Brésil: Le Brésilien José Albino de Melo croit au changement social et politique
APIC-Interview:
«La gauche peut gagner les élections municipales»
Bernard Bavaud, Agence APIC
Fribourg, 30 juillet 2000 (APIC) Les élections municipales au Brésil cet automne seront un test pour la politique néo-libérale du gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. De passage à Fribourg, José Albino de Melo, membre de la direction de la Centrale des mouvements populaires, estime que l’opposition cette fois a une chance de «gagner les élections» dans les grandes villes. Il explique aussi comment les mouvements populaires tentent à se regrouper dans des actions communes et nationales pour proposer une autre politique pour la majorité du peuple brésilien.
Invité par le mouvement romand «E-Changer» qui prépare et envoie des hommes et des femmes en Afrique et en Amérique latine dans des projets de développement, José Albino de Melo, 43 ans, originaire de l’Etat de Minas Gerais, vit à Sao Paulo. Marié, père de deux filles et d’un garçon, il a été l’un des fondateurs du Parti des travailleurs (PT) à Sao Paulo. Un parti créé lors des grandes grèves ouvrières dans les années 80. Ouvrier à cette époque dans la fabrique de montage des voitures Mercedes-Benz, il fut un membre actif du syndicat de son usine avec avec le célèbre Lula, deux fois candidat de la gauche aux dernières élections présidentielles. Il a aussi participé à la Fondation de la Centrale unique des travailleurs (CUT).
APIC: Quel est le rôle principal de la direction de la Centrale des mouvements populaires ?
J. A. de M. : Il y a au Brésil un nombre impressionnant de mouvements populaires. Proportionnel à la réalité tragique de la vie économique et sociale du pays. Nous sommes en train de souffrir une crise majeure dans laquelle la majorité des Brésiliens n’ont pas le nécessaire pour vivre décemment. Ceci principalement dans les domaines de l’habitat, de la santé, de l’éducation, des transports et des emplois. Cette situation noire – que nous pouvons vérifier à travers les chiffres des Instituts officiels de statistiques – font que beaucoup de personnes se révoltent. Pour elles, il est fini le temps d’attendre et de se croiser les bras. Elle s’organisent pour exiger des pouvoirs publics le minimum vital.
L’objectif principal du CMP est de favoriser la coordination les mouvements populaires locaux pour qu’ils deviennent une force nationale. Devant la concentration d’immenses revenus aux mains de quelques-uns et face au pouvoir politique nocif du gouvernement brésilien, il nous est apparu nécessaire de créer un mouvement fort et agissant.
Deuxième objectif: nous avons la certitude que les problèmes ne sont pas seulement sociaux. Le Brésil est un pays riche grâce à ses ressources naturelles. Mais également un pays très inégalitaire envers ses habitants. S’il n’y a pas un changement des structures politiques et économiques, la situation sociale ne changera pas. Il nous paraît capital que les mouvements populaires revendiquent ensemble leurs droits. Pour alerter l’opinion publique et un jour démonter les forces adverses qui nous écrasent.
APIC: Concrètement, quels sont les principaux mouvements nationaux dont vous amplifiez l’action?
J. A. de M. : Très actif et bien connu sur le plan international, il y a le mouvement des paysans sans terre (MST). Mais aussi la Centrale unique des travailleurs (CUT) et le mouvement des victimes de la construction de barrages hydro-électriques. Chassées de leurs terres, ces personnes réclament une juste indemnisation pour reconstruire ailleurs leur maison. Il y a aussi le mouvement des petits paysans dont les terres sont menacées par les grands propriétaires. Il y a enfin le mouvement des chrétiens dans les pastorales sociales au sein de l’Eglise catholique. Une force très importante organisée à un niveau national. A cause de leur témoignage de foi, d’espérance et de lutte au nom de l’Evangile libérateur, ces pastorales participent naturellement aux actions des autres forces revendicatives.
APIC: Donnez des exemples récents du travail de coordination du CMP
J. A. de M. : Nous avons organisé récemment deux actions principales. La première est intitulée «Le Cri des exclus». Il y a actuellement au Brésil environ 30 millions de personnes vivant avec un «réal» (monnaie brésilienne correspondant à un peu plus d’un franc suisse) par jour. Tout le monde sait qu’il existe deux Brésil. Un Brésil où un petit nombre de privilégiés vivent dans un luxe inouï. Et un deuxième Brésil où beaucoup n’ont pas le nécessaire pour vivre. Un véritable état de misère, de faim et de violence. Cette dernière provoquée d’ailleurs par l’insolente richesse de quelques-uns.
Le cri des exclus
Les mouvements populaires ont donc réussi à organiser au plan national une activité revendicative que nous appelons «Le Cri des exclus». Elle s’exprime spécialement, le 7 septembre, jour de la fête nationale brésilienne qui commémore l’indépendance du Brésil. Or nous prétendons affirmer, ce jour-là précisément, que le Brésil n’est pas encore indépendant. Car il est encore soumis aux élites riches qui nous gouvernent et des pays du Nord qui nous exploitent.
Le deuxième mouvement est «o plebiscito», à savoir l’organisation d’une votation populaire sur la dette extérieure. Une dette immorale parce que déjà payée plusieurs fois par le sacrifice du peuple brésilien. En avril de l’an dernier, un Tribunal à Rio de Janeiro, avec la présence de plusieurs invités internationaux, a fait le même constat et a condamné la dette extérieure. Un problème qui concerne beaucoup d’autres pays de la planète.
Consultation populaire
Nous avons donc commencé tout un processus de mobilisation pour que le peuple brésilien puisse se déterminer par un vote significatif sur la légitimité ou non de cette dette extérieure. Il faut que la population puisse dire si elle accepte ou non cette charge sur ses épaules. Du 2 au 7 septembre de cette année, nous prétendons recueillir les votes. Nous avons demandé au Sénat fédéral pour que le Congrès (Chambre des députés fédéraux) organise cette consultation populaire. Mais la majorité des députés et des sénateurs ne sont les représentants des travailleurs. La majorité d’entre eux ont refusé d’entrer en matière. Voilà pourquoi nous avons décidé d’organiser, avec tous les mouvements populaires du pays, cette consultation auprès de la population.
APIC: Le 1er octobre de l’an 2000, des élections municipales vont avoir lieu dans tout le Brésil. Allez-vous entrer en campagne?
J. A. de M. : Il est de bon ton de dire que le Brésil est un pays démocratique parce que tous les deux ans maintenant, il y a des élections nationales. Or nous constatons chaque jour davantage que notre pays n’est pas démocratique, car 1% de la population détient 53% de toute la richesse nationale. Il y aura cet automne les élections municipales. Nous ne sommes pas naïfs. Il est clair que les élections ne sont pas la solution miracle aux problèmes politiques et économiques du Brésil. Les mouvements populaires vont participer pourtant activement à ces élections pour éélire, si possible, la majorité des maires et des conseillers municipaux qui nous prennent au sérieux. Pour faire avancer la conquête d’une véritable démocratie. Toute élection chez nous est encore dominée malheureusement par le pouvoir économique. Celui qui a de l’argent, grâce à la publicité, a plus de possibilités d’être élu. Nous n’avons donc pas au départ des conditions égales de gagner.
Les futures élections vont pourtant signifier le renforcement de la conscience citoyenne du peuple brésilien. Cette conscience est en train de croître, peu à peu. Les auteurs des plus grands scandales d’actes de corruption dans mon pays sont des sénateurs, des députés, des gouverneurs et des maires. Certains ont déjà perdu leur mandat du fait qu’ils ont volé l’argent publique. La population en a marre! Elle commence à voter pour ceux qui sont honnêtes.
APIC: Le CMP appuie-t-il un parti de gauche ou des candidats officiellement ?
J. A. de M. : Non, nous n’appuyons pas officiellement un parti ni des candidats Notre premier rôle consiste à aider les Brésiliens à choisir librement le candidat qui convient à l’heure actuelle. Nous travaillons à partir de valeurs et de principes. Nous croyons qu’une personne acceptant ces valeurs, va normalement choisir un parti sérieux. Qui a le meilleur programme (encore que les promesses, en période électorale, sont toujours merveilleuses dans tous les partis, qu’ils soient de droite ou de gauche !). Mais enfin, il y a quand même la possibilité de choisir une ligne politique et des candidats qui ont fait leurs preuves. Bien sûr, les partis de gauche ont notre préférence. Je suis d’ailleurs membre fondateur du Parti des travailleurs (PT) et ce parti a des objectifs définis. Comme militant, il est clair que je vais travailler pour les candidats du PT. Mais comme dirigeant de CMP, notre proposition va au delà des élections. Comme mouvement, nous ne devons pas être la courroie de transmission d’un parti ni faire la campagne électorale des partis de gauche. Encore que dans le concret , il n’est pas toujours facile de faire ces distinctions.
APIC: Les partis de gauche brésiliens peuvent-ils «gagner les élections» municipales? Ou vont-ils, comme lors des dernières élections présidentielles, seulement égratigner la ligne du président Fernando Henrique Cardoso?
J. A. de M. : (En riant) «Je crois et j’espère que cette fois nous allons l’égratigner sérieusement et le vaincre! Le PT, aujourd’hui est le plus grand parti de gauche au Brésil. Ses dirigeants et ses parlementaires ne sont pas mêlés à aucun scandale de corruption. Cela nous donne une certaine crédibilité. Ce parti est majoritaire dans deux Etats, dont l’important Rio Grande do Sul. Il administre 100 mairies de grandes villes, a cinq représentants au Sénat, une soixantaine de députés fédéraux et plus de 1’500 conseillers municipaux. En union avec d’autres partis de gauche, pour allons former un front électoral pour gagner les principales mairies du pays. Et peut-être élire en 2002 le prochain président de la République. Je ne suis pas un rêveur optimiste. Mais je fais une prévision réaliste confirmée par d’autres observateurs de la vie politique brésilienne.
APIC: Comment voyez-vous la place de l’Eglise catholique brésilienne dans ce désir de transformation politique et sociale?
J. A. de M. : La situation politique actuelle du Brésil est différente de celle de la dictature militaire. Aujourd’hui les travailleurs ont leurs propres organisations et ont conquis une autonomie souhaitable vis à vis de l’Eglise. Notre reconnaissance va aux membres de l’Eglise catholique progressiste qui a suscité cette prise de conscience politique et a permis cette autonomie. Même si, malheureusement, la majorité des évêques choisis ces dernières années par Rome sont très conservateurs, il faut reconnaître pourtant que la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) a démontré son engagement envers les questions sociales. Cet engagement est fondamental et décisif pour fortifier notre travail. Nous ne pouvons nier certes, qu’il existe quelques éévêques qui travaillent contre nous. Mais cela n’est pas une exclusivité du Brésil. Cela existe aussi dans d’autres pays.
APIC: Vous connaissez bien et vous êtes l’ami du dominicain frei Betto. Est-il lié à votre mouvement comme assistant théologique?
J. A. de M. : Je connaissais Betto de réputation depuis longtemps. Bien qu’issu d’une famille de classe moyenne de Minas Gerais, ce religieux a été conséquent avec l’Evangile. Il a été envoyé en prison durant plusieurs années par la dictature militaire. Je l’ai rencontré pour la première fois en 1978, à Sao Bernardo do Campo, une ville périphérique de la grande métropole de Sao Paulo, où se trouvent concentrées les plus grandes industries de la métallurgie et les fabriques de montage des voitures de Mercedes-Benz, Ford et Volkswagen. Frei Betto a eu une présence très importante parmi nous, comme symbole d’une Eglise engagée en faveur des opprimés pour leur libération.
En 1978-1980, vint une période où les travailleurs sont descendus dans la rue en énonçant la situation d’oppression et les conditions de travail indignes dans les fabriques et les usines. L’Eglise catholique a pris alors une position favorable et décisive à cette lutte des ouvriers en ouvrant même des églises pour des réunions de grévistes. A cette époque, je travaillais comme ouvrier à la fabrique Mercedes-Benz. Frei Betto nous a aidés à réfléchir à l’importance de la classe ouvrière dans l’Eglise et l’importance des chrétiens dans la lutte des travailleurs. Sans aucune envie de créer des syndicats chrétiens ou des partis politiques chrétiens. Mais en souhaitant que ces chrétiens soient le ferment dans la masse avec tous les autres ouvriers.
Frei Betto, dès cette époque, collabore avec nous. Il est une frère aîné qui nous conseille et que nous conseillons! Il n’a pas de responsabilité directe dans la direction de la Centrale des mouvements populaires. Il est invité à donner des cours de formation, à nous faire réfléchir sur l’actualité sociale et politique et sur l’importance des luttes populaires. Pour nourrir notre certitude qu’il y a partout dans le monde des hommes et des femmes qui se lèvent pour bâtir une société nouvelle.
Comment avez-vous vécu ce contact avec les futurs volontaires d’E-Changer, au stage du Bouveret, qui se préparent à vivre quelques années dans les pays d’Amérique latine? Quelles conclusions tirez-vous de cet échange?
J. A. de M. : La Suisse, comme l’Europe en général, a eu des siècles d’histoire pour se construire. Le Brésil commémore cette année «les 500 ans de l’invasion de nos terres par les Portugais» alors que l’élite bourgeoise parle, elle, «des 500 ans de la découverte du Brésil». J’ai rencontré en Suisse un pays magnifique en paysages et un niveau de vie élevé pour la majorité de la population. Mais on trouve aussi des personnes qui dénoncent la politique néo-libérale inspirée et dirigée par les Etats-Unis.
Au Bouvert, j’ai rencontré des hommes et des femmes très réceptifs, des amis. J’ai travaillé dans ce stage avec des personnes qui ont déjà pris la décision de se solidariser avec d’autres peuples. Ce sont des personnes aptes à écouter nos luttes et nos espérances. Je peux dire que je suis heureux d’être venu. Cela me fait du bien de savoir qu’il est possible, malgré la distance, de chercher ensemble des objectifs pour bâtir une société plus égalitaire. Je suis heureux d’avoir fait le voyage. Cela m’a donné la démonstration que ce monde injuste n’est pas une fatalité immuable. Ce monde est injuste à cause de la vanité, de la cupidité de quelques-uns enrichis par la spéculation financière. Mais ils ne seront pas définitivement les maîtres de l’histoire!. Je rentre chez moi confiant, car il est possible de changer ce monde pour les générations futures. (apic/ba)
APIC – INTERVIEW
Le témoignage de H. El Mountacir, auteur de «Les enfants des sectes»
Quand l’incroyable
dispute la palme à l’odieux
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Viol et sévices corporels sont parfois monnaie courante dans l’univers des
sectes en Suisse, en France ou ailleurs, où «l’incroyable dispute la palme
à l’odieux». Pour la première fois, un livre, «Les enfants des sectes», révèle le drame quotidien que vivent malgré eux les enfants des adeptes de
sectes. Chargée d’études à l’Union Nationale des Associations de Défense
des Familles et de l’Individu (UNADFI), à Paris, Hayat El Mountacir, une
française d’origine marocaine, âgée de 41 ans, lève le voile sur les violations des droits de l’enfant. Sur les atteintes à leur dignité. Notre interview.
Pratiques et endoctrinement, chers à la Scientologie, à la secte Moon,
aux témoins de Jéhovah, aux disciples de Raël ou aux dévôts de Krishna, y
sont décortiqués. L’auteur démonte le mécanisme des sectes, leur rôle néfaste sur la famille et sur l’enfant, véritablement jetés dans les griffes de
gourous à l’ego surdimensionné, toujours prête à exploiter les désarrois
ici et là. A donner «clé en main» la solution du bonheur.
Volonté de détruire le noyau familial pour les unes, doctrine sanitaire
désastreuse et pratique scandaleuse de la sous-alimentation pour les autres, ou encore violence corporelle voire sexuelle… C’est pour ces enfants de «l’obscurité et du silence» que l’auteure a écrit ce livre. Elle
dénonce. Et s’interroge… sur le laxisme des autorités en la matière. Plus
que jamais, dit-elle, il nous faut recourir au «devoir d’ingérence», dès
lors que la liberté et l’intégrité de la personne sont en jeu.
H. El Mountacir: Mon objectif? A travers ce livre, j’ai voulu dire: Voilà ce qui se passe, pour tenter de briser le mur du silence. Jusqu’à présent, on a consacré des livres souvent événementiels et très factuels sur
le phénomène des sectes. Mais il n’y a pas d’analyse sur le véritable
fonctionnement de l’intérieur. J’ai pensé qu’il fallait le faire, en mettant en évidence le problème des enfants doublement victimes: dans leur
corps à cause des violences, et dans leur esprit par les confusions qu’entraîne l’endoctrinement. Avec pour fil conducteur la Convention des Nations
Unies relative aux droits de l’enfant, je me suis attachée à démontrer combien les traitements subis par des enfants de parents adeptes de sectes
sont des atteintes flagrantes à leurs droits. Il était urgent de révéler la
lente destruction physique, psychologique et morale à laquelle les conduit
inéluctablement leur présence dans de nombreux groupes sectaires. Derrière
les masques des sectes, des innocents sont lentement broyés au nom du tribut à payer pour le triomphe de quelques gourous psychopathes.
APIC: Vous dénoncez des pratiques scandaleuses voire odieuses. Comment
avez-vous mené vos recherches. Sans doute vous appuyez-vous sur des bases
solides?
H. El Mountacir: Solides, oui… J’ajoute que le livre sorti en France
il y a trois mois n’a pas souffert de la moindre contestation des milieux
visés. L’ouvrage m’a «coûté» trois ans de travail. Il est le fruit d’une
lente maturation théorique et pratique. Par mon travail à l’UNADFI, je dispose d’une importante documentation. Or il faut savoir que les sectes disposent de papiers destinés au grand public, mais aussi et surtout de
données à usage interne, pour les responsables. J’ai eu la chance de pouvoir travailler sur ces informations internes, de les analyser. Je me suis
également basée sur les témoignages: de familles dont les enfants ont rejoint une ou l’autre secte, de grands-parents inquiets parce qu’on a soustrait de leur vue des petits-fils envoyés dans l’un ou l’autre centre d’endoctrinement en Inde, en Italie, en France ou ailleurs, d’ex-adeptes aussi.
APIC: Tous les témoignages ne sont pourtant pas fiables. Des dérapages
et des exagérations sont possibles…
H. El Mountacir: Pour qu’on puisse affirmer que dans tel ou tel groupe
il y a un grave problème, au niveau de la destruction de la famille ou de
sévices corporels sur les enfants, par exemple, nous disposons de plusieurs
témoignages de personnes, en France, en Suisse ou ailleurs dans le monde. A
partir des documents internes et des témoignages, j’ai essayé de voir en
quoi telle théorie prônée par une secte est mise en pratique. Mon livre est
ainsi fait qu’à de longs extraits tirés de documents succèdent un ou plusieurs témoignages. A l’UNADFI, nous travailons sur plus de 1’000 groupes,
dont 200 sont considérés comme sectaires. J’ai choisi de dénoncer l’action
dangereuse d’une dizaine d’entre eux par rapport à la famille et à l’enfant, parce que sur ceux-là, j’ai reçu beaucoup d’appels. Ce qui ne veut
pas dire que les autres groupes ne sont pas nuisibles.
APIC: La famille et les atteintes à l’intégrité de l’enfant reviennent
comme des leitmotive dans votre livre. La secte, par rapport à la famille,
c’est quoi?
H. El Mountacir: L’anti-famille. La famille devient un cadre que la secte s’approprie et utilise pour sa propre finalité. La logique affective à
la base du choix d’une vie commune est évacuée au profit de la logique du
gourou. Dans le mouvement Raëlien, l’adepte doit s’auto-programmer en refusant la logique affective. La secte va gérer la vie intime et psycho-affective de l’adepte dans une finalité manipulatrice… Dans certaines sectes Moon, Sahaja Yoga, Krishna, notamment -, les gourous marient parfois les
adeptes. Chez Moon, la consommation du mariage est conditionnée par le nombre d’adeptes recrutés par les futurs époux. Certaines sectes donnent une
nouvelle interprétation de la notion de la famille. En détruisant pour
l’individu tous les repères socio-culturels. Dans le groupe Sahaja Yoga,
le gourou est une femme auto-dénommée «Mère divine». Elle est symboliquement la mère et le père de tous… y compris des fils et des filles des
adeptes. Tout, en réalité, est créé pour destabiliser l’enfant. La famille
devient pour la secte un moyen de diffusion de la doctrine. Et par rapport
à l’enfant, la famille est un laboratoire pour fabriquer des êtres «parfaits» au regard de la doctrine. Cette vision totalitaire de l’homme nouveau questionne sur les dérives eugénistes.
APIC: En quoi se traduisent les violations des droits de l’enfant, dont
les exemples abondent dans votre livre?
H. El Mountacir: Par des atteintes affectives, intellectuelles et physiques. Dans certaines sectes, les relations affectives avec les parents biologiques sont réduites au miminim. Chez les dévôts de Krishna, les enfants
sont envoyés en Ashram, en Italie, par exemple, ou en Inde, séparés des parents. C’est notamment le cas d’enfants suisses. Il faut savoir que nombre
d’enfants sont ainsi déscolarisés pour les besoins de l’endoctrinement des
sectes. La secte Sahaja Yoga envoie dès l’âge de 6 ans les gosses en Inde.
Lorsqu’ils se rebellent à l’adolescence, les jeunes sont confiés à d’autres
adultes de la communauté. Dans la secte Moon, les enfants sont séparés des
parents, pour les «protéger d’un monde impur».
En Scientologie, les enfants fréquentent en principe l’école publique ou
privée. Même si souvent, on les envoie à l’»Ecole de l’éveil». Mais ils
suivent des cours de scientologie après la classe et sont progressivement
préparés à intégrer le langage et les enseignements de la secte. A Clearwater, aux Etats-Unis, les enfants sont scolarisés dans l’école du groupe.
Une jeune fille de 11 ans témoigne sur le travail à fournir: du lundi au
vendredi, dès la classe terminée jusqu’à 22h30, le samedi de 12 heures à
22h30 une semaine sur deux, le dimanche de 8 heures du matin à 22h30. On le
constate, les sectes profitent parfois des dispositions juridiques permettant la déscolarisation pour marginaliser les enfants. Quant à Raël, il
propose de faire passer des tests aux enfants à 5 ans à la maternelle et à
12 ans à l’entrée en secondaire, afin d’en extraire les génies en herbe et
les surdoués. La méditation sensuelle est l’un des axes centraux de la doctrine raëlienne.
APIC: C’est la démission des parents. Et même de la société…
H. El Mountacir: Oui. Dans les sectes, l’intégrité physique de l’enfant,
à des degrés divers, n’est pas respectée. Cela va de la maltraitance physique au refus du droit à la santé – c’est notamment le cas chez les Témoins
de Jéhovah -, en passant par l’exploitation sexuelle. A la Citadelle, les
enfants sont battus pour en «chasser les démons». Cet acte est accompagné
par la lecture de versets. Tout aussi significatif est le cas d’Ecovie qui
allie pour ses adeptes la malnutrition à de mauvaises conditions d’hygiène,
qui provoquent des maladies infectieuses. Dans les sectes, le gourou codifie la violence faite aux enfants et induit le comportement de la famille
qui obéit à ses directives. A travers les actes violents dirigés contre les
gosses, le gourou contrôle l’émotion des parents. Ceux-ci ne se révoltent
pas. Même, ils y participent pour prouver leur adhésion passive et totale à
la secte.
APIC: Vous évoquez des violences… allant jusqu’au viol parfois…
H. El Mountacir: Chez les raëliens, le châtiment corporel est souhaité
depuis le plus jeune âge, sous prétexte de respecter la tranquillité des
adultes. Plus grave, le mouvement, qui milite pour la liberté sexuelle des
enfants, ne fait pas la nuance entre adultes et parents… Et les relations
équivoques entre parents et enfants sont entretenues. Quant au fondateur de
La Famille (Les enfants de Dieu), Moïse David, il a trouvé une justification dans la Bible pour inscrire dans la réalité ses propres fantasmes.. Il
a exercé son droit de cuissage sur les enfants de ses adeptes et jusqu’au
sein de sa propre famille. Sans oublier ses «fidèles»… et avec un penchant pour le sadisme, qui plus est. Dans certains cas, les enfants assistent aux pratiques sexuelles des parents. Dans d’autres, les relations entre enfants sont favorisées…. lorsque ça n’est pas l’inceste.
APIC: La croissance des sectes dans le monde occidental est une réalité.
Quel but poursuivent-elles, avec quels discours?
H. El Mountacir: Les sectes, avec leur organisation pyramidale, proposent le bonheur «clé en main»… La pratique de l’ésotérisme vise à découvrir le surhomme qui sommeil quelque part en nous. La secte va justement
faire miroiter un peu de miracle. En flattant l’individu, en lui disant au
départ qu’il est le meilleur. En fait, les sectes font leur le questionnement qu’opère l’individu sur lui-même. Elles s’y engouffrent en donnant des
réponses rapides à ses problèmes existentiels. En disant: «Ne réfléchissez
plus: on le fait à votre place». Les sectes exploitent le désarroi des individus dans la société d’aujourd’hui et jouent sur l’angoisse. Elles ont
trouvé là un créneau très important. Il faut croire et expérimenter,
disent-elles. Ce stade de l’expérimentation correspond à notre société rationnelle. Et c’est en cela que les sectes récupèrent le côté rationnel de
nos sociétés, non pas dans une finalité libératrice, mais «manipulatoire».
APIC: Combien de Guyana, de Waco, de Cheiry et Salvan la société devrat-elle encore vivre avant que les mesures qui s’imposent ne soient prises.
On s’étonne du laxisme des autorisés face aux sectes, puissantes financièrement et politiquement?
H. El Mountacir: Les sectes, c’est vrai, sont puissantes politiquement
et financièrement. Elles ont du reste leurs comptes en banque en Suisse et
au Liechtenstein, notamment. Politiquement, elles arpentent les lieux où se
prennent les décisions… Au Conseil de l’Europe, au Parlement européen,
par exemple. On envoie des dossiers bien ficelés juridiquement, avec l’aide
d’avocats sûrs et bien payés. Il est clair qu’il faut respecter la liberté
de conscience, la liberté religieuse. Mais dans une certaine limite et dans
la mesure où elle ne porte pas atteinte à la dignité humaine. Le problème
n’est pas simple à résoudre. Vu au niveau international, seule la liberté
religieuse est prise en compte. Et cette notion est en passe de prendre le
pas sur les libertés individuelles. Ce qui fait que les agissements attentatoires aux droits de l’homme par les groupes sectaires relèvent du droit
commun. Or pour saisir la justice, il faut une infraction. Mais tout se
passe à l’abri des regards, dans le secret. Et comme les enfants sont «protégés» par les parents… et que ceux-ci sont soumis aux gourous!
Au Tessin, un père avait réussi à soustraire son fils aux dévôts de
Krishna. Conseillé par la secte, le fils est parti la rejoindre. Les parents ont fait procès, qu’ils ont perdu. Le tribunal a invoqué la liberté
d’adhérer à la religion de son choix. En 1993, la Cour européenne de Justice a donné tort à un tribunal autrichien, qui avait confié la garde d’un
enfant au père dans le cadre d’un divorce. Motif: atteinte à la liberté religieuse réclamée par l’épouse adepte des Témoins de Jéhovah. Les exmples
pourraient se multiplier… toujours au détriment de l’enfant. (apic/pierre
rottet)
ENCADRE
Hayat El Mountacir a fait ses études supérieures à l’Université de Paris. Elle est titulaire d’une maîtrise de Sciences politiques et d’un diplôme d’Etude approfondie en «système et structures politiques. (apic/pr)
«Les enfants des sectes», 366 pages, paru chez Fayard



