Brésil: Le Brésilien José Albino de Melo croit au changement social et politique

APIC-Interview:

«La gauche peut gagner les élections municipales»

Bernard Bavaud, Agence APIC

Fribourg, 30 juillet 2000 (APIC) Les élections municipales au Brésil cet automne seront un test pour la politique néo-libérale du gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. De passage à Fribourg, José Albino de Melo, membre de la direction de la Centrale des mouvements populaires, estime que l’opposition cette fois a une chance de «gagner les élections» dans les grandes villes. Il explique aussi comment les mouvements populaires tentent à se regrouper dans des actions communes et nationales pour proposer une autre politique pour la majorité du peuple brésilien.

Invité par le mouvement romand «E-Changer» qui prépare et envoie des hommes et des femmes en Afrique et en Amérique latine dans des projets de développement, José Albino de Melo, 43 ans, originaire de l’Etat de Minas Gerais, vit à Sao Paulo. Marié, père de deux filles et d’un garçon, il a été l’un des fondateurs du Parti des travailleurs (PT) à Sao Paulo. Un parti créé lors des grandes grèves ouvrières dans les années 80. Ouvrier à cette époque dans la fabrique de montage des voitures Mercedes-Benz, il fut un membre actif du syndicat de son usine avec avec le célèbre Lula, deux fois candidat de la gauche aux dernières élections présidentielles. Il a aussi participé à la Fondation de la Centrale unique des travailleurs (CUT).

APIC: Quel est le rôle principal de la direction de la Centrale des mouvements populaires ?

J. A. de M. : Il y a au Brésil un nombre impressionnant de mouvements populaires. Proportionnel à la réalité tragique de la vie économique et sociale du pays. Nous sommes en train de souffrir une crise majeure dans laquelle la majorité des Brésiliens n’ont pas le nécessaire pour vivre décemment. Ceci principalement dans les domaines de l’habitat, de la santé, de l’éducation, des transports et des emplois. Cette situation noire – que nous pouvons vérifier à travers les chiffres des Instituts officiels de statistiques – font que beaucoup de personnes se révoltent. Pour elles, il est fini le temps d’attendre et de se croiser les bras. Elle s’organisent pour exiger des pouvoirs publics le minimum vital.

L’objectif principal du CMP est de favoriser la coordination les mouvements populaires locaux pour qu’ils deviennent une force nationale. Devant la concentration d’immenses revenus aux mains de quelques-uns et face au pouvoir politique nocif du gouvernement brésilien, il nous est apparu nécessaire de créer un mouvement fort et agissant.

Deuxième objectif: nous avons la certitude que les problèmes ne sont pas seulement sociaux. Le Brésil est un pays riche grâce à ses ressources naturelles. Mais également un pays très inégalitaire envers ses habitants. S’il n’y a pas un changement des structures politiques et économiques, la situation sociale ne changera pas. Il nous paraît capital que les mouvements populaires revendiquent ensemble leurs droits. Pour alerter l’opinion publique et un jour démonter les forces adverses qui nous écrasent.

APIC: Concrètement, quels sont les principaux mouvements nationaux dont vous amplifiez l’action?

J. A. de M. : Très actif et bien connu sur le plan international, il y a le mouvement des paysans sans terre (MST). Mais aussi la Centrale unique des travailleurs (CUT) et le mouvement des victimes de la construction de barrages hydro-électriques. Chassées de leurs terres, ces personnes réclament une juste indemnisation pour reconstruire ailleurs leur maison. Il y a aussi le mouvement des petits paysans dont les terres sont menacées par les grands propriétaires. Il y a enfin le mouvement des chrétiens dans les pastorales sociales au sein de l’Eglise catholique. Une force très importante organisée à un niveau national. A cause de leur témoignage de foi, d’espérance et de lutte au nom de l’Evangile libérateur, ces pastorales participent naturellement aux actions des autres forces revendicatives.

APIC: Donnez des exemples récents du travail de coordination du CMP

J. A. de M. : Nous avons organisé récemment deux actions principales. La première est intitulée «Le Cri des exclus». Il y a actuellement au Brésil environ 30 millions de personnes vivant avec un «réal» (monnaie brésilienne correspondant à un peu plus d’un franc suisse) par jour. Tout le monde sait qu’il existe deux Brésil. Un Brésil où un petit nombre de privilégiés vivent dans un luxe inouï. Et un deuxième Brésil où beaucoup n’ont pas le nécessaire pour vivre. Un véritable état de misère, de faim et de violence. Cette dernière provoquée d’ailleurs par l’insolente richesse de quelques-uns.

Le cri des exclus

Les mouvements populaires ont donc réussi à organiser au plan national une activité revendicative que nous appelons «Le Cri des exclus». Elle s’exprime spécialement, le 7 septembre, jour de la fête nationale brésilienne qui commémore l’indépendance du Brésil. Or nous prétendons affirmer, ce jour-là précisément, que le Brésil n’est pas encore indépendant. Car il est encore soumis aux élites riches qui nous gouvernent et des pays du Nord qui nous exploitent.

Le deuxième mouvement est «o plebiscito», à savoir l’organisation d’une votation populaire sur la dette extérieure. Une dette immorale parce que déjà payée plusieurs fois par le sacrifice du peuple brésilien. En avril de l’an dernier, un Tribunal à Rio de Janeiro, avec la présence de plusieurs invités internationaux, a fait le même constat et a condamné la dette extérieure. Un problème qui concerne beaucoup d’autres pays de la planète.

Consultation populaire

Nous avons donc commencé tout un processus de mobilisation pour que le peuple brésilien puisse se déterminer par un vote significatif sur la légitimité ou non de cette dette extérieure. Il faut que la population puisse dire si elle accepte ou non cette charge sur ses épaules. Du 2 au 7 septembre de cette année, nous prétendons recueillir les votes. Nous avons demandé au Sénat fédéral pour que le Congrès (Chambre des députés fédéraux) organise cette consultation populaire. Mais la majorité des députés et des sénateurs ne sont les représentants des travailleurs. La majorité d’entre eux ont refusé d’entrer en matière. Voilà pourquoi nous avons décidé d’organiser, avec tous les mouvements populaires du pays, cette consultation auprès de la population.

APIC: Le 1er octobre de l’an 2000, des élections municipales vont avoir lieu dans tout le Brésil. Allez-vous entrer en campagne?

J. A. de M. : Il est de bon ton de dire que le Brésil est un pays démocratique parce que tous les deux ans maintenant, il y a des élections nationales. Or nous constatons chaque jour davantage que notre pays n’est pas démocratique, car 1% de la population détient 53% de toute la richesse nationale. Il y aura cet automne les élections municipales. Nous ne sommes pas naïfs. Il est clair que les élections ne sont pas la solution miracle aux problèmes politiques et économiques du Brésil. Les mouvements populaires vont participer pourtant activement à ces élections pour éélire, si possible, la majorité des maires et des conseillers municipaux qui nous prennent au sérieux. Pour faire avancer la conquête d’une véritable démocratie. Toute élection chez nous est encore dominée malheureusement par le pouvoir économique. Celui qui a de l’argent, grâce à la publicité, a plus de possibilités d’être élu. Nous n’avons donc pas au départ des conditions égales de gagner.

Les futures élections vont pourtant signifier le renforcement de la conscience citoyenne du peuple brésilien. Cette conscience est en train de croître, peu à peu. Les auteurs des plus grands scandales d’actes de corruption dans mon pays sont des sénateurs, des députés, des gouverneurs et des maires. Certains ont déjà perdu leur mandat du fait qu’ils ont volé l’argent publique. La population en a marre! Elle commence à voter pour ceux qui sont honnêtes.

APIC: Le CMP appuie-t-il un parti de gauche ou des candidats officiellement ?

J. A. de M. : Non, nous n’appuyons pas officiellement un parti ni des candidats Notre premier rôle consiste à aider les Brésiliens à choisir librement le candidat qui convient à l’heure actuelle. Nous travaillons à partir de valeurs et de principes. Nous croyons qu’une personne acceptant ces valeurs, va normalement choisir un parti sérieux. Qui a le meilleur programme (encore que les promesses, en période électorale, sont toujours merveilleuses dans tous les partis, qu’ils soient de droite ou de gauche !). Mais enfin, il y a quand même la possibilité de choisir une ligne politique et des candidats qui ont fait leurs preuves. Bien sûr, les partis de gauche ont notre préférence. Je suis d’ailleurs membre fondateur du Parti des travailleurs (PT) et ce parti a des objectifs définis. Comme militant, il est clair que je vais travailler pour les candidats du PT. Mais comme dirigeant de CMP, notre proposition va au delà des élections. Comme mouvement, nous ne devons pas être la courroie de transmission d’un parti ni faire la campagne électorale des partis de gauche. Encore que dans le concret , il n’est pas toujours facile de faire ces distinctions.

APIC: Les partis de gauche brésiliens peuvent-ils «gagner les élections» municipales? Ou vont-ils, comme lors des dernières élections présidentielles, seulement égratigner la ligne du président Fernando Henrique Cardoso?

J. A. de M. : (En riant) «Je crois et j’espère que cette fois nous allons l’égratigner sérieusement et le vaincre! Le PT, aujourd’hui est le plus grand parti de gauche au Brésil. Ses dirigeants et ses parlementaires ne sont pas mêlés à aucun scandale de corruption. Cela nous donne une certaine crédibilité. Ce parti est majoritaire dans deux Etats, dont l’important Rio Grande do Sul. Il administre 100 mairies de grandes villes, a cinq représentants au Sénat, une soixantaine de députés fédéraux et plus de 1’500 conseillers municipaux. En union avec d’autres partis de gauche, pour allons former un front électoral pour gagner les principales mairies du pays. Et peut-être élire en 2002 le prochain président de la République. Je ne suis pas un rêveur optimiste. Mais je fais une prévision réaliste confirmée par d’autres observateurs de la vie politique brésilienne.

APIC: Comment voyez-vous la place de l’Eglise catholique brésilienne dans ce désir de transformation politique et sociale?

J. A. de M. : La situation politique actuelle du Brésil est différente de celle de la dictature militaire. Aujourd’hui les travailleurs ont leurs propres organisations et ont conquis une autonomie souhaitable vis à vis de l’Eglise. Notre reconnaissance va aux membres de l’Eglise catholique progressiste qui a suscité cette prise de conscience politique et a permis cette autonomie. Même si, malheureusement, la majorité des évêques choisis ces dernières années par Rome sont très conservateurs, il faut reconnaître pourtant que la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) a démontré son engagement envers les questions sociales. Cet engagement est fondamental et décisif pour fortifier notre travail. Nous ne pouvons nier certes, qu’il existe quelques éévêques qui travaillent contre nous. Mais cela n’est pas une exclusivité du Brésil. Cela existe aussi dans d’autres pays.

APIC: Vous connaissez bien et vous êtes l’ami du dominicain frei Betto. Est-il lié à votre mouvement comme assistant théologique?

J. A. de M. : Je connaissais Betto de réputation depuis longtemps. Bien qu’issu d’une famille de classe moyenne de Minas Gerais, ce religieux a été conséquent avec l’Evangile. Il a été envoyé en prison durant plusieurs années par la dictature militaire. Je l’ai rencontré pour la première fois en 1978, à Sao Bernardo do Campo, une ville périphérique de la grande métropole de Sao Paulo, où se trouvent concentrées les plus grandes industries de la métallurgie et les fabriques de montage des voitures de Mercedes-Benz, Ford et Volkswagen. Frei Betto a eu une présence très importante parmi nous, comme symbole d’une Eglise engagée en faveur des opprimés pour leur libération.

En 1978-1980, vint une période où les travailleurs sont descendus dans la rue en énonçant la situation d’oppression et les conditions de travail indignes dans les fabriques et les usines. L’Eglise catholique a pris alors une position favorable et décisive à cette lutte des ouvriers en ouvrant même des églises pour des réunions de grévistes. A cette époque, je travaillais comme ouvrier à la fabrique Mercedes-Benz. Frei Betto nous a aidés à réfléchir à l’importance de la classe ouvrière dans l’Eglise et l’importance des chrétiens dans la lutte des travailleurs. Sans aucune envie de créer des syndicats chrétiens ou des partis politiques chrétiens. Mais en souhaitant que ces chrétiens soient le ferment dans la masse avec tous les autres ouvriers.

Frei Betto, dès cette époque, collabore avec nous. Il est une frère aîné qui nous conseille et que nous conseillons! Il n’a pas de responsabilité directe dans la direction de la Centrale des mouvements populaires. Il est invité à donner des cours de formation, à nous faire réfléchir sur l’actualité sociale et politique et sur l’importance des luttes populaires. Pour nourrir notre certitude qu’il y a partout dans le monde des hommes et des femmes qui se lèvent pour bâtir une société nouvelle.

Comment avez-vous vécu ce contact avec les futurs volontaires d’E-Changer, au stage du Bouveret, qui se préparent à vivre quelques années dans les pays d’Amérique latine? Quelles conclusions tirez-vous de cet échange?

J. A. de M. : La Suisse, comme l’Europe en général, a eu des siècles d’histoire pour se construire. Le Brésil commémore cette année «les 500 ans de l’invasion de nos terres par les Portugais» alors que l’élite bourgeoise parle, elle, «des 500 ans de la découverte du Brésil». J’ai rencontré en Suisse un pays magnifique en paysages et un niveau de vie élevé pour la majorité de la population. Mais on trouve aussi des personnes qui dénoncent la politique néo-libérale inspirée et dirigée par les Etats-Unis.

Au Bouvert, j’ai rencontré des hommes et des femmes très réceptifs, des amis. J’ai travaillé dans ce stage avec des personnes qui ont déjà pris la décision de se solidariser avec d’autres peuples. Ce sont des personnes aptes à écouter nos luttes et nos espérances. Je peux dire que je suis heureux d’être venu. Cela me fait du bien de savoir qu’il est possible, malgré la distance, de chercher ensemble des objectifs pour bâtir une société plus égalitaire. Je suis heureux d’avoir fait le voyage. Cela m’a donné la démonstration que ce monde injuste n’est pas une fatalité immuable. Ce monde est injuste à cause de la vanité, de la cupidité de quelques-uns enrichis par la spéculation financière. Mais ils ne seront pas définitivement les maîtres de l’histoire!. Je rentre chez moi confiant, car il est possible de changer ce monde pour les générations futures. (apic/ba)

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