Jacques Berset, Agence APIC
Rencontre avec Pierre Jeanne,
des Missions Etrangères de Paris
« L’Eglise de Chine est passée par le feu purificateur de la persécution »
(Hong Kong/APIC) Depuis une quinzaine d’année à Hong Kong, le Père Pierre
Jeanne, des Missions Etrangères de Paris, travaille actuellement comme
chercheur associé au « Holy Spirit Study Center », à Aberdeen, Hong Kong. Observateur de la vie des communautés chrétiennes de Chine populaire, le P.
Jeanne vient de passer un an à Shanghai pour étudier le mandarin, la langue
officielle chinoise. Il parle également le cantonnais, langue parlée à Hong
Kong et dans le sud de la Chine. Pour lui, l’Eglise de Chine à beaucoup à
dire aux chrétiens de l’Occident, parce qu’ « elle est passée par le feu
purificateur de la persécution ».
P. Jeannne : L’Eglise de Chine à beaucoup à nous dire : que nous n’avons
pas à avoir peur des pressions politiques, des injustices, de la pauvreté
ou du vieillissement dans nos propres rangs (le clergé). Il y a en Chine un
certain nombre de choses qui sont effectivement des contraintes et des
désavantages, mais qui, dans une perspective de foi, peuvent nous permettre
de purifier notre propre foi et d’aller de l’avant. Et je pense que l’Eglise de Chine, qui est passée par le feu purificateur de la persécution durant ces dures années, est en train d’en récolter les fruits.
APIC : Nous avons assisté à plusieurs messes en Chine, lors de dimanches
ordinaires, comme par exemple à Beitang, l’église du St-Sauveur, à Pékin.
Cette Eglise chinoise, dans sa liturgie, nous paraît bien étrange; on se
croirait reporté trente ans en arrière !
P. Jeanne : C’est une liturgie qui date d’avant Vatican II. C’est la première chose qui frappe : le prêtre tourne le dos aux fidèles et récite les
prières en latin, à voix basse. On ne peut pas dire pour cela que l’assistance soit passive. Je suis frappé par la dévotion de tous ces gens qui
participent, à genoux, le chapelet à la main. Ils prient tous ensemble. On
peut entendre leurs prières. Elles ont été composées il y a très longtemps
dans chaque région, par les missionnaires qui ont annoncé l’Evangile à
l’époque. Il y a des prières qui sont très anciennes et très belles. C’est
une liturgie préconciliaire, mais avec une saveur locale. Quand on entend
ces chants, on a parfois l’impression d’être dans une pagode.
APIC : Il y a cependant des liturgies qui sont organisées dans des maisons
particulières, car un certain nombre de fidèles catholiques ne veulent pas
participer aux liturgies dans les églises réouvertes avec l’accord du
gouvernement…
P. Jeanne : Ces églises réouvertes sont en fait prises en charge par l’Association patriotique des catholiques de Chine (APCC). Cette association
prétend faire le lien entre le gouvernement et l’Eglise, ou plutôt sensibiliser les chrétiens aux bienfaits du socialisme. Un certain nombre de gens
acceptent cette association, mais beaucoup aussi la refusent et préfèrent
ne pas entrer dans ces églises ouvertes officiellement. Alors ils invitent
des prêtres à venir chez eux, dans leur maison, pour organiser des petites
liturgies domestiques. Le mot « Eglise clandestine » est un petit peu fort
quand même, mais c’est certainement des gens qui tiennent à se tenir à
l’écart.
Des sacrements valides
Dans les campagnes, dans les villages, on voit les familles venir à la
messe avec les enfants. Il y a des jeunes couples aussi. On voit que la foi
chrétienne est restée très vivante dans les familles. Il y a donc des gens
qui fréquent les églises ouvertes malgré l’Association patriotique. Ils
pensent que les sacrement qui sont donnés dans ces églises sont valides, et
ils ont raison. Ils pensent qu’il faut savoir passer par-dessus certaines
difficultés, notamment le fait que certains prêtres soient proches du
parti, le fait qu’ils soient parfois assez politisés…. et le fait que
l’APCC contrôle un certain nombre d’activités religieuses.
Des évêques sous haute surveillance
La situation des évêques est particulièrement difficile, car ce sont les
gens les plus surveillés dans l’Eglise, puisqu’ils ont le pouvoir dans les
diocèses. Ils ne sont pas tous membres de l’APCC. Certains ont adhéré à
l’APCC à une certaine époque, puis ont regretté cette décision. Ils ont
voulu en sortir quand ils ont vu qu’ils avaient été pris au piège. Et en
fait, on ne leur a pas permis d’en sortir. Mais je pourrais dire que de
coeur, ils n’en font plus partie. Il y a aussi ceux qu’on a inscrits dans
l’APCC sans leur demander leur avis. On a mis leur nom sur une liste.
Il y a encore ceux qui ont jugé à une certaine époque que c’était le
seul moyen de sauver les meubles et qu’il fallait faire des concessions.
Mais ils les ont faites à contre-coeur. Dans l’APCC, il y a toutes sortes
de gens qui y sont pour des motifs assez différents. On ne peut pas dire
qu’il y a unanimité autour de ce que le gouvernement propose.
Reconnaissance secrète du Vatican
Le Vatican reconnaît secrètement un certain nombre d’évêques membres de
l’APCC. Il y a eu des régularisations de situation. Ce que je peux dire,
c’est qu’il y a des évêques qui ont demandé à Rome de régulariser leur situation et Rome a accepté et ces évêques sont maintenant dans une situation
toute à fait normale par rapport à l’Eglise. Ils ne sont ni excommuniés ni
schismatiques. Pour l’Eglise de Chine, c’est une situation tout à fait différente de celle du mouvement de Mgr Lefebvre.
Ce qui distingue les deux situations, c’est assez simple : du point de
vue de la foi, on peut dire que l’Eglise de Chine n’a pas de différences
avec le reste de l’Eglise universelle. Mais il y a une pression politique
assez forte sur l’ensemble de l’Eglise. Pour ce qui est de Mgr Lefebvre, on
peut dire qu’il n’y a pas de pressions politiques directes, mais des problèmes de foi graves qui le séparent lui et son mouvement du reste de
l’Eglise catholique. Pour l’Eglise de Chine, il ne faut pas oublier cette
pression politique exercée constamment : certaines personnes peuvent se
permettre de tenir et de résister, mais d’autres ont beaucoup plus de mal.
Quand on a fait de la prison pendant des années, quand on a été gardés des
années durant par des agents du gouvernement, il est certain qu’il y a des
moments ou l’on a envie de céder, d’avoir un peu la paix, et on accepte
ainsi des conditions anormales.
Depuis le temps que je suis en Chine et que je rencontre des prêtres
chinois, je n’ai jamais pu m’entretenir seul à seul; le prêtre est toujours
avec son secrétaire… et ce dernier n’est pas seulement là pour prendre
des notes ! Et malgré cette situation de liberté restreinte pour l’Eglise,
c’est extraordinaire de voir qu’elle grandit et se développe. Je dirais que
l’Eglise est même florissante… On a l’impression d’assister en ce moment
à un nouveau printemps de l’Eglise catholique en Chine. C’est ce qui donne
le plus d’espérance pour l’avenir. Quand je vois cette foi profondément enracinée, quand je vois ce qu’ils ont été capables de subir et qu’ils subissent encore, je me dis que pour l’avenir, on n’a pas à se faire de bile,
l’Esprit Saint est à l’oeuvre ! (apic/be)
(Les photos des reportages sur la Chine sont disponibles à l’Agence CIRIC,
tél. 021/27 52 50, à Lausanne, ou chez Jean-Claude Gadmer/CIRIC, tél. 022
34 52 01, à Genève).
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