Russie: Mgr T. Kondrusiewicz joue une partie décisive pour les relations Rome-Moscou

APIC – Interview

Entre catholiques et orthodoxes, l’œcuménisme à petits pas

Jacques Berset, agence APIC

Moscou/Fribourg, 22 décembre 2000 (APIC) Vilipendée comme une « intruse » sur le « territoire canonique » de l’Eglise orthodoxe russe, accusée de prosélytisme, l’Eglise catholique est présente sur sol russe depuis le XIIème siècle. A Moscou, l’archevêque catholique Tadeusz Kondrusiewicz, partisan convaincu du dialogue oecuménique, joue une partie décisive pour l’avenir des relations entre Rome et Moscou. Interview.

S’il y a de multiples développements positifs à la base, l’Eglise catholique en Russie ne se sent pourtant pas reconnue comme une véritable partenaire par le Patriarcat de Moscou. En dépit de l’hostilité d’une bonne partie du clergé et de la hiérarchie orthodoxes, Mgr Kondrusiewicz cherche à faire avancer le dialogue œcuménique à petits pas. L’effondrement de l’Union soviétique a permis à l’Eglise catholique de reconstituer ces dernières années une partie de ses structures quasiment démantelées après plus de 70 ans de persécution.

Malgré sa volonté manifeste d’ouverture œcuménique, l’archevêque catholique résidant à Moscou se plaint d’être régulièrement « snobé » par les leaders occidentaux en visite officielle dans la capitale russe. S’ils ne manquent jamais d’honorer l’invitation du Patriarcat de Moscou, l’archevêque catholique est pour eux inexistant. Des théologiens catholiques occidentaux, férus d’œcuménisme, sont reçus en grande pompe par le patriarche Alexis II. « A leur retour, ils répètent ingénument les griefs et les préjugés anticatholiques qu’ils ont entendus, mais ils n’ont pas pris la peine de venir nous voir », déplore Mgr Kondrusiewicz.

En mai prochain, l’Eglise catholique célébrera solennellement le 10ème anniversaire de la restauration de ses structures ecclésiales anéanties par les bolcheviks après la Révolution d’Octobre. Alors qu’il dirigeait le diocèse de Minsk, en Biélorussie depuis la fin 1989, Mgr Tadeusz Kondrusiewicz fut nommé administrateur apostolique de la Russie européenne le 13 avril 1991. Il s’installa le 28 mai 1991 dans ce qui était encore la capitale de l’URSS.

APIC: Vous prenez vos quartiers à Moscou dans la période cruciale de l’effondrement de l’URSS, en 1991…

Mgr Kondrusiewicz: En très peu de temps, le système politique a complètement changé: à mon arrivée à Moscou, c’était encore l’Union soviétique de Mikhaïl Gorbatchev, quelque six mois plus tard, la Fédération de Russie dirigée par Boris Eltsine. Plus piquant encore: je me suis rendu à Rome au synode des évêques européens en tant que citoyen de l’Union soviétique, mais quand je suis retourné, c’était la Russie, pratiquement un autre pays…

En effet, l’URSS a officiellement cessé d’exister le 25 décembre 1991, jour de Noël, mais sa dissolution avait été décidée par les responsables de la Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie le 8 décembre, solennité de l’Immaculée Conception de la Sainte Vierge Marie. Ces deux dates sont pour nous très symboliques. Nous tirons un parallèle très fort entre la résurrection du Christ, la fin de l’URSS et la renaissance spirituelle de la Russie. Le Christ est ressuscité le troisième jour et la résurrection de la Russie survient après trois générations sous le régime communiste, ainsi que l’avait promis Marie à Fatima.

APIC: Après quasiment dix ans à la tête de l’Eglise catholique à Moscou, qu’est-ce qui a changé pour vous dans la Fédération de Russie ?

Mgr Kondrusiewicz: Le changement n’a pas été que symbolique: l’URSS a laissé la place à 15 Etats indépendants. La Russie a commencé à bâtir une nouvelle société. Le chemin est pénible, la désillusion et le désespoir sont le lot de beaucoup. Après la fin de l’Union soviétique, les gens s’attendaient au miracle. Mais ils n’étaient pas préparés au processus de privatisations, à ce capitalisme sauvage et primitif qui s’est installé chez nous, à ce fossé social qui s’est creusé entre une petite minorité d’enrichis et la masse des gens qui continue de s’appauvrir. Aujourd’hui, quelques uns, les fameux « nouveaux Russes », sont devenus extrêmement riches, mais souvent grâce à des pratiques mafieuses. Nos paroissiens et nos paroisses sont très pauvres et nous ne recevons aucun subside de l’Etat. Sans l’aide de l’extérieur, nous cesserions d’exister comme entité.

APIC: La population russe n’était pas préparée à ces changements brutaux…

Mgr Kondrusiewicz: La transition a été trop rapide, la population n’était pas préparée à ces nouvelles responsabilités sociales. En raison de l’héritage laissé par 70 ans de régime athée, qui a laissé un champ de ruines spirituelles, les gens ont perdu le sens moral. La frustration est grande chez beaucoup de jeunes Russes qui ne rêvent que de quitter leur pays et de vivre à l’étranger. On en rencontre d’ailleurs de plus en plus à travers le monde. Ce phénomène touche également les jeunes catholiques. D’autre part, nous constatons aussi des développements prometteurs dans nos paroisses. Ce ne sont plus seulement les babouchkas, les grands-mères, qui viennent à la messe, mais des jeunes familles qui ont soif de spiritualité. Parmi ces chercheurs de Dieu, de nombreux intellectuels, des étudiants.

L’enseignement social chrétien, très demandé, représente une grande chance pour le développement de l’Eglise catholique. L’Eglise orthodoxe l’a compris récemment: il y a quelques mois, elle a approuvé les principes de base d’une doctrine sociale de l’Eglise. C’est une nécessité, car la société post-soviétique manque de tels repères.

APIC: Les catholiques qui peuplent votre immense diocèse sont-ils originaires de Russie ou sont-ils membres de minorités nationales, voire étrangers ?

Mgr Kondrusiewicz: Les catholiques de mon administration apostolique, essentiellement des Russes, sont environ 300’000. Ils vivent en ville: 65’000 à Moscou, 50’000 à Saint-Pétersbourg, de 50 à 60’000 à Kaliningrad. On en rencontre très peu dans les campagnes. Avant la Révolution russe de 1917, les quelque 800’000 catholiques de Russie étaient avant tout Polonais, Allemands et Lituaniens. Ils disposaient d’environ 250 paroisses desservies par 300 prêtres. Aujourd’hui, nos fidèles sont des Russes qui viennent principalement de familles mixtes. Nous avons eu près de 700 baptêmes l’an dernier, en grande majorité des enfants. Il y a dix ans, nous baptisions 70% d’adultes. Quant aux convertis, il s’agit pour la plupart de personnes isolées qui ne fréquentaient pas le culte orthodoxe ou n’appartenaient à aucune Eglise. Ils ont fait un choix individuel et libre.

APIC: Comment s’organise votre territoire ?

Mgr Kondrusiewicz: L’administration apostolique de la Russie européenne a été divisée il y a tout juste un an en une partie septentrionale, avec siège à Moscou, et une partie méridionale, avec siège à Saratov, sur le cours inférieur de la Volga. Le territoire qui m’est désormais confié a une superficie de plus de 2,6 millions de km2, pour une population de près de 70 millions d’âmes. 72 paroisses catholiques sont légalement enregistrées. Rien qu’à Kaliningrad, nous en avons enregistré 20. A Saint-Pétersbourg, nous avons maintenant 5 églises. A Moscou, 6 paroisses sont officiellement reconnues, mais malheureusement nous n’avons que deux églises, Saint-Louis-des-Français et la cathédrale de l’Immaculée Conception, que plusieurs communautés doivent se partager.

APIC: Les autorités russes ne vous rendent pas vos églises à Moscou ?

Mgr Kondrusiewicz: Notre troisième église, celle de St-Pierre et St-Paul à Moscou, ne nous a pas été restituée. Elle sera très difficile à récupérer. Les privatisations sont, en soi, une bonne chose, mais que dire du fait que le gouvernement actuel veuille privatiser les églises confisquées sous le régime communiste ? L’Etat, au lieu de les restituer, les vend à des privés ou à des associations qui les transforment en bureaux.

Aucune législation ne prévoit la restitution des biens ecclésiastiques confisqués. Pour récupérer la cathédrale de l’Immaculée Conception, nous avons dû lutter plusieurs années, et nous avons ensuite payé nous-mêmes les rénovations. Les bâtiments du séminaire à Saint-Pétersbourg n’ont été restitués qu’en partie; le gouvernement veut vendre le reste pour faire de l’argent. Il n’y a pas de lois interdisant la privatisation de ce type d’édifices.

APIC: L’Eglise orthodoxe russe vous est hostile, car elle vous accuse de faire du prosélytisme sur son « territoire canonique ».

Mgr Kondrusiewicz: D’une part, les orthodoxes ne comprennent pas que des individus se convertissent librement au catholicisme, par choix. Pour l’Eglise orthodoxe, quelqu’un qui est né russe doit être automatiquement orthodoxe. La notion de « territoire canonique » est pour nous totalement incompréhensible à la lumière de la foi: le Christ a-t-il divisé le monde en sphères d’influence ? Nous avons une autre conception de la liberté religieuse. Nous ne discutons pas de la présence de diocèses orthodoxes dans les pays catholiques…

L’on ne peut pas nous accuser d’avoir profité du vide résultant de l’effondrement de l’URSS pour nous implanter en Russie: notre présence remonte au XIIème siècle, avec l’érection des premières paroisses catholiques à Smolensk et Novgorod. L’érection des premières structures ecclésiastiques remontent au XIIIème siècle. Ces faits méritent d’être soulignés, alors que d’aucuns nous qualifient de « religion étrangère ». Quant au prosélytisme, mes fidèles représentent moins de 0,5% de la population…

APIC: Les relations sont meilleures avec la base qu’avec la hiérarchie orthodoxe.

Mgr Kondrusiewicz: Nos relations avec le Patriarcat de Moscou sont toujours insatisfaisantes; nous n’avons pas saisi de façon optimale l’occasion offerte par la célébration du Grand Jubilé. Nous avons certes fondé ensemble en 1994 un Comité consultatif inter-confessionnel rassemblant orthodoxes, protestants et catholiques. Il est co-présidé par le métropolite orthodoxe Kyrill de Smolensk, le pasteur baptiste Peter Konovalchik, pour les communautés protestantes, et moi-même. Ce Comité rassemble la trentaine de communautés et Eglises chrétiennes présentes en Russie.

Depuis, nous avons organisé trois grandes conférences, dont une l’année dernière sur le christianisme au seuil du 3ème millénaire. Avec les orthodoxes nous n’avons même pas encore pu prier ensemble le Notre Père. Nous avons proposé d’organiser une prière commune de repentir durant le Grand Jubilé, mais les orthodoxes ont refusé. A de nombreuses reprises, j’ai invité une délégation du patriarcat à assister aux célébrations dans ma cathédrale, notamment à Noël. Le patriarche enverra certainement quelqu’un cette fois-ci, mais seulement un laïc, comme l’an dernier. Pas même un prêtre!

Généralement, les relations entre les protestants sont très bonnes, de même qu’avec les musulmans. Avec les orthodoxes les rapports se développent positivement, malgré les réticences au sommet. A Saint-Pétersbourg, au séminaire de « Notre-Dame reine des Apôtres », où nous avons plus de 80 séminaristes, nous invitons des professeurs de l’Académie théologique orthodoxe à venir donner des cours. L’an dernier, le recteur du séminaire orthodoxe de Smolensk m’a demandé de lui envoyer des professeurs de notre séminaire de Saint-Pétersbourg. C’est un signe que la coopération se développe au niveau de la base. Les jeunes ont bien moins de préjugés: à Saint-Pétersbourg, nous organisons un tournoi de football avec les étudiants des académies théologiques orthodoxe et protestantes. Des orthodoxes et des protestants russes ont participés avec des compatriotes catholiques aux Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) à Rome!

APIC: Vous préférez la prière commune aux grandes déclarations…

Mgr Kondrusiewicz: Plutôt que les réceptions officielles et mondaines, je préfère effectivement que nous prions ensemble. Raison pour laquelle nous mettons l’accent sur la Semaine de l’unité des chrétiens en janvier: nous fréquentons les célébrations protestantes, les protestants et les orthodoxes – seulement des laïcs! – viennent chez nous. Malheureusement, les prêtres orthodoxes ne nous invitent pas. Un autre exemple: pour notre part, nous reconnaissons tous les sacrements de l’Eglise orthodoxe, mais ce n’est pas toujours le cas pour l’Eglise orthodoxe russe: selon les endroits, les prêtres reconnaissent notre baptême, d’autres fois pas. Et pourtant, nous sommes la même Eglise du Christ!

S’il y a de multiples signes positifs à la base, nous ne nous sentons pas vraiment reconnus comme de véritables partenaires par le patriarcat de Moscou. Ma mission à Moscou est certes au service de la pastorale des catholiques qui me sont confiés, mais l’une des priorités est le développement des relations œcuméniques. « Ut unum sint », « Que tous soient un! », ce n’est pas une tâche réservée à l’archevêque de Moscou, mais celle de tous les évêques; ce n’est pas d’abord une demande du pape, c’est celle du Christ ! (apic/be)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/apic-interview-180/