Mongolie: Rencontre avec le préfet apostolique d’Oulan Bator, en Mongolie
Apic Interview
Mgr Padilla en Suisse à l’invitation de l’Aide à l’Eglise en Détresse
Jacques Berset, Agence Apic
Oulan Bator, 9 février 2005 (Apic) Moins de 200 catholiques vivent en Mongolie, le mythique pays de Gengis Khan qui sort à peine de 70 ans d’un régime de type soviétique. La mission catholique s’y est implantée il y a une bonne décennie, avec l’arrivée à Oulan Bator (Ulaanbaatar) de trois missionnaires «scheutistes», les Philippins Wens Padilla et Gilbert Sales, et le Belge Robert Goessens.
Rencontre avec Mgr Wenceslao Padilla, préfet apostolique d’Oulan Bator, de passage en Suisse alémanique à l’invitation de l’oeuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse» basée à Lucerne. (*)
Dans le sillage de la perestroïka de Gorbatchev et de la chute du mur de Berlin, un groupe de démocrates mongols finit par obtenir la démission du gouvernement communiste, l’instauration du multipartisme et la tenue des premières élections libres en 1990. Presque aussitôt, la Mongolie, désireuse d’occuper une place sur la scène internationale, cherche de nouveaux partenaires, dont le Vatican, avec lequel l’ancienne démocratie populaire établit des relations diplomatiques. Les missionnaires catholiques sont invités en Mongolie pour promouvoir les oeuvres sociales et éducatives. Ils débarquent à Oulan Bator en juillet 1992, la veille du Festival de Naadam, la fête nationale mongole.
A l’époque, sur les 2,5 millions de Mongols, aucun n’était catholique, dans ce pays continental de tradition bouddhiste et chamaniste, placé en sandwich entre la Sibérie et la Chine. Douze ans après, ils sont moins de 200 dans les trois paroisses de la capitale. A leur service, 51 missionnaires étrangers, dont 15 prêtres, 3 frères et 33 soeurs de diverses congrégations, venus des Philippines, Corée, Cameroun, Congo RDC, Vietnam, Bangladesh, Italie. Au départ, ces missionnaires ne connaissaient ni la langue mongole ni l’alphabet cyrillique utilisés dans le pays.
Aujourd’hui, les nouveaux venus passent deux ans à étudier le mongol, qui est une langue difficile. Plus d’une centaine de Mongols – de loin pas tous catholiques! – travaillent au service de la mission dirigée par Mgr Padilla, un prélat âgé de 55 ans. L’Eglise locale est sous la juridiction directe de la Congrégation pour l’Evangélisation des peuples à Rome.
Apic: Comme Philippin, comment en êtes-vous venus à oeuvrer en Mongolie ?
Mgr Padilla: Je suis de l’île de Luçon, de Tubao-La Union, dans le nord des Philippines. Missionnaire «scheutiste», membre de la Congrégation du Coeur Immaculé de Marie (CICM), j’ai été envoyé à Taiwan. J’étais depuis 6 ans supérieur provincial des scheutistes pour la province de Chine – Taiwan, Hong Kong, Singapour – et depuis 15 ans sur l’île, quand je me suis porté volontaire pour travailler en Mongolie.
A l’époque, le gouvernement mongol demandait au Vatican d’avoir des relations diplomatiques, car on assistait au changement du régime communiste. C’est ainsi que la Propaganda Fide à Rome a demandé aux missionnaires scheutistes de s’implanter dans ce pays, car ils avaient une expérience historique en Mongolie intérieure, située en Chine.
C’est ainsi que Rome a demandé en 1991 aux CICM de chercher des volontaires. Je me suis présenté et on m’y a envoyé en 1992. J’ai été plus tard nommé préfet apostolique d’Oulan Bator, la capitale de la Mongolie, puis consacré évêque titulaire de Tharros en août 2003.
Apic: Avant votre arrivée, il n’y avait aucun contact avec la Mongolie ?
Mgr Padilla: Il y avait eu des liens historiques entre la Chine et le Saint- Siège, au XIIe-XIIIe siècle, notamment à l’époque de Qubilaï Khan, le petit fils de Gengis Khan. On peut évoquer ici les expéditions de missionnaires franciscains et dominicains auprès des différents khans pour tenter d’obtenir la conversion des populations: que l’on pense aux divers ambassadeurs André de Longjumeau, Jean du Plan Carpin ou Guillaume de Rubrouck. Pour le pape à Rome comme pour le roi de France, les Mongols devenaient des alliés potentiels face à l’islam. Quant aux chrétiens nestoriens, ils fréquentaient les Mongols depuis des siècles.
Apic: On ne trouvait plus de traces chrétiennes depuis longtemps en Mongolie extérieure ?
Mgr Padilla: Effectivement, il n’en restait rien ici. La venue des catholiques est quelque chose de nouveau. Il n’y avait plus de traces des chrétiens dans la mémoire des gens. Certes, en 1921, la Propaganda Fide a voulu créer une «mission sui juris» en Mongolie extérieure, et trois de nos confrères étaient prêts à venir. Mais ils ne purent entrer, en raison de la révolution mongole contre les Chinois, appuyée par les soviétiques.
Les révolutionnaires mongols avaient demandé aux communistes de leur venir en aide. Des soldats mongols et russes s’emparèrent d’Oulan Bator en juillet 1921. La République Populaire de Mongolie fut proclamée le 26 novembre 1924, et devint ainsi le deuxième pays communiste du monde. C’est la raison pour laquelle les Russes sont restés pendant près de 70 ans. Suite à des manifestations réclamant la fin du régime communiste, le gouvernement fut obligé d’organiser des élections multipartites. Une nouvelle constitution fut adoptée en janvier 1992. Le nom officiel du pays changea de République Populaire de Mongolie en Mongolie.
Apic: Le système communiste en Mongolie a détruit la société bouddhiste, de nombreux monastères ont été détruits, les moines exécutés.
Mgr Padilla: Après quelques temps au pouvoir, les communistes ont entrepris une sorte de «révolution culturelle», dans les années 30, à l’époque de la dictature de Staline. Ils ont détruit des centaines de monastères bouddhistes (à part le temple de Gandan à Oulan Bator, conservé comme une vitrine de la liberté religieuse, nda), assassiné des milliers de moines, forçant les autres à renoncer à leurs voeux. A l’époque, il était impossible pour les missionnaires chrétiens d’entrer dans le pays; la religion avait pour ainsi dire disparu.
Lors de la démocratisation du régime et l’ouverture au monde, au début des années 1990, la pratique de la religion fut à nouveau autorisée, et les monastères purent rouvrir. Avec la libéralisation du régime, on a assisté à une résurgence des pratiques lamaïstes ainsi que de la religion traditionnelle, le chamanisme. Mais il n’y avait plus de mémoire de la présence de communautés chrétiennes dans le pays, plus aucune trace, à la différence de la Chine voisine.
Apic: Quand vous êtes arrivés en Mongolie, vous n’aviez donc aucun point d’appui !
Mgr Padilla: On était seuls, il n’y avait aucune communauté, aucun bâtiment. Nous nous sommes installés dans des appartements, sans aucun contact avec des catholiques locaux. Nous avions simplement des contacts avec le secrétaire du Ministère des Affaires étrangères à Oulan Bator. C’est de zéro que nous avons dû commencer notre mission. Heureusement qu’il y avait la communauté des expatriés, ceux qui travaillaient dans les ambassades, les organisations internationales, les ONG.
Nous avons commencé d’abord avec les étrangers, puis nous avons rencontré des Mongols, tout en étudiant la langue. Les premiers d’entre eux – un petit garçon et une petite fille – ont été baptisés en 1993. Ils n’avaient pas besoin d’être catéchisés, car ils avaient été adoptés par un couple catholique américain travaillant comme experts à Oulan Bator.
Apic: Vous ne faites pas de prosélytisme dans la société mongole ?
Mgr Padilla: Non, et d’ailleurs personnellement, je n’aime pas cette façon de faire. Actuellement, moins de 200 Mongols ont été baptisés. En moyenne, nous baptisons depuis 1995 une quinzaine de personnes chaque année, après un an de préparation, et maintenant deux ans de catéchèse. Un quart des baptisés ne viennent plus du tout à l’église – ils ne sont pas toujours très motivés, ou vont visiter une autre communauté, comme les groupes évangéliques qui prolifèrent -, un autre quart vivent désormais hors du pays, un peu plus du tiers fréquentent régulièrement la messe, le reste à l’occasion.
Nous devons d’abord voir ce dont le peuple a besoin, ce que nous pouvons apporter à la société. Nous devons devenir amis avant de proposer notre foi et d’évangéliser les Mongols. Notre stratégie, c’est d’apporter notre concours à la solution des problèmes dans le domaine du développement, du social, de l’humanitaire. Nombre de nos missionnaires ici – en fait la plupart! – sont engagés dans des oeuvres sociales et de développement.
Apic: Ce n’est pas une société facile à pénétrer, pour le christianisme.
Mgr Padilla: C’est un challenge que nous devons affronter. Nous devons par conséquent donner plus d’informations, offrir plus de formation, de connaissances. C’est aussi la raison pour laquelle, pour la préparation au baptême, nous avons passé d’un an à deux ans. Il faut reconnaître que nombre de ceux qui viennent nous trouver le font par curiosité, pour voir ce que nous avons à offrir.
Quand ils découvrent que nous parlons anglais, que nous donnons des cours d’anglais, ils veulent venir. Certains pensent que les étrangers sont à même de les envoyer étudier à l’extérieur du pays. La foi chrétienne, dans ce cas, n’est pas très profonde! Pour implanter l’Eglise ici, cela va prendre plusieurs générations. Il est encore trop tôt pour penser à des vocations locales, car la foi chrétienne n’est pas encore enracinée dans le peuple mongol.
Apic: D’autant plus que la foi chrétienne représente une culture étrangère pour les Mongols.
Mgr Padilla: Nous faisons du mieux que nous pouvons pour pénétrer la culture locale, à commencer par bien apprendre la langue. Il s’agit aussi d’élaborer une bonne terminologie spirituelle et religieuse, parce que cela manque grandement.
Les seuls Mongols qui ont cette culture religieuse viennent du bouddhisme. C’est donc un grand travail à faire pour l’Eglise catholique: traduire les livres pour la messe, la Bible (traduite d’abord par les évangéliques).
Les Mongols sont en fait un peuple très spirituel, car ils ont l’expérience de prier des êtres surnaturels en raison des influences chamanistes ou bouddhistes. Mais nous avons à affronter un problème d’inculturation. Cependant, nous pouvons apprendre de ces religions et de leurs rituels, par ex. lors de la naissance, du mariage, des funérailles. Il faut voir ce que nous pouvons intégrer dans le rite catholique, ce qui peut lui correspondre. Nous avons déjà commencé, en plaçant sur la croix, à certains moments, des écharpes de soie de cérémonie appelées «hadag».
Apic: Vous devez donc adapter la foi chrétienne au contexte culturel local.
Mgr Padilla: Evidemment, nous sommes dans une société imprégnée de bouddhisme. Quand nous avons béni la cathédrale St-Pierre et St-Paul – elle a été consacrée par le cardinal Crescenzio Sepe, préfet de la Congrégation pour l’Evangélisation des peuples en août 2003 – deux femmes ont apporté du lait aux célébrants, selon la tradition mongole. Pour montrer notre respect. Cette cathédrale – qui ne peut pas être surmontée d’une croix extérieure, suivant la législation en vigueur -, ressemble à une «ger», la traditionnelle yourte ronde des Mongols.
Nous sommes si nouveaux en Mongolie que Rome nous laisse libres à ce propos. D’autre part, ils n’ont personne au Vatican qui pourrait contrôler, car il faudrait connaître le mongol. On nous fait confiance et on nous autorise à utiliser «ad experimentum» les ouvrages que nous produisons avec l’aide des Mongols, comme le missel pour la messe en mongol.
Tous nos prêtres peuvent normalement prêcher en mongol. Moi-même, par contre, je prêche en anglais, et une traductrice – une catholique mongole qui est avec nous depuis dix ans – m’aidait. Elle est maintenant partie se familiariser avec la théologie catholique à l’étranger, à l’instar des ceux qui sont déjà partis étudier la philosophie et la théologie à Rome. JB
Encadré
Une carrière chez les scheutistes
Mgr Padilla est entrée chez les «scheutistes» – une congrégation fondée au 19e siècle à Scheut, près de Bruxelles, par le Belge Théophile Verbist – parce que dans sa ville de Tubao-La Union, le curé de paroisse était un scheutiste. Après son passage à l’école élémentaire catholique, Wens Padilla a poursuivi ses études au petit séminaire de Baguio City, puis au grand séminaire. Après son noviciat chez les CICM à Manille, il a été accepté au sein de la congrégation.
Il a d’abord été directeur des vocations des scheutistes, dans la partie septentrionale des Philippines, tout en enseignant la philosophie au Mary Hurst Seminary. Il est ensuite parti comme missionnaire à Taïwan, où il est resté 15 ans, avant de choisir un nouveau terrain de mission en 1992: la Mongolie. JB
(*) Durant une dizaine de jours, du 26 février au 6 mars 2005, Mgr Padilla, donnera des témoignages et des conférences de Zermatt à Bâle, en passant par Soleure et Zürich. (voir: www.kirche-in-not.ch)
Les illustrations de cet article sont à commander à l’agence Apic, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 01 Fax. 026 426 48 00 Courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)
Russie: Mgr T. Kondrusiewicz joue une partie décisive pour les relations Rome-Moscou
APIC – Interview
Entre catholiques et orthodoxes, l’œcuménisme à petits pas
Jacques Berset, agence APIC
Moscou/Fribourg, 22 décembre 2000 (APIC) Vilipendée comme une «intruse» sur le «territoire canonique» de l’Eglise orthodoxe russe, accusée de prosélytisme, l’Eglise catholique est présente sur sol russe depuis le XIIème siècle. A Moscou, l’archevêque catholique Tadeusz Kondrusiewicz, partisan convaincu du dialogue oecuménique, joue une partie décisive pour l’avenir des relations entre Rome et Moscou. Interview.
S’il y a de multiples développements positifs à la base, l’Eglise catholique en Russie ne se sent pourtant pas reconnue comme une véritable partenaire par le Patriarcat de Moscou. En dépit de l’hostilité d’une bonne partie du clergé et de la hiérarchie orthodoxes, Mgr Kondrusiewicz cherche à faire avancer le dialogue œcuménique à petits pas. L’effondrement de l’Union soviétique a permis à l’Eglise catholique de reconstituer ces dernières années une partie de ses structures quasiment démantelées après plus de 70 ans de persécution.
Malgré sa volonté manifeste d’ouverture œcuménique, l’archevêque catholique résidant à Moscou se plaint d’être régulièrement «snobé» par les leaders occidentaux en visite officielle dans la capitale russe. S’ils ne manquent jamais d’honorer l’invitation du Patriarcat de Moscou, l’archevêque catholique est pour eux inexistant. Des théologiens catholiques occidentaux, férus d’œcuménisme, sont reçus en grande pompe par le patriarche Alexis II. «A leur retour, ils répètent ingénument les griefs et les préjugés anticatholiques qu’ils ont entendus, mais ils n’ont pas pris la peine de venir nous voir», déplore Mgr Kondrusiewicz.
En mai prochain, l’Eglise catholique célébrera solennellement le 10ème anniversaire de la restauration de ses structures ecclésiales anéanties par les bolcheviks après la Révolution d’Octobre. Alors qu’il dirigeait le diocèse de Minsk, en Biélorussie depuis la fin 1989, Mgr Tadeusz Kondrusiewicz fut nommé administrateur apostolique de la Russie européenne le 13 avril 1991. Il s’installa le 28 mai 1991 dans ce qui était encore la capitale de l’URSS.
APIC: Vous prenez vos quartiers à Moscou dans la période cruciale de l’effondrement de l’URSS, en 1991…
Mgr Kondrusiewicz: En très peu de temps, le système politique a complètement changé: à mon arrivée à Moscou, c’était encore l’Union soviétique de Mikhaïl Gorbatchev, quelque six mois plus tard, la Fédération de Russie dirigée par Boris Eltsine. Plus piquant encore: je me suis rendu à Rome au synode des évêques européens en tant que citoyen de l’Union soviétique, mais quand je suis retourné, c’était la Russie, pratiquement un autre pays…
En effet, l’URSS a officiellement cessé d’exister le 25 décembre 1991, jour de Noël, mais sa dissolution avait été décidée par les responsables de la Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie le 8 décembre, solennité de l’Immaculée Conception de la Sainte Vierge Marie. Ces deux dates sont pour nous très symboliques. Nous tirons un parallèle très fort entre la résurrection du Christ, la fin de l’URSS et la renaissance spirituelle de la Russie. Le Christ est ressuscité le troisième jour et la résurrection de la Russie survient après trois générations sous le régime communiste, ainsi que l’avait promis Marie à Fatima.
APIC: Après quasiment dix ans à la tête de l’Eglise catholique à Moscou, qu’est-ce qui a changé pour vous dans la Fédération de Russie ?
Mgr Kondrusiewicz: Le changement n’a pas été que symbolique: l’URSS a laissé la place à 15 Etats indépendants. La Russie a commencé à bâtir une nouvelle société. Le chemin est pénible, la désillusion et le désespoir sont le lot de beaucoup. Après la fin de l’Union soviétique, les gens s’attendaient au miracle. Mais ils n’étaient pas préparés au processus de privatisations, à ce capitalisme sauvage et primitif qui s’est installé chez nous, à ce fossé social qui s’est creusé entre une petite minorité d’enrichis et la masse des gens qui continue de s’appauvrir. Aujourd’hui, quelques uns, les fameux «nouveaux Russes», sont devenus extrêmement riches, mais souvent grâce à des pratiques mafieuses. Nos paroissiens et nos paroisses sont très pauvres et nous ne recevons aucun subside de l’Etat. Sans l’aide de l’extérieur, nous cesserions d’exister comme entité.
APIC: La population russe n’était pas préparée à ces changements brutaux…
Mgr Kondrusiewicz: La transition a été trop rapide, la population n’était pas préparée à ces nouvelles responsabilités sociales. En raison de l’héritage laissé par 70 ans de régime athée, qui a laissé un champ de ruines spirituelles, les gens ont perdu le sens moral. La frustration est grande chez beaucoup de jeunes Russes qui ne rêvent que de quitter leur pays et de vivre à l’étranger. On en rencontre d’ailleurs de plus en plus à travers le monde. Ce phénomène touche également les jeunes catholiques. D’autre part, nous constatons aussi des développements prometteurs dans nos paroisses. Ce ne sont plus seulement les babouchkas, les grands-mères, qui viennent à la messe, mais des jeunes familles qui ont soif de spiritualité. Parmi ces chercheurs de Dieu, de nombreux intellectuels, des étudiants.
L’enseignement social chrétien, très demandé, représente une grande chance pour le développement de l’Eglise catholique. L’Eglise orthodoxe l’a compris récemment: il y a quelques mois, elle a approuvé les principes de base d’une doctrine sociale de l’Eglise. C’est une nécessité, car la société post-soviétique manque de tels repères.
APIC: Les catholiques qui peuplent votre immense diocèse sont-ils originaires de Russie ou sont-ils membres de minorités nationales, voire étrangers ?
Mgr Kondrusiewicz: Les catholiques de mon administration apostolique, essentiellement des Russes, sont environ 300’000. Ils vivent en ville: 65’000 à Moscou, 50’000 à Saint-Pétersbourg, de 50 à 60’000 à Kaliningrad. On en rencontre très peu dans les campagnes. Avant la Révolution russe de 1917, les quelque 800’000 catholiques de Russie étaient avant tout Polonais, Allemands et Lituaniens. Ils disposaient d’environ 250 paroisses desservies par 300 prêtres. Aujourd’hui, nos fidèles sont des Russes qui viennent principalement de familles mixtes. Nous avons eu près de 700 baptêmes l’an dernier, en grande majorité des enfants. Il y a dix ans, nous baptisions 70% d’adultes. Quant aux convertis, il s’agit pour la plupart de personnes isolées qui ne fréquentaient pas le culte orthodoxe ou n’appartenaient à aucune Eglise. Ils ont fait un choix individuel et libre.
APIC: Comment s’organise votre territoire ?
Mgr Kondrusiewicz: L’administration apostolique de la Russie européenne a été divisée il y a tout juste un an en une partie septentrionale, avec siège à Moscou, et une partie méridionale, avec siège à Saratov, sur le cours inférieur de la Volga. Le territoire qui m’est désormais confié a une superficie de plus de 2,6 millions de km2, pour une population de près de 70 millions d’âmes. 72 paroisses catholiques sont légalement enregistrées. Rien qu’à Kaliningrad, nous en avons enregistré 20. A Saint-Pétersbourg, nous avons maintenant 5 églises. A Moscou, 6 paroisses sont officiellement reconnues, mais malheureusement nous n’avons que deux églises, Saint-Louis-des-Français et la cathédrale de l’Immaculée Conception, que plusieurs communautés doivent se partager.
APIC: Les autorités russes ne vous rendent pas vos églises à Moscou ?
Mgr Kondrusiewicz: Notre troisième église, celle de St-Pierre et St-Paul à Moscou, ne nous a pas été restituée. Elle sera très difficile à récupérer. Les privatisations sont, en soi, une bonne chose, mais que dire du fait que le gouvernement actuel veuille privatiser les églises confisquées sous le régime communiste ? L’Etat, au lieu de les restituer, les vend à des privés ou à des associations qui les transforment en bureaux.
Aucune législation ne prévoit la restitution des biens ecclésiastiques confisqués. Pour récupérer la cathédrale de l’Immaculée Conception, nous avons dû lutter plusieurs années, et nous avons ensuite payé nous-mêmes les rénovations. Les bâtiments du séminaire à Saint-Pétersbourg n’ont été restitués qu’en partie; le gouvernement veut vendre le reste pour faire de l’argent. Il n’y a pas de lois interdisant la privatisation de ce type d’édifices.
APIC: L’Eglise orthodoxe russe vous est hostile, car elle vous accuse de faire du prosélytisme sur son «territoire canonique».
Mgr Kondrusiewicz: D’une part, les orthodoxes ne comprennent pas que des individus se convertissent librement au catholicisme, par choix. Pour l’Eglise orthodoxe, quelqu’un qui est né russe doit être automatiquement orthodoxe. La notion de «territoire canonique» est pour nous totalement incompréhensible à la lumière de la foi: le Christ a-t-il divisé le monde en sphères d’influence ? Nous avons une autre conception de la liberté religieuse. Nous ne discutons pas de la présence de diocèses orthodoxes dans les pays catholiques…
L’on ne peut pas nous accuser d’avoir profité du vide résultant de l’effondrement de l’URSS pour nous implanter en Russie: notre présence remonte au XIIème siècle, avec l’érection des premières paroisses catholiques à Smolensk et Novgorod. L’érection des premières structures ecclésiastiques remontent au XIIIème siècle. Ces faits méritent d’être soulignés, alors que d’aucuns nous qualifient de «religion étrangère». Quant au prosélytisme, mes fidèles représentent moins de 0,5% de la population…
APIC: Les relations sont meilleures avec la base qu’avec la hiérarchie orthodoxe.
Mgr Kondrusiewicz: Nos relations avec le Patriarcat de Moscou sont toujours insatisfaisantes; nous n’avons pas saisi de façon optimale l’occasion offerte par la célébration du Grand Jubilé. Nous avons certes fondé ensemble en 1994 un Comité consultatif inter-confessionnel rassemblant orthodoxes, protestants et catholiques. Il est co-présidé par le métropolite orthodoxe Kyrill de Smolensk, le pasteur baptiste Peter Konovalchik, pour les communautés protestantes, et moi-même. Ce Comité rassemble la trentaine de communautés et Eglises chrétiennes présentes en Russie.
Depuis, nous avons organisé trois grandes conférences, dont une l’année dernière sur le christianisme au seuil du 3ème millénaire. Avec les orthodoxes nous n’avons même pas encore pu prier ensemble le Notre Père. Nous avons proposé d’organiser une prière commune de repentir durant le Grand Jubilé, mais les orthodoxes ont refusé. A de nombreuses reprises, j’ai invité une délégation du patriarcat à assister aux célébrations dans ma cathédrale, notamment à Noël. Le patriarche enverra certainement quelqu’un cette fois-ci, mais seulement un laïc, comme l’an dernier. Pas même un prêtre!
Généralement, les relations entre les protestants sont très bonnes, de même qu’avec les musulmans. Avec les orthodoxes les rapports se développent positivement, malgré les réticences au sommet. A Saint-Pétersbourg, au séminaire de «Notre-Dame reine des Apôtres», où nous avons plus de 80 séminaristes, nous invitons des professeurs de l’Académie théologique orthodoxe à venir donner des cours. L’an dernier, le recteur du séminaire orthodoxe de Smolensk m’a demandé de lui envoyer des professeurs de notre séminaire de Saint-Pétersbourg. C’est un signe que la coopération se développe au niveau de la base. Les jeunes ont bien moins de préjugés: à Saint-Pétersbourg, nous organisons un tournoi de football avec les étudiants des académies théologiques orthodoxe et protestantes. Des orthodoxes et des protestants russes ont participés avec des compatriotes catholiques aux Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) à Rome!
APIC: Vous préférez la prière commune aux grandes déclarations…
Mgr Kondrusiewicz: Plutôt que les réceptions officielles et mondaines, je préfère effectivement que nous prions ensemble. Raison pour laquelle nous mettons l’accent sur la Semaine de l’unité des chrétiens en janvier: nous fréquentons les célébrations protestantes, les protestants et les orthodoxes – seulement des laïcs! – viennent chez nous. Malheureusement, les prêtres orthodoxes ne nous invitent pas. Un autre exemple: pour notre part, nous reconnaissons tous les sacrements de l’Eglise orthodoxe, mais ce n’est pas toujours le cas pour l’Eglise orthodoxe russe: selon les endroits, les prêtres reconnaissent notre baptême, d’autres fois pas. Et pourtant, nous sommes la même Eglise du Christ!
S’il y a de multiples signes positifs à la base, nous ne nous sentons pas vraiment reconnus comme de véritables partenaires par le patriarcat de Moscou. Ma mission à Moscou est certes au service de la pastorale des catholiques qui me sont confiés, mais l’une des priorités est le développement des relations œcuméniques. «Ut unum sint», «Que tous soient un!», ce n’est pas une tâche réservée à l’archevêque de Moscou, mais celle de tous les évêques; ce n’est pas d’abord une demande du pape, c’est celle du Christ ! (apic/be)



