Rencontre à Kfar Bohom avec le Père Elias Louis, curé catholique marié et père de famille
APIC Reportage
Le clergé marié doit être exemplaire pour aider l’Occident à avancer
Jacques Berset, agence APIC
Homs/Kfar Bohom (Syrie) A quelques kilomètres au sud de Hama, la ville sur l’Oronte célèbre pour ses grandes norias séculaires au cliquetis obsédant, se dresse la bourgade chrétienne de Kfar Bohom, avec ses 15’000 habitants. Le curé de la paroisse catholique nous accueille au milieu de ses enfants, au presbytère. Il est l’un des nombreux prêtres mariés qui font la fierté de l’Eglise catholique en Syrie.
La bourgade chrétienne, située un peu en retrait du grand axe Alep-Damas, est paisible et prospère. Elle n’est pourtant située qu’à un jet de pierre de la traditionaliste Hama, place forte des Frères musulmans qui a connu une violente insurrection islamiste étouffée dans le sang en 1982. A Kfar Bohom, cultivateurs, employés, fonctionnaires et ouvriers des cimenteries, tout le monde semble vivre en bonne intelligence.
Sur le pas de la porte de sa demeure en pierres de taille ocres, le Père Elias Louis, curé de la paroisse grecque-catholique melkite, nous reçoit vêtu de sa longue soutane noire. A l’étage, quatre enfants s’ébattent joyeusement, sous le regard bienveillant de Siham, sa jeune épouse âgée 32 ans.
Un clergé très prolifique
Originaire de Quseïr, une localité au sud de Homs, Elias Louis est curé de Kfar Bohom depuis 1988. Au milieu des siens, le Père Elias est visiblement heureux: il élève une famille de deux filles (Rita et Mariam, 11 et 9 ans) et de deux garçons (Abdel Mesih et Youssef, 7 et 1 an). A 46 ans, il est possible qu’il ne s’arrête pas en si bon chemin. Dans son diocèse de Homs, dirigé par Mgr Abraham Nehmé, sur 19 prêtres, 13 sont mariés. «Mes prêtres sont très prolifiques… de quatre à neuf enfants par famille», relève l’archevêque de rite byzantin. Qui tient à souligner que les prêtres mariés ne sont en tout cas pas moins actifs aux plans missionnaire et apostolique que les prêtres célibataires.
«C’est une expérience positive tout à fait en accord avec le contexte social et culturel dans lequel nous vivons, témoigne l’archevêque melkite. Au cours de l’histoire, dans les villages et la montagne, le fait d’avoir des prêtres mariés a été décisif pour maintenir la foi. Il était plus facile de les choisir parmi les fidèles. En milieu rural, il était impossible d’avoir des prêtres célibataires: ils n’auraient de toute façon pas été acceptés, ce n’était pas dans les mœurs. Cette possibilité d’avoir un clergé marié a permis la préservation de nos traditions et de notre présence pastorale. Cela a évité que des populations entières ne se convertissent à l’islam ou redeviennent païennes. Dans le passé, il fallait quelqu’un du village pour assurer les sacrements, car il n’y avait ni routes ni moyens de communication.»
Sur les 15’000 chrétiens du village, 90% sont des grecs-orthodoxes, mais nombre d’entre eux, surtout dans les couples mixtes, fréquentent la paroisse du Père Elias et y reçoivent les sacrements. Sur les 60 à 80 enfants qui font annuellement leur première communion à Kfar Bohom, une quinzaine seulement viennent de familles uniquement catholiques.
Les femmes de prêtres secondent leur mari dans les activités pastorales
Siham, l’épouse du curé, une femme à l’allure occidentale originaire de la ville de Hama, joue un rôle important aux côtés de son mari. Dans un contexte culturel marqué par l’environnement musulman, les rôles hommes-femmes diffèrent des modèles occidentaux.
Etre secondé par une femme, dans un milieu traditionnel, peut être très précieux. Comme femme du curé, Siham a un rôle spécifique à jouer: elle s’occupe du groupe de prière des femmes, de la chorale paroissiale, des rencontres de femmes, des visites de famille, de l’enseignement du catéchisme, de la diaconie auprès des pauvres… Elle a lancé l’idée du mois de Marie, en invitant les paroissiennes à vivre la spiritualité mariale avec des moyens très simples. Elle aide à préparer certaines célébrations liturgiques et à entretenir l’église.
L’épouse du prêtre, très observée par la population, est également l’exemple à suivre en tant que femme et mère. Elle élève et éduque les enfants, et les gens s’en inspirent. Mais en général, si les femmes de prêtres secondent leur mari dans les activités pastorales, elles doivent d’abord s’occuper de leur nombreuse progéniture.
L’évêque doit discerner les motivations
Le droit canonique des Eglises orientales prescrit normalement un intervalle de cinq ans entre le moment du mariage et celui de l’ordination. Les évêques, localement, ont cependant la faculté d’écourter cette période et la possibilité d’ordonner un candidat au sacerdoce dès sa troisième année de mariage. En un milieu modeste, des jeunes gens peuvent être tentés de choisir le sacerdoce après leur mariage pour des raisons matérielles. C’est à l’évêque de faire preuve de vigilance.
«De fait, constate l’archevêque de Homs, un prêtre est assez bien payé chez nous. Si on compare son revenu avec ce qui existe dans la société environnante, un prêtre peut obtenir une situation convenable. Même s’il n’est pas facile d’élever une famille dans les conditions actuelles en Syrie, un salaire mensuel de 130 dollars – ce que gagne ordinairement un professeur d’Université – équivaut au double de celui d’un ouvrier. Si la famille est nombreuse, les premiers enfants seront suffisamment grands pour contribuer au ménage».
Les villageois veulent des prêtres mariés, qui comprennent leurs problèmes
«J’ai un réel problème financier, affirme Elias, car il faut faire vivre la famille, éduquer les enfants. Je ne peux pas, à côté, faire un autre travail que celui du prêtre, la loi interdisant à tous les gens de religion d’avoir une autre activité. Les curés reçoivent leur salaire de l’évêque, qui fournit aussi des intentions de messe. On reçoit quelque chose quand nous célébrons un mariage ou un baptême.»
Des problèmes avec les gens ? Le Père Elias n’en voit pas. Pour lui, les curés célibataires sont comme des religieux, ils sont séparés des gens. Ils devraient par conséquent vivre dans un couvent, pour se consacrer à la prière. «Mais pour le service aux gens du peuple, il faut des prêtres mariés, qui les comprennent. Depuis le début de l’Eglise, pensons à saint Pierre, il y a eu des curés mariés. Mon neveu va lui aussi devenir curé. Dans le diocèse, il y a le fils d’un prêtre qui est devenu curé. Etre prêtre marié, pour le peuple des campagnes, c’est vraiment être un exemple dans les tous domaines.»
Assise à ses côtés, Siham acquiesce: «Après une période de deux ans, j’ai donné mon autorisation par écrit. Chez vous, en Europe, il n’y a pas de curés mariés, ce sont des curés du pape… Pourtant, le mariage, c’est beaucoup mieux que le célibat! Un curé marié comprend mieux les problèmes des familles alentours. La femme du curé doit montrer l’exemple d’une bonne éducation, d’une bonne conduite, d’une grande générosité», lance-t-elle avec un large sourire. Entourant leur maman, Rita et Mariam lui prennent la main en signe d’approbation. (apic/be)
Don d’organes: La Suisse manque cruellement de donneurs
APIC – Reportage
Pour qu’une vie continue à partir d’une autre qui s’en va… (130396)
La nouvelle loi sur les assurances met en danger les transplantations
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Depuis le début de l’année une adolescente et deux enfants sont morts dans
le seul Hôpital cantonal universitaire de Genève, faute d’avoir reçu un organe. En 1995, 39 patients sont décédés pour les mêmes raisons. Comme ailleurs en Europe, la Suisse manque de donneurs. Et malgré les campagnes de
Swiss Transplant, leur nombre diminue. Peurs et mauvaises informations se
liguent souvent pour empêcher qu’une vie continue à partir d’une autre qui
s’en va. Notre reportage.
Depuis une quinzaine d’années maintenant, la greffe d’organes a fait des
progrès considérables. Au point d’être aujourd’hui pratiquement maîtrisée.
Un peu comme si la science, mais surtout les donneurs, faisaient la nique à
la «grande faucheuse». En acceptant que par leurs dons – foie, coeur ou
poumons par exemple, greffés dans un autre corps -, un autre être puisse
vivre. Une manière de se venger de sa propre mort.
Doris, 9 ans, est en attente de deux poumons. Depuis Noël 1995. Soit
après l’aggravation de son état, qui l’empêche désormais de se rendre à
l’école, expliquent les parents, Bernadette et Frédéric Gendre, agriculteurs à Villarsel-sur-Marly, près de Fribourg. Leur fille est atteinte de
mucoviscidose, une maladie incurable constatée à l’âge de trois mois. Le
jour où nous l’avons rencontrée, Doris recevait pour la première fois la
visite d’une institutrice de la région chargée de lui faire l’école à domicile. A situation particulière, méthodes exceptionnelles, entre ses trois
séances de thérapie quotidiennes. «Avec six heures par semaine, Doris peut
ainsi poursuivre une certaine activité scolaire. On avance très vite lorsque l’on a en face 1 et non 20 élèves», assure l’institutrice mandatée par
l’inspecteur scolaire.
Une vie contre un téléphone
Reliée 24 heures sur 24 à un concentrateur d’oxygène par un tuyau suffisamment long pour lui permettre de se déplacer dans l’appartement, Doris se
penche sur des fiches de math. Avec un sourire qui ne la quitte que rarement, «sauf parfois, lorsque le souvenir lui vient de son école». Qu’elle
pouvait suivre en octobre encore… comme n’importe lequel de ses camarades. «Elle sait ce qui l’attend, dit sa maman. Mais Doris garde un bon moral entourée de ses deux soeurs et de son frère. «Plus que nous parfois,
même si un cri du coeur jaillit de temps à autre, du genre ’j’peux jamais
aller jouer’; y a jamais de copines qui viennent», ou «j’peux pas aller
dormir ailleurs’».
Lorsque Doris «va bien», ses poumons ont une capacité de 30%. «Marcher
10 mètres dehors lui est souvent extrêmement pénible». Dans les propos du
père et de la mère, aucun ressentiment ni de propos amers. Qu’un courage
qui déplace les montagnes. L’amour. Porté par l’espoir. «On dépend d’un téléphone, du bip qui nous relie en permanence avec l’Hôpital de Genève. Cela
peut durer 5 mois ou un an. Mais c’est aussi parfois trop tard. Une vie
contre un coup de téléphone, en quelque sorte. Nous y pensons parfois, mais
l’optimisme finit par l’emporter. On sait que les organes manquent… et
pour un enfant, le problème est encore plus grand». Sinon plus terrible.
Don d’organes… don de vies
Don d’organes… Don pour une vie nouvelle. Parce que librement décidé
par des personnes attestant de leur vivant qu’une fois leur mort cérébrale
constatée, la science pourra prélever coeur, poumons, foie, pancréas, reins
et intestin grêle. Pour les greffer sur des hommes, des femmes et des enfants qui vivent dans l’espoir de recevoir l’un ou l’autre de ces organes
vitaux.
En 1995, ils étaient 444 à figurer sur une liste d’attente de Swiss
Transplant, seule organisation dans le pays à coordonner les activités en
matière de dons et de transplantations, dans les six établissements hospitaliers habilités à la faire – Bâle, Zurich, St-Gall, Berne, Lausanne et
Genève. Ils sont aujourd’hui plus de 500. Alors que pendant le même temps,
le nombre d’organes prélevés n’a cessé de diminuer. De 382 en 1994 à 316
l’an dernier. En d’autres termes, 95 personnes ont permis la transplantation de 316 organes l’an dernier. Elles étaient 111 pour 382 greffes en 94.
Président du Comité exécutif de Swiss Transplant, le professeur Philippe Morel, chef du Service de chirurgie digestive à l’Hôpital cantonal
universitaire de Genève, s’inquiète de la situation. Et met en garde: «Les
campagnes de presse orchestrées en Suisse alémanique liant le don d’organes
au trafic d’organes sont malhonnêtes».
Les chiffres lui donnent raison: la barrière des roestis existe même en
matière de dons d’organes. Elle «pèse» à ce point que la Suisse figure au
dernier rang de l’Europe en compagnie du Luxembourg. Alors que le pays figurerait en tête si seuls les donneurs Tessinois et Romands étaient comptabilisés. Avec 13 donneurs par million d’habitants, la Suisse traîne en effet les pieds: 11,8 donneurs pour la partie alémanique… mais 16,1 en Romandie et 20,4 au Tessin. Triste constat, chaque année en Suisse entre 19
et 25% des patients en liste d’attente meurent faute d’organes. «Ces décès
frappent le plus souvent des personnes jeunes… Des pères et des mères de
famille», constate le professeur Morel.
Entre l’angoisse et l’espoir
Vous avez dit statistiques? Emilie aura 2 ans le 8 juillet prochain. Et
de ces chiffres, l’enfant n’en a cure, elle qui vit dans l’attente d’une
greffe du foie. Tout a commencé à la naissance, avec une mauvaise jaunisse,
puis des complications comme autant de meurtrissures dans son corps de bébé. En raison d’une maladie suffisamment rare pour être de trop.
Avec leur fils, un garçon de 5 ans, Yvan et Marie-José Dafflon, de Matran, vivent eux aussi dans l’attente d’un coup de fil. «Depuis qu’Emilie
figure sur une liste d’attente, en août 1995, à chaque coup de téléphone,
c’est à la fois l’angoisse et l’espoir. L’Hôpital de Genève doit être en
mesure de nous atteindre partout. Ce qui signifie ne quitter la Suisse en
aucun cas, de manière à pouvoir transporter notre fille en ambulance ou en
hélicoptère selon le lieu où nous nous trouvons».
Emilie n’a certes pas un délai de 2, 6 ou 8 mois. «On peut voir venir.
Mais nous vivons parfois avec cette idée que la greffe de notre enfant se
fera obligatoirement à cause du décès d’un autre enfant, voire d’un adulte.
Chose possible en ce qui concerne la transplantation d’un foie. Reste qu’on
ne peut vivre avec cette réalité constamment collée à nous», admettent les
parents.
Etrangement, leurs amis les ont quelque peu fuis depuis le jour où la
maladie d’Emilie bouleversa leur vie. La crainte sans doute de ne pas paraître naturel face à une situation peu ordinaire. «Nous sommes aujourd’hui
en contact avec des familles qui vivent le même problème… dont les enfants ont été transplantés. Cela rassure quelque part. Met en confiance».
Et de la confiance, Yvan et Marie-José en ont à revendre. Logique… A voir
la bouille épanouie d’une gamine nommée Emilie.
A chaque canton sa législation…
Avec ses six centres de transplantation, la Suisse possède l’une des infrastructures parmi les plus perfectionnées. «Les résultats se comparent
sans doute aux meilleurs obtenus dans le monde», assure le prof. Morel.
Pour Swiss Transplant, on peut tenir pour objective une moyenne de
survie ou un taux de succès entre 80 et 85% la première année. Et ce taux
se maintient très favorablement les années suivantes. D’ailleurs, relève le
professeur Laurent Nicod, pneumologue à l’Hôpital cantonal de Genève, une
personne transplantée au niveau des poumons peut retrouver une vie et des
activités normales. «Tous ceux qui avaient une activité professionnelle
dans les 5 ans avant la greffe l’ont reprise».
Le problème ne réside donc pas au niveau de la greffe ou du phénomène de
rejet, aujourd’hui maîtrisés, mais bien à celui du don. L’heureuse constatation de la diminution du nombre d’accidents mortels de la route, de l’ordre de 20% à en croire les dernières statistiques, peut expliquer, mais en
partie seulement, la chute du nombre de donneurs. Le prof. Morel y voit encore d’autres raisons. La relation de confiance entre les médecins et la
famille de la personne qui vient de mourir en est une. Pas facile pour les
proches d’accepter la notion de mort cérébrale alors que les fonctions vitales sont maintenues quelques heures en vue d’un don d’organes.
L’absence de bases juridiques au niveau fédéral en est une autre. Le don
d’organes est en effet juridiquement régi par chaque canton. Souverainement. Et si la législation va dans la majorité des cantons du consentement
présumé (il faut dire non pour ne pas être donneur), au consentement explicite, comme à Genève et dans le Jura où il faut dire oui pour être donneur,
certains cantons demeurent sans législation, comme Fribourg et le Valais
par exemple. Aux Etats-Unis, dit le professeur Morel, la volonté du donneur
figure sur le permis de conduire.
Autre raison, paradoxale mais sans doute primordiale: Selon le professeur Morel, 40% de donneurs potentiels ne sont pas discernés dans les hôpitaux régionaux. Par manque d’information là également. Mais aussi en raison
de l’absence de formation du personnel hospitalier pour aborder et expliquer le problème en présence de la famille. Terrible question. Peut-être
éludée face à des êtres qui viennent de perdre un père, un fils ou une mère. Ou alors maladroitement voire inhumainement posée.
Comme en témoigne cette mère, dont on respectera l’anonymat. «J’ai perdu
ma fille dans un accident de la route. Les médecins avaient maintenu les
organes en activité. Son coeur est en bon état, comme le reste de ses organes vitaux», m’a-t-on dit d’abord. «Mais ils ne serviront plus à votre
enfant», avaient-ils ensuite précisé. «Imaginez l’espoir… puis ma douleur. J’ai refusé. Avec ce que je sais du don d’organes aujourd’hui… ma
réponse serait différente. Peut-être l’aurait-elle déjà été, à l’époque, si
on avait eu une autre manière de me le demander».
Ceci expliquant peut-être cela. Pas étonnant qu’en Suisse, seuls 7 à 8%
de la population possèdent leur carte de donneur émise par Swiss Transplant. (apic/pr)
ENCADRE
Haro sur les assurances: la transplantation menacée
La transplantation à l’heure actuelle est «victime» de ses bons résultats. Quelque 15’000 greffes de reins se pratiquent annuellement dans le
monde, dont la moité en Europe, qui greffe aussi chaque année près de 4’000
foies. La source d’organes humains ne sera jamais suffisante. Mais le danger pourrait bien venir d’ailleurs. Le professeur Morel pointe ici son
doigt sur les assurances. La nouvelle loi en vigueur depuis janvier menace.
«Les assurances se comportent de manière extraordinairement anti-sociale.
Actuellement en Suisse, les contrats d’assurance pour les transplantations
ne sont renouvelés que dans deux hôpitaux universitaires. Sans compter
qu’elles n’interviennent en rien pour favoriser et financer le travail de
Swiss Transplant. Une greffe de rein coûte 40’000 francs. Les assurances
n’en remboursent que 6’000. Le reste est à la charge de la collectivité».
Mais il y a plus à craindre encore, s’insurge-t-il. Si les assurances
persistent dans leur politique, on risque bien d’assister à une médecine de
transplantation à deux vitesses, selon qu’on est riche ou pauvre, voire
dans le futur à la suppression de la transplantation. «En Angleterre déjà,
sous prétexte qu’une personne est âgée de 75 ans, on ne met plus de prothèse de la hanche». Pire. «Si la greffe d’organes s’avère un jour trop onéreuse pour la collectivité, le danger est réel d’ainsi favoriser le trafic
d’organes dans le tiers monde. Des gens n’hésiteront pas à aller chercher
et se faire greffer là-bas des organes prélevés sur des personnes non consentantes».
C’est vrai, convient Regula Palladino, cheffe de la division Assurance
pour les prestations spéciales de la Fédération suisse pour les tâches communes des assurances maladies (SVK), à Soleure. Elle précise d’emblée: «Les
transplantations sont des prestations obligatoires. Mais les conventions de
l’année dernière ont été annulées. Nous en avons donc signé une nouvelle
avec l’Hôpital de Genève. Avec cette nouvelle loi, on ne sait réellement
pas ce qui risque de se passer… Nous n’avons pour l’heure reçu aucune
facture de transplantation».
Normalement, depuis le 1er janvier affirme-t-elle, les caisses maladies
payent la moitié seulement. Les autres 50% étant à la charge du canton de
résidence du patient. Avant, pour une greffe du foie, on payait 120’000
francs. Nous n’en payons que 60’000 aujourd’hui». Et si le canton de domicile refuse de payer pour une intervention qui ne peut se faire ailleurs
que dans un établissement spécialisé? «Le cas s’est présenté. Un Soleurois
devait subir une intervention à Bâle. Le canton de Soleure n’a pas cautionné la différence. Le patient a dû rentrer». Bête. A faire pleurer le
Bon Dieu, comme dit le chanson.
Et pourtant, relève le professeur Morel, graphique à l’appui, un transplanté coûte moins cher à la société qu’un non-transplanté décédé faute
d’organe . «Si le premier coûte 150’000 francs durant l’attente de la greffe, puis le prix de l’opération, ajouté à un montant annuellement estimé à
8’000 francs pour le suivi, le second, qui n’aura pas eu la chance d’être
greffé, coûtera ce qui correspond à sa période d’attente. On économisera le
montant de l’opération et du suivi. Mais pas les soins nécessaires durant
la période d’une vaine attente. Et s’il s’agit d’une personne jeune, d’une
mère ou d’un père… viendront alors les rentes de veuves et d’orphelins,
les prestations sociales… Le tout pouvant être évalué entre 2 et 4 millions de francs. «La transplantation est bien une mesure d’économie», conclut le professeur Morel. (apic/pr)
ENCADRE
Eglises et communautés religieuses favorables aux dons d’organes
L’Académie suisse des sciences médicales établit des directives et
recommandations qui font référence en matière d’éthique médicale.
Références auxquelles souscrivent l’ensemble des grands courants religieux:
le don d’organe doit être volontaire; la liberté de décision du receveur
potentiel d’organes est à respecter; le prélèvement ne doit être fait
qu’après le constat irréfutable du décès; l’organe doit être donné
gratuitement et ne peut faire l’objet d’aucun commerce de la part du
transplanteur.
Le Père Roger Berthouzoz, professeur de théologie morale à l’Université
de Fribourg, rejoint les positions de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse et des communautés juives et musulmanes: le don d’organes
est non seulement accepté, mais il est perçu comme un acte de charité fondamentale. Une grande réserve, pour ne pas dire plus, est cependant exprimée face au danger de dérive que représente la xéno-greffe, à partir d’organes prélevés sur des animaux. En Angleterre, le professeur David White
déclare être prêt à transplanter un coeur ou un poumon de porc après avoir
préalablement introduit dans l’animal des gènes d’origines humaines dans le
but de lutter contre le phénomène de rejet. L’expérience pourrait être tentée dans les mois à venir, dit-on.
A noter encore que la plus fréquente des greffes pratiquées grâce à un
donneur vivant est la greffe du rein. Elle n’est possible qu’entre les membres d’une même famille et éventuellement entre conjoints. Récemment, certaines équipes étrangères ont réalisé des transplantations d’une partie de
foie et de pancréas provenant de donneurs vivants. Quant à la greffe de la
moelle osseuse, elle n’est prélevée qu’à partir d’un donneur vivant. Elle
peut l’être à partir d’une personne non apparentée. (apic/pr)
ENCADRE
Transplanté du foie en novembre 1989 à Genève, Jean-Michel Pasche, 49
ans, de Romont, vit aujourd’hui normalement. Trois mois après l’intervention, il reprenait ses activités d’employé CFF. Et pourtant… «Au moment
où on a procédé à la greffe d’un nouveau foie, il ne me restait guère que
48 heures à vivre. J’étais du reste déjà dans le coma à l’Hôpital de Genève». Deux mois après l’opération, «j’ai connu une alerte de rejet… Depuis
plus rien. Je vis et travaille normalement… Je peux manger ce qui me fait
plaisir et accompagner mon repas d’un verre de vin, même si je me sens,
c’est vrai, plus vite fatigué qu’avant». Chaque mois, Jean-Michel Pasche se
rend pour un contrôle à Genève. «Une balade». Un inconvénient? «Mes pilules, qu’il faut prendre chaque jour. A la rigueur, elles sont aussi sinon
plus importantes que les traveller’s cheques quand je pars à l’étranger».
«Je sais que le foie greffé sur moi venait de Lyon. Et que la famille du
donneur, que je ne connais et qui ne me connaît pas, sait que le transplanté que je suis se porte bien», assure Jean-Michel.
De Lyon? Aujourd’hui, il faut subir les conséquences d’un certain 6 décembre 94, où la Suisse a refusé l’Europe, s’indigne le professeur Dominique Belli, pédiâtre à l’Hôpital universitaire de Genève. «Un organe qu’un
receveur compatible en Suisse pourrait recevoir ira d’abord à l’intérieur
de ce qu’il faut bien appeler ’l’Euro-Transplant’». (apic/pr)
Les cartes de donneurs et les informations utiles peuvent être obtenues
auprès de Swiss Transplant, Hôpital cantonal universitaire, 24, rue
Micheli-du-Crest, à Genève. En appelant également le numéro 157 0234.
Des photos de ce reportage peuvent être obtenues auprès de l’Agence
CIRIC, à Lausanne, tél: 021/617 76 13.




