Rencontre à Kfar Bohom avec le Père Elias Louis, curé catholique marié et père de famille

APIC Reportage

Le clergé marié doit être exemplaire pour aider l’Occident à avancer

Jacques Berset, agence APIC

Homs/Kfar Bohom (Syrie) A quelques kilomètres au sud de Hama, la ville sur l’Oronte célèbre pour ses grandes norias séculaires au cliquetis obsédant, se dresse la bourgade chrétienne de Kfar Bohom, avec ses 15’000 habitants. Le curé de la paroisse catholique nous accueille au milieu de ses enfants, au presbytère. Il est l’un des nombreux prêtres mariés qui font la fierté de l’Eglise catholique en Syrie.

La bourgade chrétienne, située un peu en retrait du grand axe Alep-Damas, est paisible et prospère. Elle n’est pourtant située qu’à un jet de pierre de la traditionaliste Hama, place forte des Frères musulmans qui a connu une violente insurrection islamiste étouffée dans le sang en 1982. A Kfar Bohom, cultivateurs, employés, fonctionnaires et ouvriers des cimenteries, tout le monde semble vivre en bonne intelligence.

Sur le pas de la porte de sa demeure en pierres de taille ocres, le Père Elias Louis, curé de la paroisse grecque-catholique melkite, nous reçoit vêtu de sa longue soutane noire. A l’étage, quatre enfants s’ébattent joyeusement, sous le regard bienveillant de Siham, sa jeune épouse âgée 32 ans.

Un clergé très prolifique

Originaire de Quseïr, une localité au sud de Homs, Elias Louis est curé de Kfar Bohom depuis 1988. Au milieu des siens, le Père Elias est visiblement heureux: il élève une famille de deux filles (Rita et Mariam, 11 et 9 ans) et de deux garçons (Abdel Mesih et Youssef, 7 et 1 an). A 46 ans, il est possible qu’il ne s’arrête pas en si bon chemin. Dans son diocèse de Homs, dirigé par Mgr Abraham Nehmé, sur 19 prêtres, 13 sont mariés. «Mes prêtres sont très prolifiques… de quatre à neuf enfants par famille», relève l’archevêque de rite byzantin. Qui tient à souligner que les prêtres mariés ne sont en tout cas pas moins actifs aux plans missionnaire et apostolique que les prêtres célibataires.

«C’est une expérience positive tout à fait en accord avec le contexte social et culturel dans lequel nous vivons, témoigne l’archevêque melkite. Au cours de l’histoire, dans les villages et la montagne, le fait d’avoir des prêtres mariés a été décisif pour maintenir la foi. Il était plus facile de les choisir parmi les fidèles. En milieu rural, il était impossible d’avoir des prêtres célibataires: ils n’auraient de toute façon pas été acceptés, ce n’était pas dans les mœurs. Cette possibilité d’avoir un clergé marié a permis la préservation de nos traditions et de notre présence pastorale. Cela a évité que des populations entières ne se convertissent à l’islam ou redeviennent païennes. Dans le passé, il fallait quelqu’un du village pour assurer les sacrements, car il n’y avait ni routes ni moyens de communication.»

Sur les 15’000 chrétiens du village, 90% sont des grecs-orthodoxes, mais nombre d’entre eux, surtout dans les couples mixtes, fréquentent la paroisse du Père Elias et y reçoivent les sacrements. Sur les 60 à 80 enfants qui font annuellement leur première communion à Kfar Bohom, une quinzaine seulement viennent de familles uniquement catholiques.

Les femmes de prêtres secondent leur mari dans les activités pastorales

Siham, l’épouse du curé, une femme à l’allure occidentale originaire de la ville de Hama, joue un rôle important aux côtés de son mari. Dans un contexte culturel marqué par l’environnement musulman, les rôles hommes-femmes diffèrent des modèles occidentaux.

Etre secondé par une femme, dans un milieu traditionnel, peut être très précieux. Comme femme du curé, Siham a un rôle spécifique à jouer: elle s’occupe du groupe de prière des femmes, de la chorale paroissiale, des rencontres de femmes, des visites de famille, de l’enseignement du catéchisme, de la diaconie auprès des pauvres… Elle a lancé l’idée du mois de Marie, en invitant les paroissiennes à vivre la spiritualité mariale avec des moyens très simples. Elle aide à préparer certaines célébrations liturgiques et à entretenir l’église.

L’épouse du prêtre, très observée par la population, est également l’exemple à suivre en tant que femme et mère. Elle élève et éduque les enfants, et les gens s’en inspirent. Mais en général, si les femmes de prêtres secondent leur mari dans les activités pastorales, elles doivent d’abord s’occuper de leur nombreuse progéniture.

L’évêque doit discerner les motivations

Le droit canonique des Eglises orientales prescrit normalement un intervalle de cinq ans entre le moment du mariage et celui de l’ordination. Les évêques, localement, ont cependant la faculté d’écourter cette période et la possibilité d’ordonner un candidat au sacerdoce dès sa troisième année de mariage. En un milieu modeste, des jeunes gens peuvent être tentés de choisir le sacerdoce après leur mariage pour des raisons matérielles. C’est à l’évêque de faire preuve de vigilance.

«De fait, constate l’archevêque de Homs, un prêtre est assez bien payé chez nous. Si on compare son revenu avec ce qui existe dans la société environnante, un prêtre peut obtenir une situation convenable. Même s’il n’est pas facile d’élever une famille dans les conditions actuelles en Syrie, un salaire mensuel de 130 dollars – ce que gagne ordinairement un professeur d’Université – équivaut au double de celui d’un ouvrier. Si la famille est nombreuse, les premiers enfants seront suffisamment grands pour contribuer au ménage».

Les villageois veulent des prêtres mariés, qui comprennent leurs problèmes

«J’ai un réel problème financier, affirme Elias, car il faut faire vivre la famille, éduquer les enfants. Je ne peux pas, à côté, faire un autre travail que celui du prêtre, la loi interdisant à tous les gens de religion d’avoir une autre activité. Les curés reçoivent leur salaire de l’évêque, qui fournit aussi des intentions de messe. On reçoit quelque chose quand nous célébrons un mariage ou un baptême.»

Des problèmes avec les gens ? Le Père Elias n’en voit pas. Pour lui, les curés célibataires sont comme des religieux, ils sont séparés des gens. Ils devraient par conséquent vivre dans un couvent, pour se consacrer à la prière. «Mais pour le service aux gens du peuple, il faut des prêtres mariés, qui les comprennent. Depuis le début de l’Eglise, pensons à saint Pierre, il y a eu des curés mariés. Mon neveu va lui aussi devenir curé. Dans le diocèse, il y a le fils d’un prêtre qui est devenu curé. Etre prêtre marié, pour le peuple des campagnes, c’est vraiment être un exemple dans les tous domaines.»

Assise à ses côtés, Siham acquiesce: «Après une période de deux ans, j’ai donné mon autorisation par écrit. Chez vous, en Europe, il n’y a pas de curés mariés, ce sont des curés du pape… Pourtant, le mariage, c’est beaucoup mieux que le célibat! Un curé marié comprend mieux les problèmes des familles alentours. La femme du curé doit montrer l’exemple d’une bonne éducation, d’une bonne conduite, d’une grande générosité», lance-t-elle avec un large sourire. Entourant leur maman, Rita et Mariam lui prennent la main en signe d’approbation. (apic/be)

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