L’enseignement religieux en constante évolution en Suisse
Apic dossier
Le modèle «enseignement religieux neutre» fait son chemin
Francis Meier, Apic / Traduction: Bernard Bovigny
Fribourg, 12 juillet 2006 (Apic) Les écoles primaires du canton de Lucerne verront cet automne la branche interconfessionnelle «Ethique et religion» apparaître dans leur programme scolaire. D’autres cantons, notamment Zurich et St-Gall, s’apprêtent à introduire le modèle d’enseignement religieux neutre ces prochaines années. Ces initiatives sont motivées d’une part par la nécessité de mieux connaître les normes et pratiques religieuses en vue d’une meilleure cohabitation et d’autre part par la découverte de ses propres racines cultuelles et religieuses.
La diversité religieuse croissante en Suisse, qui se reflète dans la composition des classes d’école, a incité plusieurs cantons, entre autre Berne et Obwald, à proposer un enseignement «objectif», neutre du point de vue confessionnel et obligatoire. D’autres (Lucerne, Zurich et St-Gall) sont en train de suivre ce modèle.
Ruth Thomas-Fehr, spécialiste des religions à l’Université de Zurich et enseignante, se réjouit de cette évolution. Interrogée par l’Apic, elle estime que la transmission des croyances en tant que «éléments des communautés religieuses» et l’orientation sur les religions présentes dans le monde sont d’importantes composantes de la scolarité. Il appartient par contre aux Eglises d’assurer la formation confessionnelle de leurs enfants, sans devoir confier une part de cette tâche à l’Etat.
Thomas Schlag, professeur assistant de théologie pratique à l’Université de Zurich, confirme la tendance à adopter un enseignement religieux «neutre». Mais il voit également des cantons dans lesquels «toutes les tendances visant à prendre en compte les différentes religions et cultures» sont considérées comme problématiques.
Combattre les conflits à connotation religieuse
Comme motif de cette évolution, Thomas Schlag voit la diversité culturelle et religieuse croissante dans les écoles et les communes, mais également la peur des conflits à connotation religieuse et le «préjugé selon lequel l’enseignement confessionnel tend toujours à instruire et à soumettre». Mais les Eglises restent malgré tout des «partenaires de dialogue» avec l’école, que ce soit dans la réalisation de projets ou pour les questions d’aumônerie scolaire. Avec la diminution progressive de l’enseignement confessionnel, les Eglises ont réagi en lançant des groupes de catéchèse, en Suisse romande et maintenant dans certains cantons alémaniques, comme à Nidwald et Zurich. Des paroissiens, en majorité des mères de famille, animent des petits groupes d’enfants pour la catéchèse.
Selon Nick Sieber, responsable de la commission catéchétique interdiocésaine en Suisse allemande, les Eglises prévoient d’introduire dans certaines régions une catéchèse oecuménique. En vue d’atteindre ce but, un nouveau concept d’aumônerie et de catéchèse paroissiale doit se développer dans un «esprit d’attitude chrétienne ouverte».
Tradition chrétienne en Suisse
Spécialisé en pédagogie religieuse évangélique, le théologien Thomas Schlag souligne la grande importance de l’enseignement confessionnel. Si elle prend au sérieux sa mission d’ouverture, l’école devrait garder une place pour «la tradition judéo-chrétienne et ses préceptes éthiques». Il est vrai que la séparation entre Eglises et Etat a une longue tradition en Suisse, mais l’état de droit vit aussi des «préceptes chrétiens et humanistes», qu’il ne peut mettre en place seul.
Afin de comprendre les pratiques, traditions et symboles chrétiens, qui imprègnent la culture en Suisse, il est nécessaire d’acquérir des connaissances religieuses. Dans ce sens, l’enseignement religieux, avec lequel l’enfant est sensibilisé aux valeurs, à l’histoire et à l’imagerie chrétiennes, peut être considéré comme une clé de compréhension de la culture suisse, selon Thomas Schlag.
Pour une compréhension «de l’un vers l’autre»
Ruth Thomas-Fehr plaide pour un enseignement supra-confessionnel qui «touche tous les enfants et n’en exclut aucun, qu’il soit membre d’une communauté chrétienne ou non». La connaissance «de l’un sur l’autre» permet la compréhension «de l’un vers l’autre», ainsi que «la cohabitation en classe et l’intégration des élèves étrangers». Dans les classes où la majorité des enfants sont issus de familles sécularisées ou islamiques, Ruth Thomas-Fehr estime que «l’enseignement confessionnel n’a pas vraiment de sens», du fait que la qualité de l’enseignement pâtit des nombreuses défections.
Même Thomas Schlag, qui reproche à l’enseignement supra-confessionnel de niveler les différences religieuses et culturelles entre les communautés, admet que «les jeunes marqués par la culture chrétienne devraient davantage connaître la foi et la culture islamiques, afin d’éviter les préjugés ou l’ignorance».
Intérêt pour les sujets religieux
Les experts interrogés par l’Apic sont unanimes à souligner que les questions du sens de la vie et de la foi intéressent les enfants et les jeunes. Selon Nick Sieber, des recherches ont démontré que toujours plus d’élèves veulent se confronter aux questions de la foi et des communautés religieuses.
La pédagogue Ruth Thomas-Fehr a remarqué chez ses élèves un grand intérêt pour les différentes religions. Ainsi, ils ont voulu savoir pourquoi les musulmans jeûnent durant le ramadan et se demandent si les élèves musulmans peuvent avoir congé pour participer à leurs fêtes. De même la présence des religions dans les médias, que ce soient le dalaï lama, le pape ou encore le pèlerinage à La Mecque éveille la curiosité des jeunes.
Thomas Schlag confirme la grande soif de connaissances religieuses parmi les élèves. Mais il souligne qu’elle est surtout confinée aux aspects liés à leur propre réalité de vie. Particulièrement au début de la puberté, les élèves désirent discuter des questions de sens et d’orientation de la vie. La demande de spiritualité et de connaissances religieuses dépend, selon Nick Sieber, de la façon d’enseigner. «Là où les spécialistes savent adapter leur enseignement à la jeunesse et à l’actualité, ils trouvent un chemin accès auprès des jeunes». FRAM/BB
Encadré:
La grande diversité de l’enseignement religieux en Suisse
Les options prises dans les écoles pour ce qui touche l’enseignement religieux connaissent en Suisse une grande diversité, due notamment à la large autonomie communale et cantonale. En certains cantons, la transmission de la foi confessionnelle est assurée en dehors de l’horaire hebdomadaire, mais dans les bâtiments scolaires. Alors que d’autres cantons le prévoient dans leur horaire, qu’il soit organisé par les Eglises reconnues seules ou en collaboration avec l’école.
Dans les cantons romands, les enseignants primaires sont tenus d’assurer un enseignent religieux non confessionnel (ENBIRO / Enseignement biblique romand). Mais le concept de laïcisme à la française tend à imprégner le domaine confessionnel. Ainsi, seul Fribourg dispose d’une case hebdomadaire pour la catéchèse confessionnelle organisée en milieu scolaire par les Eglises catholique et réformée. Les autres cantons mettent sur pied une catéchèse, dans les locaux scolaires ou paroissiaux, mais en dehors des temps d’école.
Le modèle de catéchèse assurée par les catholiques et les réformés à l’école est également appliqué en Suisse orientale et sur Schwyz. Les Eglises officielles sont autorisés à donner une leçon hebdomadaire, mais doivent en assurer les coûts matériels, l’organisation de l’enseignement, ainsi que la formation et le défraiement des catéchistes.
Zurich, un «projet pilote»
Dans les écoles primaires du canton de Zurich, où l’enseignement religieux exerce aux dires de Thomas Schlag une «fonction pilote», la connaissance religieuse fait partie des branches «Valeurs de la vie» et «Histoire biblique». Dans les plus hautes classes, les élèves reçoivent depuis 1991, en plus de l’enseignement interconfessionnel, un enseignement «confessionnel coopératif», qui sera détaché dans les prochaines années, selon une décision de la commission cantonale de l’enseignement, de la branche obligatoire «Culture et religion». Thomas Schlag y voit une chance pour la mise en valeur de la branche «Religion».
Dans le diocèse de Coire, à l’exception des cantons d’Uri et de Schwyz l’enseignement catholique est intégré dans le plan scolaire et peut être assuré à l’école. Le personnel enseignant est engagé et rétribué par les paroisses. L’enseignement non-confessionnel est exclusivement assuré par les écoles.
Une unification des pratiques est prévue après l’adoption de la loi sur l’enseignement par le peuple suisse le 21 mai dernier. Mais au niveau religieux, cela semble un projet à long terme. C’est la conclusion à laquelle est arrivé Walter Achermann, responsable du service de pédagogie religieuse pour le canton de Zurich et auteur d’un document d’analyse sur l’enseignement religieux dans le diocèse de Coire. (apic/fram/bb)
APIC – Dossier
«Dominus Iesus»: Les réactions pleuvent en Suisse et dans le reste du monde
Incompréhension, inquiétude et froid œcuménique
Fribourg, 14 septembre 2000 (APIC) La publication, mardi 5 septembre, du document romain «Dominus Iesus» n’en finit pas de faire des vagues. Au sein de l’Eglise catholique comme à l’extérieur, en Suisse comme à l’étranger. Les commentaires vont bon train pour signaler le décalage entre la hiérarchie de l’Eglise et la base. Les réactions sont nombreuses, parfois tranchantes, mais toujours marquées du sceau de l’incompréhension. La Curie romaine et les épiscopats se disent aujourd’hui surpris. Sans doute n’avaient-ils pas prévu l’impact et les retombées mondiales et œcuméniques d’un document au départ destiné de manière interne à l’Eglise catholique. Le document romain publié en début d’été sur les divorcés-remariés avait suscité la consternation auprès de nombreux fidèles catholiques. «Dominus Iesus» jette un froid œcuménique. Les deux documents, commentent généralement les épiscopats, n’apportent rien de nouveau. Mais alors pourquoi les avoir publiés?
Les Conférences épiscopales, lorsqu’elles ne restent pas carrément silencieuses, tentent en effet d’apaiser la tempête en déclarant qu’il n’y a rien de nouveau dans ce document. Elles n’arrivent de loin pas à convaincre. Fait significatif, la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB), qui passe pourtant pour l’un des épiscopats les plus progressistes, avalise le texte. Au grand dam de la base et de nombreux théologiens. Aujourd’hui, en Amérique latine comme en Europe ou en Suisse, les autres Eglises chrétiennes, les communautés juives et islamiques, et même de nombreux milieux catholiques, expriment leur indignation et considèrent la position du Vatican comme un coup de frein à l’œcuménisme.
En Suisse, côté catholique, la Conférence des évêques (CES) se déclare «très surprise» des réactions et commentaires dans les médias et l’opinion publique. Elle relève qu’elle est décidée à poursuivre le dialogue et la collaboration avec les autres Eglises chrétiennes et communautés religieuses. Les évêques suisses constatent que cette déclaration «ne présente aucun élément nouveau», car l’on retrouve cette doctrine déjà dans les textes du Concile Vatican II (Nostra Aetate, Lumen Gentium, Gaudium et Spes, Dei Verbum). «Ce document, dit-on à la CES, n’exclut personne, puisque même là où il parle des traditions religieuses du monde les plus éloignées du christianisme, il dit que chacun et chacune peut arriver au salut en suivant sa conscience…». Reste à convaincre les fidèles – catholiques et non-catholiques – qu’il ne s’agit là somme toute que de la réaffirmation, à l’usage interne des catholiques, de positions conformes à l’enseignement catholique traditionnel et non pas de signes avant-coureur d’autres «recentrages».
Les doyens du canton d’Argovie ont pour leur part clairement pris leurs distances par rapport à l’affirmation selon laquelle l’Eglise catholique était la seule Eglise du Christ. La Ligue des femmes catholiques suisses, par l’intermédiaire de son équipe de direction, a pour sa part affirmé dans un communiqué que malgré la publication du document romain, elle poursuivrait le dialogue œcuménique dans un esprit de fraternité. Elle pense que le fait de ne plus utiliser le terme d’»Eglises sœurs» pour les Eglises non-catholiques va entraver les efforts œcuméniques.
«Retour à la période pré-conciliaire»
Toujours côté catholique, le théologien suisse Hans Küng a estimé que le Vatican ne voulait qu’une seule Eglise, placée sous la haute autorité d’un pape infaillible. Avec le document «Dominus Iesus», le Vatican est revenu à une période pré-conciliaire, affirme le théologien suisse, avant de constater que les textes de Vatican II sont utilisés pour diffamer les autres Eglises.
Une déclaration «inadaptée»
L’Action de Carême juge enfin «inadaptée» la déclaration romaine. Le document «Dominus Iesus» qui se contente d’affirmer et de prétendre sans expliquer suscite l’incompréhension de nombre de catholiques. «On ne voit pas ce que ce document peut apporter dans les vraies questions de la foi et du dialogue avec les autres religions. Le document romain est contreproductif, arrogant et déjuge les autres expériences touchant la vérité».
Un produit de la peur
En Suisse encore, les réactions extérieures à l’Eglises catholiques se multiplient. Le président de l’association des Eglises et Communautés évangéliques libres de Suisse, Samuel Moser, qualifie d’»inacceptable» l’attitude «hautaine de Rome vis-à-vis des autres Eglises». Cette position, estime-t-il, pourrait influencer le débat actuel sur l’article de la constitution fédérale sur les évêchés.
Pour sa part, le Conseil œcuménique des Eglises (COE) basé à Genève, a réaffirmé la nécessité de la poursuite du dialogue oecuménique. Tom Best, collaborateur dans l’équipe «Foi et constitution» du COE, souligne que «toutes les Eglises ont tiré un immense bénéfice de l’entrée récente de l’Eglise catholique romaine dans le mouvement œcuménique à la suite du Concile Vatican II dans les années 60.» Il serait regrettable, poursuit-il, que ces contacts soient aujourd’hui entravés, voire compromis.
Dans une «Lettre ouverte au Vatican» (»La Liberté», 9 septembre), le président du Conseil synodal de l’Eglise évangélique réformée du canton de Fribourg, le pasteur Daniel de Roche, se sent comme éconduit: «Nous voici comme repoussés avec notre amour. Or, un amour éconduit peut se transformer en haine, et cela me fait peur. A ce propos, je pense que votre document est un produit de la peur plutôt que de l’amour…»
L’évêque de l’Eglise méthodiste évangélique d’Europe centrale et méridionale, le suisse Heinrich Bolleter s’étonne, lui, des remous causés par le document, et dit ne pas comprendre l’ampleur des réactions protestantes, dans le contexte des turbulences qui agitent actuellement l’œcuménisme.
Un son de cloche que ne partage de loin pas la Fédération suisse des communautés israélites. Cette dernière réagit vigoureusement, et fait part de sa consternation et de sa tristesse. «L’idée selon laquelle le catholicisme est la seule vraie religion est un pas en arrière et un retour à une attitude que l’on croyait dépassée». La Fédération estime que le document romain portera atteinte au dialogue entre les religions. (apic/pierre rottet)



