Mission d’observateurs suisses de retour du Chiapas

APIC – Interview

Chiapas: entre peur et espérance

Urbain Ahonda, agence APIC

Lausanne, 8 août 2000 (APIC) Au Chiapas, le contexte actuel est hautement politisé à cause de l’imminence des élections régionales, constate la délégation suisse au retour d’une mission d’observation menée du 30 juillet au 6 août dans cet Etat du sud du Mexique. Membre de la délégation, le pasteur Théo Buss, secrétaire romand de l’œuvre d’entraide protestante «Pain pour le Prochain» à Lausanne, livre ses impressions.

Le Mexique tourne gentiment une page de son histoire après plus de 70 ans de pouvoir du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Les dernières élections présidentielles ont vu la victoire de l’ancien PDG de Coca Cola au Mexique, Vicente Fox, candidat du PAN, parti d’opposition de la droite libérale. L’homme change, le parti change. Et pourtant, s’interroge-t-on du côté mexicain, rien ou peu ne devrait bouger. Et surtout pas les conditions de vie désastreuses des communautés indigènes, du Chiapas ou d’ailleurs. Si Fox, qui prêtera serment le 1er décembre prochain, a d’ores et déjà déclaré vouloir renouer le dialogue avec les guérilleros de l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) présente au sein des communautés indigènes du Chiapas. On doute qu’il fera appliquer les accords de San Andrès, signés entre l’EZLN et le PRI, mais que ce dernier n’a jamais respecté, privilégiant durant ces dernières années la répression et une réponse militaire aux problèmes du Chiapas.

Le Chiapas qui revendique la reconnaissance de son identité, ne connaît guère d’amélioration à sa cause. Pire, l’armée nationale se déploie, en même temps que se font de plus en plus présents les paramilitaires à la solde des gros propriétaires. Corollaire, la guérilla zapatiste a de plus en plus de difficultés dans ses actions. Aujourd’hui, la situation est tendue et les élections régionales à venir font craindre de nouvelles violences à cause du risque de fraude au profit du PRI, l’actuel parti au pouvoir dans cet Etat, l’un des plus pauvres du pays.

APIC: Vous venez d’effectuer une mission d’observation, la 4ème du genre au Chiapas. Quelle est votre analyse de la situation?

Théo Buss: La situation est assez tendue depuis les dernières élections remportées par le PAN. Tout est mis en œuvre en vue d’aboutir à des confrontations. Et les manipulations sont énormes. Il y a évidemment des problèmes de tous ordres, entre autres, celui des déplacés des communes où les litiges, concernent généralement la terre et les motifs religieux.

On essaie de jouer les évangéliques contre les catholiques, les catholiques entre eux: les traditionnels contre les «samuelistes», du courant de l’ancien évêque de San Cristobal de las Casas, Mgr Samuel Ruiz. Tout cela donne lieu à des affrontements quotidiens entre les communautés.

Il existe quand même chez toutes les personnes rencontrées l’espoir d’un changement. Le nouveau président Vicente Fox qui n’entrera en fonction que le 1erdécembre 2000 focalise toutes les attentions et l’on se positionne dans l’optique d’un renouveau.

APIC: Qui avez vous rencontré durant ce séjour ?

Théo Buss: Nous avons eu un entretien avec Mgr Ruiz, toujours très actif, et avec son successeur. Nous avons en outre rencontré des membres des Eglises catholique et protestantes, des membres du gouvernement mexicain, des organisations de droits de l’homme et de l’armée. Nous avons pu toucher aussi des réalités des camps de déplacés, et des zones de conflit. Nous avons écouté et observé les uns et les autres. Il semble qu’une nouvelle amorce de dialogue est nécessaire entre les communautés catholiques et évangéliques ouvertes à l’œcuménisme. Ce dialogue avait existé dans le passé mais il a été interrompu en 1996-97, suite à des conflits locaux et chacun a rejeté la responsabilité sur l’autre.

APIC: Après les élections nationales, le pays se prépare à mettre en place les autorités régionales. Ces consultations, pourraient-elles changer quelque chose dans le vécu quotidien de la population au Chiapas?

Théo Buss: Elles changeraient peut-être quelque chose, si les candidats de l’opposition étaient élus. Mais si les candidats du PRI sont déclarés vainqueurs contre les prévisions des sondages et la tendance générale, cela révélerait des fraudes. Des conflits déjà latents pourraient éclater. Sûrement que dans ce cas, la violence redoublerait.

Aujourd’hui, des questions se posent sur le PRI. Son éclatement est même envisageable. Parce qu’au niveau national, ses propres candidats se «tirent dans les jambes» par journaux et télévisions interposés. Le parti est traversé par une crise interne qui n’épargne pas non plus le Parti de la révolution démocratique (PRD). Cette formation d’opposition de la gauche nationaliste espérait améliorer son score aux élections, mais elle a été complètement laminée. Les consultations électorales ont été une véritable victoire pour Vicente de FOX, le nouveau président élu.

Il ne faut cependant pas avoir trop d’illusions car le problème de l’armée demeure entier. Tout dernièrement elle s’est encore redéployée alors que tout le monde souhaitait qu’elle se retire. Sous prétexte de campagne de reboisement par exemple, elle manifeste sa présence alors qu’elle protège en fait le trafic de bois.

APIC: Qu’est-ce qui a alors changé depuis votre dernière mission

Théo Buss: Il y a certainement eu quelques avancées mais le chemin à parcourir reste encore long. Les autorités camouflent les bévues commises pendant les six dernières années ou mieux pendant les 71 dernières années. Elles ne contribuent pas vraiment à une détente de la situation.

Dans le domaine de la santé, par exemple, il faut se montrer plutôt partisan du PRI pour pouvoir recevoir les soins. Tout est bon pour faire du clientélisme politique. La même chose est remarquable au niveau des appuis aux programmes agraires. Dans ce domaine, il se produit un phénomène pervers: certaines communautés appelées «Municipio autonomo» qui s’étaient déclarées indépendantes et en faveur des zapatistes, ont dû renoncer à leur statut pour pouvoir bénéficier des subsides du gouvernement.

Même si chacun est maître de son vote, dans les faits, la population constatait qu’elle n’avait plus d’eau, de semences, d’engrais, et finalement bon nombre ont dû renoncer à exprimer publiquement leurs convictions. Parce que ça «ne rapporte plus rien» d’être zapatiste. L’armée zapatiste de libération nationale ne peut plus rééditer ce qu’elle avait fait le 1er janvier 1994 en occupant quatre villes de l’état du Chiappas. Car l’armée encercle toute la région.

APIC: Quel est votre sentiment après votre retour?

Théo Buss: Il se situe entre la peur et espérance.

APIC: Et que peut-on envisager pour l’avenir?

Théo Buss: Nous ferons bientôt notre rapport et nous le remettrons à nos différents partenaires ainsi qu’au gouvernement mexicain. Au début de l’année prochaine, il y aura probablement une nouvelle mission après l’investiture du nouveau président pour faire un nouveau point sur l’évolution de la situation.

La délégation, qui est rentrée en Suisse le 6 août, était composée des conseillères nationales Lucrezia Meier-Schatz (PDC) et Cécile Bühlman (PES), du Père Roland-Bernhard Trauffer, secrétaire de la Conférence des évêques suisses, et du pasteur Théo Buss, secrétaire romand de «Pain pour le Prochain». Il s’agissait de la quatrième visite d’une délégation suisse. En 1999, deux missions ont eu lieu. Cette année, une délégation s’était déjà rendue au Mexique du 18 au 29 février. (apic/ua/pr)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/apic-interview-191/