APIC – Interview
« Jörg Haider ne sera jamais chancelier, le prix serait trop élevé ! »
Jacques Berset, agence APIC
Split/Vienne, 2 mai 2000 (APIC) « Pour les Autrichiens, c’est devenu clair: Jörg Haider ne sera jamais chancelier, le prix en serait trop élevé », a déclaré à l’APIC l’ancien vice-chancelier démocrate-chrétien autrichien Erhard Busek. Chargé par le gouvernement autrichien du dossier de l’élargissement de l’Union européenne, lui-même Européen convaincu, E. Busek se dit profondément déçu de la manière dont les 14 autres membres de l’UE ont mis l’Autriche au ban de l’Union: « d’emblée… sans l’avoir même entendue! »
Hôte de l’Union catholique internationale de la presse (UCIP), dont le Conseil a siégé à Trogir, près de Split (Croatie) du 25 au 30 avril, l’ancien ministre autrichien a esquissé devant une cinquantaine de journalistes du monde entier l’avenir du continent européen 10 ans après la chute du Mur de Berlin. Soulignant que la culture est la base de l’Europe, Erhard Busek déplore que l’UE ne parle en ce moment que de monnaie unique, de vaches folles, de chômage et de nouvelles technologies, d’immigration et de sécurité. « La culture est là seulement pour les expositions, les festivals ou le tourisme. C’est dommage, quand on sait le rôle que la culture a à jouer dans la nouvelle Europe. »
APIC: L’Europe se préoccupe aussi des valeurs communes, quand elle réagit contre la présence de l’extrême-droite dans le gouvernement autrichien… Pourtant des Suisses, même dans les milieux pro-européens, considèrent que les pressions de Bruxelles sur l’Autriche représentent une menace également pour un petit pays voisin comme la Suisse.
E. Busek: Je suis pour qu’il y ait un droit pour les amis et pour les pays voisins de s’immiscer et de pouvoir demander ce qui se passe de l’autre côté de la frontière, de savoir ce qui se passe chez le voisin. Mais cela doit se passer de manière correcte. Je salue certes le fait que les 14 pays de l’UE se soient immiscés, mais je refuse le procédé. En effet, ce n’est pas juste que l’on n’ait même pas cherché à entendre ce que l’Autriche avait à dire. Il y aurait aussi eu la possibilité de mettre en place un système d’observation où l’on pourrait dire ce qui ne va pas. Mais l’on ne nous reproche rien de concret, à part le fait que le FPö de Jörg Haider est devenu un parti de gouvernement. C’est la seule chose, et c’est insuffisant!
L’on doit effectivement nous dire où l’on a péché contre l’esprit européen, les valeurs européennes, la famille européenne. On ne l’a jamais fait et c’est problématique. Nous affirmons qu’il n’y a pas d’atteintes aux valeurs européennes. Bien sûr, il y a beaucoup de dérapages verbaux et de bêtises de la part de Haider et de représentants du FPö – et d’autres aussi – mais pas une seule atteinte. Nous avons nous mêmes d’ailleurs demandé une sorte d’observatoire, un « monitoring » de ce qui se passe en Autriche, mais on ne l’a pas fait. Malheureusement, l’UE n’a aucune stratégie de sortie de la crise, aucune solution n’est proposée pour sortir de l’impasse.
Mais la situation va durer encore longtemps, car il en va aussi du prestige de certains gouvernements au sein de l’UE, en particulier en France et en Belgique. Cette crise a également des causes internes dans ces pays mêmes, elle est utilisée en politique intérieure. Je note cependant qu’en tant que chargé du gouvernement autrichien pour l’élargissement de l’UE, mon travail n’est pas empêché: je dois dire honnêtement que les discussions avec les membres de l’UE et de la Commission européenne à Bruxelles se déroulent tout à fait normalement et je ne rencontre absolument aucun obstacle. C’est bon signe. Alors une tempête dans un verre d’eau ? Exactement, c’est une bonne expression!
APIC: Ce gouvernement de coalition entre les conservateurs et le FPö a-t-il un avenir, étant donné les pressions de l’UE ?
E. Busek: Nous ne nous sentons pas traités de façon correcte. La crise dure depuis un certain temps déjà, et les Autrichiens sont devenus quelque peu impatients. On ne peut pas décider quelque chose au début février et ne pas encore savoir au début mai ce que l’on va effectivement faire. Les Autrichiens ne sont pas des nationalistes, mais c’est un réflexe naturel que de ne pas vouloir être insultés. Et les actions qui ont été entreprises sont stupides: ne pas donner la main, ne pas faire de photos avec les responsables du gouvernement autrichien, ce ne sont pas des réactions politiques.
Nous observons encore d’autres développements peu réjouissants: le syndicat des chauffeurs de taxi de Bruxelles a déclaré ne plus vouloir transporter d’Autrichiens. En réalité, les taxis ne jouent pas ce jeu, pas non plus à Bruxelles, ce n’est pas un problème. Ce qui inquiète, c’est qu’il y ait de telles déclarations. Des visites d’écoles ont été décommandées: qu’ont à voir ces élèves avec le gouvernement ? Rien!
J’ai l’impression que ce gouvernement va durer, surtout dans les circonstances actuelles. En ce moment, la pression extérieure tient ensemble la coalition. Elle masque les conflits naturels qui subsistent entre les deux partis öVP et FPö ainsi que la question, qui reste ouverte, de savoir dans quelle mesure le parti de Jörg Haider peut se transformer. Mais il n’y a pour l’instant aucune alternative à ce gouvernement.
APIC: Vous étiez ministre, de 1989 à 1995, dans une autre coalition, celle-ci entre les conservateurs démocrates-chrétiens de l’öVP et les socialistes du SPö. Vous avez vécu de près la crise entre ces deux partenaires qui dirigeaient l’Autriche depuis la fin de la guerre.
E. Busek: A l’époque, j’étais très clairement contre une coalition avec le parti de Haider. J’ai été très critiqué pour cela. Mais je dois avouer que la vieille coalition avec les socialistes avait fait son temps. Le changement était devenu nécessaire. Il n’y a pas eu d’autres possibilités que le FPö, naturellement avec un grand risque. De toute façon, soit ce parti devient un parti gouvernemental normal, soit il devient clair aux yeux des Autrichiens que l’on ne peut pas tenir les rênes de l’Etat avec le FPö.
APIC: Pensez-vous qu’après cette « traversée du désert », on trouvera une autre coalition ?
E. Busek: C’est possible, mais personne peut le dire. Le paysage politique autrichien est en pleine transformation. Tous les partis politiques sont en train de changer. Si les sociaux-démocrates glissent davantage à gauche, on aura un autre spectre politique. Un parti a disparu de la scène politique, le parti libéral, mais il peut revenir. La question est de savoir aussi comment les verts vont se développer, et comment vont se comporter les deux partis
gouvernementaux. Actuellement, tout est ouvert. On a déjà constaté un recul du FPö dans les élections locales et prud’homales.
Le parti de Haider paie déjà le prix de sa participation au gouvernement. C’était un parti de protestation qui a fait ses voix contre le système de l’ancienne coalition, de l’allocation des postes entre les deux partis alors au pouvoir, d’un certain manque de capacité de décision. Le FPö se rend compte maintenant ce que cela signifie être dans le gouvernement. C’est un processus d’apprentissage nécessaire qui peut bien se terminer pour ce parti, mais qui peut aussi montrer aux Autrichiens que cela ne va pas.
Une chose est déjà claire: Haider ne sera jamais chancelier, car pour les Autrichiens, le prix à payer serait trop élevé. On s’aperçoit également que la participation au gouvernement est également liée à des responsabilités, et qu’il faut aussi en payer le prix auprès des électeurs. On ne peut pas jouer sur les deux tableaux: être à la fois un parti de protestation et un parti gouvernemental. Actuellement, pourtant, le FPö cherche à la fois au gouvernement et dans l’opposition. Et cela ne peut pas aller ainsi.
APIC: On a reproché la position trop passive de l’Eglise face à la coalition des conservateurs avec l’extrême-droite.
E. Busek: L’Eglise a appelé au dialogue et à la tolérance. Elle s’est clairement prononcée contre la xénophobie, en jouant son rôle fondamental. Certes, elle n’a pas pris position sur l’agenda politique, mais elle a exigé le dialogue entre tous les Autrichiens. C’est une réaction correcte. Je ne pense pas qu’elle puisse faire davantage, notamment parce qu’en ce moment, les évêques ne sont pas tous absolument du même avis sur certains problèmes. Je ne sais pas s’il y a des évêques qui sont partisans de la coalition gouvernementale actuelle, mais les évêques n’ont pas tous la même opinion sur Haider.
D’autre part, si l’Autriche est un pays historiquement et culturellement catholique, je crois que le fait d’appartenir à une religion joue de moins en moins un rôle en ce qui concerne la décision de voter pour tel ou tel parti. Traditionnellement, les catholiques donnaient leur voix au parti populaire öVP et avant à son prédécesseur, le parti chrétien-social. Je pense toutefois que c’est de moins en moins le cas, car les chrétiens sont aujourd’hui dans tous les partis. Par exemple, beaucoup de jeunes catholiques sont engagés chez les verts. Appartenir à un parti est depuis longtemps une question personnelle.
APIC: Il n’y a donc plus de vote catholique ?
E. Busek: Il n’y a plus en Autriche de parti catholique, et cela depuis longtemps. Notamment parce que l’Eglise elle-même ne l’a plus voulu depuis 1952. Cela a été dit à l’occasion du « Katholikentag » et lors de la préparation du « Manifeste de Mariazell » où l’Eglise a déterminé sa position après la Deuxième guerre mondiale en adoptant le slogan « Une Eglise libre dans un Etat libre ». On concluait ainsi un chapitre de l’histoire où l’Eglise autrichienne a été très proche du trône des Habsbourg et ensuite très liée au parti chrétien-social, notamment aussi parce qu’à cette époque les socialistes étaient très anticléricaux, de même que le parti national allemand, prédécesseur du FPö.
Aujourd’hui, tout est complètement différent. L’Eglise est généralement acceptée, et selon les moments, selon son autorité morale, également écoutée. Mais les querelles intestines qui l’ont agitée ces dernières années l’ont affaiblie et elle a perdu de son poids dans l’opinion publique. C’est un fait que toutes les organisations qui défendent des positions éthiques et morales ont généralement perdu en importance dans la société et ce n’est pas un
phénomène propre à l’Autriche. Tout devient plus prosaïque et l’on exige moins des gens. On peut cependant dire que dans les circonstances actuelles, l’Eglise catholique reste encore la première instance morale, elle n’a pas été marginalisée, même si elle n’a plus l’importance d’antan. La tendance aux sorties d’Eglise n’est pas à la baisse, mais l’Eglise autrichienne a encore un avenir, elle reste un point de référence. (apic/be)
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