«Dominus Iesus»: Les réactions pleuvent en Suisse et dans le reste du monde
Incompréhension, inquiétude et froid œcuménique
Fribourg, 14 septembre 2000 (APIC) La publication, mardi 5 septembre, du document romain «Dominus Iesus» n’en finit pas de faire des vagues. Au sein de l’Eglise catholique comme à l’extérieur, en Suisse comme à l’étranger. Les commentaires vont bon train pour signaler le décalage entre la hiérarchie de l’Eglise et la base. Les réactions sont nombreuses, parfois tranchantes, mais toujours marquées du sceau de l’incompréhension. La Curie romaine et les épiscopats se disent aujourd’hui surpris. Sans doute n’avaient-ils pas prévu l’impact et les retombées mondiales et œcuméniques d’un document au départ destiné de manière interne à l’Eglise catholique. Le document romain publié en début d’été sur les divorcés-remariés avait suscité la consternation auprès de nombreux fidèles catholiques. «Dominus Iesus» jette un froid œcuménique. Les deux documents, commentent généralement les épiscopats, n’apportent rien de nouveau. Mais alors pourquoi les avoir publiés?
Les Conférences épiscopales, lorsqu’elles ne restent pas carrément silencieuses, tentent en effet d’apaiser la tempête en déclarant qu’il n’y a rien de nouveau dans ce document. Elles n’arrivent de loin pas à convaincre. Fait significatif, la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB), qui passe pourtant pour l’un des épiscopats les plus progressistes, avalise le texte. Au grand dam de la base et de nombreux théologiens. Aujourd’hui, en Amérique latine comme en Europe ou en Suisse, les autres Eglises chrétiennes, les communautés juives et islamiques, et même de nombreux milieux catholiques, expriment leur indignation et considèrent la position du Vatican comme un coup de frein à l’œcuménisme.
En Suisse, côté catholique, la Conférence des évêques (CES) se déclare «très surprise» des réactions et commentaires dans les médias et l’opinion publique. Elle relève qu’elle est décidée à poursuivre le dialogue et la collaboration avec les autres Eglises chrétiennes et communautés religieuses. Les évêques suisses constatent que cette déclaration «ne présente aucun élément nouveau», car l’on retrouve cette doctrine déjà dans les textes du Concile Vatican II (Nostra Aetate, Lumen Gentium, Gaudium et Spes, Dei Verbum). «Ce document, dit-on à la CES, n’exclut personne, puisque même là où il parle des traditions religieuses du monde les plus éloignées du christianisme, il dit que chacun et chacune peut arriver au salut en suivant sa conscience…». Reste à convaincre les fidèles – catholiques et non-catholiques – qu’il ne s’agit là somme toute que de la réaffirmation, à l’usage interne des catholiques, de positions conformes à l’enseignement catholique traditionnel et non pas de signes avant-coureur d’autres «recentrages».
Les doyens du canton d’Argovie ont pour leur part clairement pris leurs distances par rapport à l’affirmation selon laquelle l’Eglise catholique était la seule Eglise du Christ. La Ligue des femmes catholiques suisses, par l’intermédiaire de son équipe de direction, a pour sa part affirmé dans un communiqué que malgré la publication du document romain, elle poursuivrait le dialogue œcuménique dans un esprit de fraternité. Elle pense que le fait de ne plus utiliser le terme d’»Eglises sœurs» pour les Eglises non-catholiques va entraver les efforts œcuméniques.
«Retour à la période pré-conciliaire»
Toujours côté catholique, le théologien suisse Hans Küng a estimé que le Vatican ne voulait qu’une seule Eglise, placée sous la haute autorité d’un pape infaillible. Avec le document «Dominus Iesus», le Vatican est revenu à une période pré-conciliaire, affirme le théologien suisse, avant de constater que les textes de Vatican II sont utilisés pour diffamer les autres Eglises.
Une déclaration «inadaptée»
L’Action de Carême juge enfin «inadaptée» la déclaration romaine. Le document «Dominus Iesus» qui se contente d’affirmer et de prétendre sans expliquer suscite l’incompréhension de nombre de catholiques. «On ne voit pas ce que ce document peut apporter dans les vraies questions de la foi et du dialogue avec les autres religions. Le document romain est contreproductif, arrogant et déjuge les autres expériences touchant la vérité».
Un produit de la peur
En Suisse encore, les réactions extérieures à l’Eglises catholiques se multiplient. Le président de l’association des Eglises et Communautés évangéliques libres de Suisse, Samuel Moser, qualifie d’»inacceptable» l’attitude «hautaine de Rome vis-à-vis des autres Eglises». Cette position, estime-t-il, pourrait influencer le débat actuel sur l’article de la constitution fédérale sur les évêchés.
Pour sa part, le Conseil œcuménique des Eglises (COE) basé à Genève, a réaffirmé la nécessité de la poursuite du dialogue oecuménique. Tom Best, collaborateur dans l’équipe «Foi et constitution» du COE, souligne que «toutes les Eglises ont tiré un immense bénéfice de l’entrée récente de l’Eglise catholique romaine dans le mouvement œcuménique à la suite du Concile Vatican II dans les années 60.» Il serait regrettable, poursuit-il, que ces contacts soient aujourd’hui entravés, voire compromis.
Dans une «Lettre ouverte au Vatican» (»La Liberté», 9 septembre), le président du Conseil synodal de l’Eglise évangélique réformée du canton de Fribourg, le pasteur Daniel de Roche, se sent comme éconduit: «Nous voici comme repoussés avec notre amour. Or, un amour éconduit peut se transformer en haine, et cela me fait peur. A ce propos, je pense que votre document est un produit de la peur plutôt que de l’amour…»
L’évêque de l’Eglise méthodiste évangélique d’Europe centrale et méridionale, le suisse Heinrich Bolleter s’étonne, lui, des remous causés par le document, et dit ne pas comprendre l’ampleur des réactions protestantes, dans le contexte des turbulences qui agitent actuellement l’œcuménisme.
Un son de cloche que ne partage de loin pas la Fédération suisse des communautés israélites. Cette dernière réagit vigoureusement, et fait part de sa consternation et de sa tristesse. «L’idée selon laquelle le catholicisme est la seule vraie religion est un pas en arrière et un retour à une attitude que l’on croyait dépassée». La Fédération estime que le document romain portera atteinte au dialogue entre les religions. (apic/pierre rottet)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse