Apic Interview
Un livre sous forme de «Lettre ouverte au prochain pape»
Ce que le Père Gourrier, prêtre à Poitiers, dit à Benoît XVI
Pierre Rottet, Apic
Poitiers, 20 avril 2005 (Apic) L’Eglise a besoin de changement, d’être courageuse face aux problèmes du monde moderne. Le nouveau pape Benoît XVI sera-t-il en mesure d’apporter des réponses qui collent à ces réalités? Le Père Patrice Gourrier, prêtre à Poitiers, auteur du livre «Lettre ouverte au prochain pape», est sceptique, même s’il estime devoir lui laisser pour l’heure le «bénéfice du doute».
Aumônier d’étudiants, auteur de sept ouvrages, dont cinq édités entre 2002 et aujourd’hui, il publie chez Flammarion un véritable plaidoyer pour une autre Eglise, plus engagée. Patrice Gourrier rappelle à travers 182 pages qu’un véritable discours social et écologique existe au sein de l’Eglise. Mais que ce discours est trop souvent passé sous silence, alors qu’il est riche d’enseignements. Ce discours, dit-il, pourrait sous l’égide du pape engager le milliard de catholiques dans l’action pour un monde plus juste. Tout un programme. Surtout que l’auteur estime que l’Eglise ne peut s’enfermer et se replier derrière ses rites. «Elle est appelée à se révolter contre les injustices toujours plus nombreuses qui blessent la dignité de l’homme». Interview.
Apic: Hier, votre lettre s’adressait au prochain pape. Aujourd’hui, ce dernier a un nom: Benoît XVI. Quelle a été votre réaction à l’annonce de la nomination du cardinal Ratzinger?
Père Gourrier: Ma première réaction a été le choc, en ce sens que cette élection marque l’échec total du courant réformiste, puisqu’on avait envisagé un pape intermédiaire entre le courant réformiste et traditionaliste. Avec l’élection du cardinal Ratzinger, en 4 ou 5 tours, c’est l’échec total du courant réformiste. Ce premier choc passé, reste la foi. Je crois en la vertu de bienveillance. J’essaye donc de ne pas avoir un a priori, même si c’est difficile, face au nouveau pape, compte tenu de ses écrits et déclarations antérieures. D’un autre côté, je pense que le cardinal Ratzinger, aujourd’hui Benoît XVI, ne peut pas se permettre d’être dans l’histoire de l’Eglise le pape du schisme. Ce qui ne manquerait pas d’arriver s’il ne s’adressait qu’à une petite partie des catholiques, aux tenants du traditionalisme. A mon avis, il va devoir composer, sous peine de provoquer un schisme de fait, en d’autres termes la désaffection de nos Eglises.
Apic: Dans votre «Lettre ouverte au prochain pape», qu’est-ce que vous lui écrivez?
Père Gourrier: Vous citez le titre. en oubliant de mentionner le sous- titre, qui figure sur la bande rouge: «Face aux barbaries modernes, insouciance ou devoir de révolte?» Osons les mots: nous sommes dans un monde qui va mal, qui a peur. Ce qui n’est pas nouveau, certes. Il y a 2000 ans, un moine écrivait déjà que l’homme était devenu fou. Sauf qu’aujourd’hui, l’homme est encore plus fou qu’avant, avec des barbaries comme nous en avons rarement vues: un milliard d’homme n’a pas accès à l’eau potable; 15’000 personnes meurent chaque jour du manque d’eau; toutes les 4 secondes, un être humain meurt de faim. Et je ne parle par de la barbarie écologique, avec le massacre de la nature (réd: plus de 60% de l’écosystème est dégradé, selon un récent rapport de l’ONU). Il y a là des enjeux mondiaux pour la survie même de l’humanité. En ma qualité de prêtre, j’estime que l’Eglise a une Parole: aimer l’homme et le mettre au centre de tout. Voilà ce que j’écris entre autres dans ma lettre.
Apic: Une Parole quelque peu oubliée, selon-vous?
Père Gourrier: Malheureusement. Nous sommes tombés, Eglise, dans le piège de l’individualisme issu du libéralisme. L’Eglise s’occupe trop de morale privée. Surtout, nous abordons cette même morale par des condamnations. Comme si on pouvait raisonner en 2005 comme nous le faisions au Moyen Age. Du haut de la pyramide, l’Eglise actuelle condamne, et condamne encore. Je crois sincèrement qu’un gros effort de pédagogie est maintenant à faire pour dépasser les condamnations et les interdits. L’Eglise ne doit plus fonder son pouvoir sur la peur. Une peur au demeurant bien réelle, je le vois bien en ma qualité d’aumônier des étudiants: peur du monde, peur du chômage, de l’insécurité, de l’inconnu. Face à cela, les gens éprouvent le besoin d’être rassurés. Et non déstabilisés.
Apic: Selon vous, qu’est-ce que ce nouveau pape ne doit surtout pas être?
Père Gourrier: En tout cas pas un pape de transition, comme certains disent. Ce serait dramatique pour l’Eglise à mes yeux.
Apic: Pourquoi?
Père Gourrier: Nous n’avons pas le temps de la transition. L’Eglise ne va pas bien dans la vieille Europe. La chute des vocations le confirme. Même constat pour les nouvelles Eglises, dans une certaine mesure, qui sont en Afrique ou en Amérique latine plus que jamais confrontées aux problèmes des sectes. Ces raisons me poussent à réclamer du nouveau pape qu’il donne de la voix, comme Jean Paul II l’avait fait il y a 25 ans, contrairement à ces dernières années, au point que beaucoup se sont demandés qui gouvernait réellement l’Eglise.
Apic Et aussi peut-être un rééquilibrage au niveau de la représentation des cardinaux au sein du Collège?
Père Gourrier: Près de la moitié des cardinaux en conclave étaient européens, alors que maintenant, au niveau du nombre, nous sommes largement minoritaires. Un rééquilibrage est donc à faire, surtout si l’on tient compte que plus de la moitié des catholiques dans le monde vivent en Amérique du Sud. Cela dit, on peut être un cardinal latino-américain très conservateur, comme c’est déjà le cas pour beaucoup, et éloigné des réalités sociales.
Apic: Le charisme de Jean Paul II aurait-il eu pour conséquences de reléguer quelque part au second plan les fissures apparues dans l’Eglise.
Père Gourrier: Je ne dirais pas reléguer, mais dissimuler. On vit aujourd’hui un immense paradoxe. Plus d’un million de personnes ont assisté aux obsèques de Jean Paul II, dont on connaît le charisme extraordinaire. Or, les observateurs le notaient, on écoutait la chanson, mais pas les paroles. La preuve en est qu’il n’y a aujourd’hui pas plus de vocations en Europe. Au niveau moral, il n’était pas non plus suivi par les jeunes, et entre deux JMJ, ces mêmes jeunes n’allaient pas dans les paroisses. Jean Paul II parti, l’Eglise reste, avec son fossé terrible entre elle et la société. Le nouveau pape, Benoît XVI, aura pour tâche non seulement d’avoir de la voix, c’est-à-dire de s’élever contre l’injustice, mais aussi de combler ce fossé. Je demande à voir. A mes yeux, il est impératif qu’il réorganise le pouvoir de l’Eglise, qu’il redonne sa dimension au Concile Vatican II. Le fera-t-il? L’évêque de Lourdes, Mgr Perrier, disait récemment à ce propos que seuls 10% du Concile était actuellement en application. Je lui donne d’autant plus raison que l’Eglise n’est pas le pape, sinon l’ensemble des catholiques. Pour l’heure, nous n’avons qu’un pouvoir: celui exercé par le pape.
Apic: Si je vous comprends bien, il est temps d’accroître l’autonomie des Eglises locales, avec leurs spécificités, ne serait-ce que pour bénéficier d’une approche plus réelle des comportements sociaux, que les interdits pontificaux n’ont pas réussi à freiner.
Père Gourrier: Une décentralisation du pouvoir est nécessaire. Quant aux interdits, ils n’ont rien freiné du tout. Au contraire, surtout si l’on songe que beaucoup de catholiques sont partis de l’Eglise. Le nouveau pape ferait bien de se rappeler que l’Eglise est universelle.
Apic: D’aucuns parlent d’un monde de différences entre le patrimoine fondateur du christianisme et son modelage au cours des siècles.
Père Gourrier: Un constat: l’Eglise du 21e siècle est encore et toujours bâtie sur le modèle de l’empire romain, avec à sa tête un pape qui a le titre de souverain pontife. Un modèle, soit dit en passant, qui n’a rien de chrétien. Cela dit, l’Eglise dite primitive était beaucoup plus audacieuse que maintenant. Je suis très étonné de voir que mes propos choquent certains lorsque je me dis favorable à l’ordination d’hommes mariés. On oublie que saint Pierre était un homme marié, avec des enfants, et que jusqu’au 12e siècle, on connaissait aussi bien des prêtres célibataires que mariés. L’Eglise primitive avait très bien compris cela, comme elle avait compris que les femmes devaient occuper une place très importante, puisqu’il y avait des diaconesses. Autant de choses perdues au fil des ans, qu’il conviendrait de redécouvrir grâce à une souplesse mentale qui fait aujourd’hui défaut.
Apic: Jean Paul II a contribué à détruire le mur de Berlin. Des observateurs prétendent toutefois que d’autres murs ont été élevés à l’intérieur de l’Eglise.
Père Gourrier: Je crains que ce soit vrai. Jean Paul II avait une dimension internationale, avec tous ses voyages qui l’ont conduit à faire 26 fois le tour de la terre. Reste qu’à l’intérieur de l’Eglise, on a assisté ces 26 derrières années à une montée de l’autoritarisme. Une volonté d’orthopraxie qui confine à la maladie. Avant d’entrer en conclave et avant d’être désigné pape, le cardinal Ratzinger a fait un véritable plaidoyer pro domo, en se livrant à une véritable condamnation du relativisme. On voit bien une Eglise qui se durcit. (apic/pr)
Mission d’observateurs suisses de retour du Chiapas
APIC – Interview
Chiapas: entre peur et espérance
Urbain Ahonda, agence APIC
Lausanne, 8 août 2000 (APIC) Au Chiapas, le contexte actuel est hautement politisé à cause de l’imminence des élections régionales, constate la délégation suisse au retour d’une mission d’observation menée du 30 juillet au 6 août dans cet Etat du sud du Mexique. Membre de la délégation, le pasteur Théo Buss, secrétaire romand de l’œuvre d’entraide protestante «Pain pour le Prochain» à Lausanne, livre ses impressions.
Le Mexique tourne gentiment une page de son histoire après plus de 70 ans de pouvoir du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Les dernières élections présidentielles ont vu la victoire de l’ancien PDG de Coca Cola au Mexique, Vicente Fox, candidat du PAN, parti d’opposition de la droite libérale. L’homme change, le parti change. Et pourtant, s’interroge-t-on du côté mexicain, rien ou peu ne devrait bouger. Et surtout pas les conditions de vie désastreuses des communautés indigènes, du Chiapas ou d’ailleurs. Si Fox, qui prêtera serment le 1er décembre prochain, a d’ores et déjà déclaré vouloir renouer le dialogue avec les guérilleros de l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) présente au sein des communautés indigènes du Chiapas. On doute qu’il fera appliquer les accords de San Andrès, signés entre l’EZLN et le PRI, mais que ce dernier n’a jamais respecté, privilégiant durant ces dernières années la répression et une réponse militaire aux problèmes du Chiapas.
Le Chiapas qui revendique la reconnaissance de son identité, ne connaît guère d’amélioration à sa cause. Pire, l’armée nationale se déploie, en même temps que se font de plus en plus présents les paramilitaires à la solde des gros propriétaires. Corollaire, la guérilla zapatiste a de plus en plus de difficultés dans ses actions. Aujourd’hui, la situation est tendue et les élections régionales à venir font craindre de nouvelles violences à cause du risque de fraude au profit du PRI, l’actuel parti au pouvoir dans cet Etat, l’un des plus pauvres du pays.
APIC: Vous venez d’effectuer une mission d’observation, la 4ème du genre au Chiapas. Quelle est votre analyse de la situation?
Théo Buss: La situation est assez tendue depuis les dernières élections remportées par le PAN. Tout est mis en œuvre en vue d’aboutir à des confrontations. Et les manipulations sont énormes. Il y a évidemment des problèmes de tous ordres, entre autres, celui des déplacés des communes où les litiges, concernent généralement la terre et les motifs religieux.
On essaie de jouer les évangéliques contre les catholiques, les catholiques entre eux: les traditionnels contre les «samuelistes», du courant de l’ancien évêque de San Cristobal de las Casas, Mgr Samuel Ruiz. Tout cela donne lieu à des affrontements quotidiens entre les communautés.
Il existe quand même chez toutes les personnes rencontrées l’espoir d’un changement. Le nouveau président Vicente Fox qui n’entrera en fonction que le 1erdécembre 2000 focalise toutes les attentions et l’on se positionne dans l’optique d’un renouveau.
APIC: Qui avez vous rencontré durant ce séjour ?
Théo Buss: Nous avons eu un entretien avec Mgr Ruiz, toujours très actif, et avec son successeur. Nous avons en outre rencontré des membres des Eglises catholique et protestantes, des membres du gouvernement mexicain, des organisations de droits de l’homme et de l’armée. Nous avons pu toucher aussi des réalités des camps de déplacés, et des zones de conflit. Nous avons écouté et observé les uns et les autres. Il semble qu’une nouvelle amorce de dialogue est nécessaire entre les communautés catholiques et évangéliques ouvertes à l’œcuménisme. Ce dialogue avait existé dans le passé mais il a été interrompu en 1996-97, suite à des conflits locaux et chacun a rejeté la responsabilité sur l’autre.
APIC: Après les élections nationales, le pays se prépare à mettre en place les autorités régionales. Ces consultations, pourraient-elles changer quelque chose dans le vécu quotidien de la population au Chiapas?
Théo Buss: Elles changeraient peut-être quelque chose, si les candidats de l’opposition étaient élus. Mais si les candidats du PRI sont déclarés vainqueurs contre les prévisions des sondages et la tendance générale, cela révélerait des fraudes. Des conflits déjà latents pourraient éclater. Sûrement que dans ce cas, la violence redoublerait.
Aujourd’hui, des questions se posent sur le PRI. Son éclatement est même envisageable. Parce qu’au niveau national, ses propres candidats se «tirent dans les jambes» par journaux et télévisions interposés. Le parti est traversé par une crise interne qui n’épargne pas non plus le Parti de la révolution démocratique (PRD). Cette formation d’opposition de la gauche nationaliste espérait améliorer son score aux élections, mais elle a été complètement laminée. Les consultations électorales ont été une véritable victoire pour Vicente de FOX, le nouveau président élu.
Il ne faut cependant pas avoir trop d’illusions car le problème de l’armée demeure entier. Tout dernièrement elle s’est encore redéployée alors que tout le monde souhaitait qu’elle se retire. Sous prétexte de campagne de reboisement par exemple, elle manifeste sa présence alors qu’elle protège en fait le trafic de bois.
APIC: Qu’est-ce qui a alors changé depuis votre dernière mission
Théo Buss: Il y a certainement eu quelques avancées mais le chemin à parcourir reste encore long. Les autorités camouflent les bévues commises pendant les six dernières années ou mieux pendant les 71 dernières années. Elles ne contribuent pas vraiment à une détente de la situation.
Dans le domaine de la santé, par exemple, il faut se montrer plutôt partisan du PRI pour pouvoir recevoir les soins. Tout est bon pour faire du clientélisme politique. La même chose est remarquable au niveau des appuis aux programmes agraires. Dans ce domaine, il se produit un phénomène pervers: certaines communautés appelées «Municipio autonomo» qui s’étaient déclarées indépendantes et en faveur des zapatistes, ont dû renoncer à leur statut pour pouvoir bénéficier des subsides du gouvernement.
Même si chacun est maître de son vote, dans les faits, la population constatait qu’elle n’avait plus d’eau, de semences, d’engrais, et finalement bon nombre ont dû renoncer à exprimer publiquement leurs convictions. Parce que ça «ne rapporte plus rien» d’être zapatiste. L’armée zapatiste de libération nationale ne peut plus rééditer ce qu’elle avait fait le 1er janvier 1994 en occupant quatre villes de l’état du Chiappas. Car l’armée encercle toute la région.
APIC: Quel est votre sentiment après votre retour?
Théo Buss: Il se situe entre la peur et espérance.
APIC: Et que peut-on envisager pour l’avenir?
Théo Buss: Nous ferons bientôt notre rapport et nous le remettrons à nos différents partenaires ainsi qu’au gouvernement mexicain. Au début de l’année prochaine, il y aura probablement une nouvelle mission après l’investiture du nouveau président pour faire un nouveau point sur l’évolution de la situation.
La délégation, qui est rentrée en Suisse le 6 août, était composée des conseillères nationales Lucrezia Meier-Schatz (PDC) et Cécile Bühlman (PES), du Père Roland-Bernhard Trauffer, secrétaire de la Conférence des évêques suisses, et du pasteur Théo Buss, secrétaire romand de «Pain pour le Prochain». Il s’agissait de la quatrième visite d’une délégation suisse. En 1999, deux missions ont eu lieu. Cette année, une délégation s’était déjà rendue au Mexique du 18 au 29 février. (apic/ua/pr)




