Rome: Le Vatican a publié mardi la déclaration « Dominus Iesus »
Sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Eglise
Rome/Paris/Saint-Maurice/Fribourg/Londres/Hanovre, 5 septembre 2000 (APIC) Le Vatican a présenté mardi la « Déclaration ’Dominus Iesus’ sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Eglise », un texte de 36 pages, signé par le cardinal allemand Joseph Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, et par Mgr Tarcisio Bertone, secrétaire de la même Congrégation.
Le titre de la déclaration, « Le Seigneur Jésus », insiste sur la valeur unique du salut offert en Jésus-Christ, pour tous les hommes. C’est sur cette base que l’Eglise catholique prend part au dialogue inter-religieux. Les réactions critiques des Eglises non-catholiques ne se sont pas faites attendre.
Cette déclaration du magistère catholique, approuvée personnellement par le pape Jean Paul II – qui y engage son autorité – a pour but de faire face aux « nouvelles questions » relatives au dialogue inter-religieux et « rappeler certains contenus doctrinaux essentiels » de la foi chrétienne. Elle précise que toutes les religions ne se valent pas, et affirme clairement la position catholique, tout en marquant le plus grand respect pour les autres Eglises ou religions.
Pour certains « une allure de provocation », notamment en Suisse
Ce texte qui affirme la foi catholique pourra avoir pour certains « une allure de provocation », commente l’abbé Michel Salamolard, directeur éditorial du bulletin des paroisses catholiques romandes « Paroisses Vivantes ». « En Suisse, nos amis réformés accepteront sans doute difficilement le statut de ’communauté ecclésiale’, plutôt que d’’Eglise’, qui leur est accordé », écrit Michel Salamolard dans le document de 48 pages publié mardi par les éditions saint-augustin à Saint-Maurice.
Le débat va certainement braquer les projecteurs sur deux réalités ecclésiales, essentielles selon la déclaration: la structure épiscopale et l’eucharistie. L’abbé Salamolard regrette un peu, en citant le théologien suisse Hans Urs von Balthasar, qu’à tellement insister sur ce qu’il faut croire et enseigner, cette déclaration a peut-être manqué une belle occasion, celle de rappeler une vérité fondamentale: « l’amour seul est digne de foi ». Tout le contraire d’un « impérialisme spirituel » que certains pourraient craindre, souligne-t-il.
Pour les protestants et les anglicans, un « recul pour l’œcuménisme »
Réagissant au nouveau document romain, luthériens, réformés et anglicans considèrent qu’il s’agit là d’un « recul pour l’œcuménisme ». Mardi à Hanovre, Manfred Kock, président du Conseil de l’EKD, l’Eglise évangélique (luthérienne) d’Allemagne, a constaté que les signaux émanant de Rome indiquent un « point mort ». Cette déclaration « bétonne » la conception traditionnelle qu’a d’elle-même l’Eglise catholique-romaine.
D’après l’EKD, dans les passages sur l’unicité et l’unité de l’Eglise, l’Eglise catholique-romaine et Jésus-Christ sont tellement rapprochés que ces expressions sont inacceptables. Ainsi, pour Manfred Kock, pour la déclaration romaine, les Eglises issues de la Réforme sont en quelque sorte placées au dernier rang de la hiérarchie des Eglises.
Le président du Conseil de l’EKD a par contre salué l’insistance du document sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ, position que les Eglises de la Réforme peuvent soutenir volontiers et avec fermeté. C’est justement cette concentration christologique qui doit être défendue dans le dialogue avec les autres religions.
Le primat de l’Eglise anglicane d’Angleterre, l’archevêque de Canterbury George Carey, a pour sa part vivement critiqué le fait que l’Eglise romaine ne considère pas que l’Eglise anglicane ait un caractère ecclésial complet. Ce nouveau document romain ne reflète pas suffisamment à ses yeux « la compréhension profonde » atteinte ces 30 dernières années dans le dialogue œcuménique et sur le plan du travail accompli en commun. « L’Eglise d’Angleterre et la communauté anglicane mondiale n’acceptent pas que la structure de leurs ministères et que leur eucharistie soient d’une certaine manière considérées comme déficitaires. Elles se considèrent elles-mêmes comme une partie de l’Eglise du Christ, une sainte, catholique et apostolique ».
Quant au Conseil œcuménique des Eglises (COE) à Genève, il considérerait comme une « tragédie » si le témoignage commun des Eglises dans un monde blessé « était obscurci par les discussions entre les Eglises à propos de leur statut respectif et de leur autorité relative, pour importants qu’ils puissent être. » Le COE réaffirme l’importance du dialogue œcuménique authentique et du témoignage commun crédible. Pour le Révérend Tom Best, membre au COE de l’équipe « Foi et Constitution », toutes les Eglises ont énormément gagné de l’entrée de l’Eglise catholique-romaine, à l’occasion du Concile Vatican II, dans le mouvement œcuménique, et il ne faudrait pas que l’on utilise un langage qui exclurait d’avance toute discussion alors que des dialogues délicats sont en cours à propos des relations mutuelles entre les Eglises.
« Surprise attristée » de la Fédération protestante de France
C’est avec une « surprise attristée » que la Fédération protestante de France (FPF) a pris connaissance du nouveau document du cardinal Ratzinger « qui tient à préciser que les Eglises nées de la Réforme du XVIème siècle ’ne sont pas des Eglises au sens propre du mot’. » Non que cette affirmation soit nouvelle, note le pasteur Jean-Arnold de Clermont, président de la FPF, « mais pourquoi sa répétition aujourd’hui ? »
« Peut-on tirer un trait sur 40 années d’engagement œcuménique en donnant une lecture figée des textes de Vatican II? Cette nouvelle déclaration du Vatican contraste singulièrement avec les invitations à l’humilité et à l’ouverture aux autres entendues dans l’Eglise catholique pendant cette année jubilaire. Elle porte un coup sévère au travail œcuménique en confirmant dans leur méfiance celles et ceux qui pensent que Rome n’a pas abandonné la prétention de simplement absorber les autres Eglises », écrit Jean-Arnold de Clermont.
La FPF souligne que pour les Eglises de la Réforme, l’Eglise est authentiquement constituée de toutes celles et tous ceux qui reçoivent leur salut du Seigneur Jésus Christ au travers de la parole prêchée et des sacrements administrés. « De cela, personne ne peut être juge à part le Seigneur lui-même! L’Eglise universelle, corps du Christ, dépasse les frontières de toutes les Eglises particulières. » Et le pasteur de Clermont, interrogé par l’APIC, de se demander ce qu’il advient du texte commun d’accord sur la justification signé récemment entre l’Eglise catholique-romaine et l’Eglise luthérienne. « On a le sentiment dans cette déclaration que c’est l’Eglise catholique-romaine, et elle seule, qui tient dans ses mains le Salut… A force de définir ce qui est à moi et ce qui n’appartiendra jamais aux autres, je crains que l’on ferme des portes! »
Pas un traité organique, mais une mise au point
S’adressant « aux évêques, aux théologiens et à tous les fidèles catholiques », ce texte, dont le pape a approuvé les termes et autorisé la publication le 16 juin dernier, n’a pas été conçu comme un traité organique, mais comme une mise au point sur quelques problèmes fondamentaux, souligne l’introduction. Pour clarifier ces points doctrinaux et en même temps « réfuter quelques opinions erronées ou ambiguës », le document utilise fréquemment des expressions – en italique dans le texte – comme « il faut croire fermement » ou bien « est donc contraire à la foi de l’Eglise ».
Le péril des théories relativistes au nom du pluralisme religieux
Divisée en 6 chapitres, la déclaration s’ordonne autour du « caractère de vérité absolue et d’universalité spécifique (de) la Révélation chrétienne et (du) mystère de l’Eglise ». En regard de cette vérité et cette universalité, le premier chapitre traite du péril des théories relativistes, qui, au nom du pluralisme religieux, négligent « le caractère définitif et complet de la révélation de Jésus-Christ ».
Citant l’encyclique de Jean Paul II ’Redemptoris Missio’, le cardinal Ratzinger rappelle que l’Eglise « a la tâche de proclamer l’Evangile comme plénitude de la vérité », ce qui explique qu’elle soit « missionnaire par sa nature ». D’où la réfutation de la thèse de ceux qui voient dans la Révélation de Jésus-Christ un simple complément à une révélation présente dans les autres religions, et qui sont « persuadés que la vérité sur Dieu ne peut être saisie ni manifestée dans sa totalité par aucune religion historique, par le christianisme non plus et ni même par Jésus-Christ ».
Seuls l’Ancien et le Nouveau Testament sont des « textes inspirés par le Saint-Esprit »
Le document souligne que la foi « comporte une double adhésion », croire en Dieu et croire en la vérité révélée par Dieu. D’où la nécessité de « tenir fermement la distinction entre la foi théologale et la croyance dans les autres religions », la foi étant « l’accueil de la vérité révélée » et la croyance dans les autres religions « cet ensemble d’expériences et de réflexions, trésors humains de sagesse et de religiosité, que l’homme dans sa recherche de la vérité a pensé et vécu ». La déclaration réaffirme que, selon la tradition de l’Eglise, seuls l’Ancien et le Nouveau Testament sont des « textes inspirés par le Saint-Esprit ». Elle ne voit pas de révélation par les textes sacrés d’autres religions, mais dans la continuité de « Lumen Gentium », elle relie au mystère du Christ « les éléments de bonté et de grâces qu’ils contiennent ».
C’est ce caractère central du mystère du Christ qui conduit le deuxième chapitre à s’inscrire en faux contre la tendance à considérer le Christ comme « une des maintes figures historiques » par lesquelles Dieu se manifeste. « On doit en effet croire fermement la doctrine de foi qui proclame que Jésus de Nazareth, fils de Marie, et seulement lui, est le Fils et le Verbe du Père » affirme le document. Il est contraire à la foi de séparer le Verbe éternel de la personne de Jésus-Christ, dans sa double nature humaine et divine, comme de faire « l’hypothèse d’une économie de l’Esprit-Saint au caractère plus universel que celle du Verbe incarné ». Jésus-Christ « est le médiateur et rédempteur universel », dont l’incarnation salvatrice est « dans la foi chrétienne un événement trinitaire » et dont l’action « avec et par son Esprit, s’étend à toute l’humanité, au-delà des frontières visibles de l’Eglise », réaffirme le document. C’est ce que la doctrine de l’Eglise appelle « l’unicité de l’économie du salut ».
La déclaration invite à examiner les aspects et les éléments positifs des autres religions
Le troisième chapitre précise et développe les termes d’ »unicité » et d’ »universalité » du mystère salvifique du Christ, considérant qu’ils sont souvent mal compris. « La volonté salvifique universelle du Dieu Un et Trine est manifestée et accomplie une fois pour toutes dans le mystère de l’Incarnation, mort et résurrection du Fils de Dieu », souligne la déclaration, qui invite à « examiner les aspects et les éléments positifs » des autres religions sous l’angle d’une « médiation participée » à l’unique médiation du Christ.
Dans cette perspective, quand on se propose « d’éviter des termes comme ’unicité’, ’universalité’, ’absolu’, parce qu’ils donneraient l’impression d’une insistance excessive sur le sens et la valeur de l’événement salvifique du Christ par rapport aux autres religions », on ne rend pas compte du fait que « ce langage exprime en fin de compte la fidélité à la Révélation. On peut et on doit dire que Jésus-Christ a une fonction unique et singulière pour le genre humain et pour son histoire: cette fonction lui est propre, elle est exclusive, universelle et absolue. »
…en plénitude dans la seule Eglise catholique
Le quatrième chapitre a pour sujet « l’unicité et l’unité de l’Eglise ». Il précise que le Christ lui-même « n’a pas simplement établi une communauté de disciples, mais il a constitué l’Eglise comme mystère de salut ». « De plus, ajoute le document, les promesses du Seigneur de ne jamais abandonner son Eglise et de la guider par son Esprit impliquent, selon la foi catholique, que l’unicité et l’unité, comme tout ce qui appartient à l’intégrité de l’Eglise, ne feront jamais défaut ».
D’où une double affirmation doctrinale, reprise du Concile Vatican II: « d’une part que malgré les divisions entre chrétiens, l’Eglise du Christ continue d’exister en plénitude dans la seule Eglise catholique; d’autre part que des éléments nombreux de sanctification et de vérité subsistent hors de ses structures, c’est-à-dire dans les Eglises et Communautés ecclésiales qui ne sont pas encore en pleine communion avec l’Eglise catholique ».
Disparition de l’épiscopat et de l’intégralité du mystère eucharistique
La déclaration distingue à cet égard entre de « véritables Eglises particulières » qui restent unies avec l’Eglise catholique « par des liens très étroits comme la succession apostolique et l’eucharistie valide », et « les communautés ecclésiales qui n’ont pas conservé l’épiscopat valide et la substance authentique et intégrale du mystère eucharistique », qui « ne sont pas des Eglises au sens propre ». Elle réaffirme l’importance de « la doctrine catholique du primat que l’évêque de Rome, d’une façon objective, possède et exerce sur toute l’Eglise conformément à la volonté divine » et précise que l’Eglise du Christ ne peut être assimilée à un ensemble divisé d’Eglises ni à une « fin à rechercher par toutes les Eglises en commun ». « Le manque d’unité entre les chrétiens est certes une blessure pour l’Eglise, non pas comme privation de son unité, mais en tant qu’obstacle pour la réalisation pleine de son universalité dans l’histoire ».
Le Christ et l’Esprit-Saint agissent hors des limites visibles de l’Eglise
Le cinquième chapitre a pour titre « Eglise, royaume de Dieu et royaume du Christ ». Soulignant « le lien étroit entre le Christ, le Royaume et l’Eglise », le texte précise que l’Eglise est à la fois « signe et instrument du Royaume », appelée à « l’annoncer et à l’instaurer », et « règne du Christ déjà mystérieusement présent ». Cette double qualité peut prêter à diverses explications théologiques, reconnaît la déclaration, pourvu que le Royaume de Dieu ne soit séparé ni du Christ, ni de l’Eglise. Cela ne signifie pas pour autant que le Royaume de Dieu s’identifie avec « l’Eglise dans sa réalité visible et sociale », car on ne doit pas oublier « l’action du Christ et de l’Esprit-Saint hors des limites visibles de l’Eglise ».
Il reste qu’ »en considérant les rapports entre le Royaume de Dieu, le Royaume du Christ et l’Eglise, il est de toute manière nécessaire d’éviter des formulations unilatérales comme ces conceptions qui mettent délibérément l’accent sur le Royaume et se définissent comme ’régnocentriques’ », précise le document. Et, au nom de l’unicité du rapport entre le Christ, l’Eglise et le Royaume, il met en garde à la fois contre un « théocentrisme » qui s’abstiendrait de nommer le Christ ou privilégierait le mystère de la création en se taisant sur celui de la Rédemption, et contre des attitudes qui tendraient à marginaliser l’Eglise, en la réduisant à être « un signe, d’ailleurs non dépourvu d’ambiguïté ».
Enfin le sixième et dernier chapitre aborde le rapport de l’Eglise et des religions avec le salut. Le texte rappelle qu’il faut « avant tout croire fermement que l’Eglise en marche sur la terre est nécessaire au salut ». Par ailleurs, « il est nécessaire de tenir ensemble ces deux vérités, à savoir la possibilité réelle du salut dans le Christ pour tous les hommes et la nécessité de l’Eglise pour le salut ». Le texte aborde donc la question de la « modalité » de transmission aux non-chrétiens de la grâce salvifique de Dieu.
Les autres religions ne sont pas équivalentes ni complémentaires à l’Eglise
Il affirme qu’il faut « encourager un travail théologique » sur ce point. Mais, si « certaines prières ou certains rites peuvent assumer un rôle de préparation évangélique, (…) encourageant le cœur des hommes à s’ouvrir à l’action divine », on ne peut considérer l’Eglise comme « un chemin de salut parmi d’autres », ni considérer que « les autres religions seraient complémentaires à l’Eglise, lui seraient même substantiellement équivalentes, bien que convergeant avec elle vers le Royaume eschatologique de Dieu ».
Que Jésus soit le Sauveur de toute l’humanité « n’enlève rien à la considération respectueuse et sincère de l’Eglise pour les religions du monde » mais elle exclut le relativisme religieux qui fait dire que toutes les religions se valent. Si les adeptes d’autres religions peuvent recevoir la grâce divine, ils n’ont objectivement pas la plénitude des moyens du salut, affirme le document, d’où la force et la nécessité de la mission ad gentes car « Dieu veut le salut de tous par la connaissance de la vérité et le salut se trouve dans la vérité ». C’est parce qu’elle croit au salut universel que l’Eglise doit être missionnaire. « Le dialogue donc, tout en faisant partie de la mission évangélisatrice, n’est qu’une des actions de l’Eglise dans sa mission ad gentes ».
« Vis-à-vis de certaines propositions problématiques voire même erronées, la réflexion théologique est appelée à confirmer la foi de l’Eglise et à donner raison de son espérance avec conviction et efficacité », conclut la déclaration, ajoutant que « le mystère chrétien dépasse en effet toute limite d’espace et de temps, il réalise l’unité de la famille humaine ». (apic/imedia/kna/jcn/be)
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