l’accord de paix de 1996. Il nous paraissait offrir la possibilité de d’instaurer un nouvel Etat de droit et la démocratie. «Or, que constatons-nous, deux ans plus tard? Les progrès dans l’application de cet accord restent minimes. Les structures sociales du pays n’ont pas changé: ce changement n’intéresse pas le gouvernement. D’ailleurs, qui dirige le pays? C’est le pouvoir militaire allié au pouvoir économique. C’est du moins mon impression. Mais elle repose sur des faits concrets».
Et Mgr Ramazzini de dresser une série de constats: «Dans le Guatemala d’aujourd’hui, la Justice est administrée de manière inefficace, à cause de la corruption et du manque de volonté d’élucider les crimes politiques. Des juges qui veulent bien faire leur travail sont menacés et harcelés. La police, l’armée, et même la Cour suprême ne collaborent pas franchement avec la Commission de la Vérité. Les biens de la collectivité sont privatisés, ce qui accroît le chômage. A la campagne, c’est l’injustice et l’exploitation qui restent le sort quotidien des travailleurs».
Après le «génocide, un nettoyage social»
Pour montrer la gravité de la situation, l’évêque de San Marcos se réfère à la même Commission de l’ONU. «Dans son rapport d’octobre 1998, dit-il, la Commission relève 28 cas d’exécutions extrajudiciaires, 42 tentatives d’assassinat et 39 menaces de mort. Les victimes ont changé, mais la violence reste la même. Durant la guerre civile, les personnes qui s’engageaient pour la cause de la justice sociale étaient d’avance jugées subversives, suspectes, bref susceptibles d’être éliminées. Nous avons ainsi perdu douze prêtres et des milliers d’autres martyrs laïcs, dont le seul tort était d’emporter avec eux la bible pour leur mission d’évangélisation. Aujourd’hui, les victimes, ce sont les paysans sans terre qui occupent des terrains à l’abandon, ou leurs défenseurs qui revendiquent leurs droits face aux grands propriétaires terriens. La violence avec laquelle les forces de l’ordre les traite en dit long sur ce qu’on leur refuse: le droit à la terre, le droit au travail, le droit à la vie. D’ailleurs, l’accord de paix de 1996 ne parle absolument pas d’une réforme agraire. Malheur à celui qui aborde le sujet en public: il risque sa vie! L’accord de paix n’a pas mis fin aux morts suspectes au Guatemala: on s’y livre aujourd’hui à ce que certains appellent un nettoyage social!»
C’est pourquoi l’assassinat de Mgr Gerardi reste, aux yeux de son confrère, «le cas le plus grave»: «on a tué un symbole de l’Eglise, qui ne cesse d’affirmer que rien ne peut se résoudre par la violence». Or, selon le rapport présenté l’an dernier par Mgr Gerardi, le grand responsable de la violence au Guatemala fut l’armée. Mgr Ramazzini rappelle quelques données de ce rapport: «Sur l’ensemble des violations des droits de l’homme étayées par les témoignages que nous avons recueillis, 87 % sont dues à l’armée, 3 % à des groupes paramilitaires et 10 % à la guérilla (un rapport dresse le même constat pour des chiffres presque identiques en ce qui concerne la Colombie, un autre pays d’Amérique latine en proie à la sale guerre). Le rapport a également mis en évidence une véritable entreprise de génocide, liée à une stratégie raciste d’extermination contre la majorité indigène. Outre des actions militaires barbares, nous avons clairement dénoncé la persistance de structures économiques anachroniques et génératrices d’énormes inégalités. Au total, c’est tout un ensemble de structures sociales, économiques et culturelles qui continuent à générer l’injustice.
Quels droits pour le plus grand nombre?
«Tout ce contexte, poursuit l’évêque, explique l’insécurité qui règne dans le pays, les détentions illégales y compris d’enfants de la rue, les actions de narcotrafiquants, les entraves qui pèsent sur la liberté des organisations syndicales ou populaires, et plus fondamentalement le manque de droits fondamentaux». Parmi ces droits, Mgr Ramazzini épingle le droit à l’éducation, parce qu’il concerne d’abord les plus petits. «Au Guatemala, 26 langues sont officiellement reconnues. Or, seul l’espagnol est enseigné à l’école. Sur 5,8 millions d’enfants mineurs, 58% seulement fréquentent l’école primaire. Pire: sur 100 garçons qui entament les études primaires, 50 seulement arrivent en 4e année et 8 terminent leur cycle primaire. Quant aux filles, leur accès à l’école est beaucoup plus compromis.
«Or, poursuit l’évêque, la situation est particulièrement dramatique dans un diocèse comme celui de San Marcos où les paysans descendent de la montagne avec leur famille durant cinq à six mois, d’août à janvier, pour travailler dans les plantations de café. A cause de la pauvreté, les enfants participent à ces travaux. J’ai vu sur les routes des enfants de 10-11 ans porter sur leurs épaules de lourdes charges de café. J’ai vu des filles de 6-7 ans porter un bébé d’un an pendant que le reste de la famille travaille. Devant pareil spectacle, on n’est pas seulement triste, on est en colère: les enfants ne méritent pas ça!»
L’Eglise, soutien de l’espérance (apic/cip/enir/pr)



