Rome: Le cardinal Tauran juge positif le Traité constitutionnel européen
Apic Interview
Les Français le ratifieront le 29 mai 2005
Hervé Yannou, correspondant de l’Apic à Rome
Rome, 24 mai 2005 (Apic) Le cardinal Jean-Louis Tauran, secrétaire du Saint- Siège pour les relations avec les Etats pendant 13 ans, avait déclaré à une poignée de journalistes le 13 mai 2005 que si les Français rejetaient le traité constitutionnel européen, ce serait une crise de crédibilité aux conséquences dramatiques pour l’Union européenne. Il développe ici ses propos.
Le partenaire de l’Apic à Rome, l’agence I.MEDIA, a interrogé le cardinal Jean-Louis Tauran, bibliothécaire et archiviste du Saint-Siège, le 19 mai, sur l’Union européenne et le Traité constitutionnel que les Français doivent ratifier lors du référendum du 29 mai.
Apic: Le Traité constitutionnel est-il valable, même s’il ne fait pas référence aux racines chrétiennes de l’Europe ?
Mgr Jean-Louis Tauran: Cette omission est sans aucun doute regrettable. Si nous ne sommes pas capables de relire notre histoire ou si nous la relisons au prisme d’idéologies réductrices, il est à craindre que les Européens aient des idées floues sur leur identité. Que répondraient-ils à la question : qu’est-ce que l’Europe ? Ceci dit, je considère positif que, grâce aux interventions de Jean-Paul II et de ses collaborateurs, un débat ait eu lieu sur ce sujet et que la formule finalement adoptée «héritage religieux» se réfère implicitement au christianisme.
Apic: Vous dites que ce texte présente des lumières et des ombres.
Mgr Jean-Louis Tauran: D’une part, il constitue en lui-même un progrès, car il transforme une situation de fait – c’est à dire une communauté d’Etats qui s’est formée petit à petit au gré d’événements historiques ou politiques – en un projet qui forge un destin commun. Il est à remarquer également que la dignité humaine et d’autres valeurs comme la liberté et l’égalité, qui trouvent d’ailleurs leur fondement dans le christianisme, y sont explicitement reconnus comme le socle sur lequel repose l’Union. D’autre part, certains articles relatifs à la vie, aux droits de la famille, à la discrimination mériteraient sans doute une autre formulation. Quoiqu’il en soit, malgré ces lacunes, la longueur du document et sa difficile lecture, le Traité devrait contribuer à faire naître un sentiment de citoyenneté européenne. Je note au passage que le texte parle également de démocratie participative qui comprend le dialogue avec les Eglises et les communautés de croyants ainsi qu’avec la société civile. Tout cela est à accueillir positivement. Evidemment tout ne va pas changer comme par enchantement. Il faudra voir comment ce nouveau Traité sera utilisé.
Apic: L’absence de référence à l’héritage chrétien est-elle un obstacle à la ratification du Traité ?
Mgr Jean-Louis Tauran: Plus que «d’absence», je parlerai «d’omission» qui dénature l’évidence historique ainsi qu’un élément fondamental de l’identité des peuples européens. Il est vrai, me direz-vous, que le Préambule n’a qu’une valeur déclaratoire. Il n’oblige pas les contractants. Cela est exact, car ce qui oblige ce sont les dispositions normatives contenues dans le corps du Traité. Et là, comme je le signalais il y a un instant, à côté d’éléments négatifs, nous avons des choses importantes concernant la religion qui apparaissent : le respect du statut des Eglises dans les droits nationaux, la reconnaissance de la contribution spécifique des Eglises, l’institutionnalisation du dialogue ouvert, régulier et transparent entre l’Union européenne et les Eglises. En outre, en incluant dans le Traité la Charte des Droits fondamentaux, on voit la liberté de religion reconnue dans sa triple dimension, individuelle, collective et institutionnelle et le droit à l’éducation des enfants conformément à leurs convictions. Donc, même si le Préambule ne mentionne pas les racines chrétiennes de l’Europe, on doit se réjouir que, pour la première fois, l’héritage religieux et les Eglises apparaissent dans le droit primaire européen.
Apic: Quelles seraient les conséquences d’un rejet du Traité le 29 mai ?
Mgr Jean-Louis Tauran: Une telle éventualité compliquerait énormément
le processus de ratification, étant donné que la France est l’un des pays fondateurs de l’Union européenne. L’Europe «politique» serait encore un projet. Seule l’Europe de «l’Euro» fonctionnerait… On en resterait au Traité de Nice et la Commission poursuivrait son travail comme elle est aujourd’hui.
Apic: Quel rôle peuvent aujourd’hui jouer les chrétiens dans l’avancée de la construction européenne ?
Mgr Jean-Louis Tauran: Les chrétiens, habitués à vivre leur foi dans des communautés formées de personnes de toutes origines, peuvent aider les Européens à vivre ensemble et à s’accepter différents. Ils peuvent contribuer ainsi à l’émergence d’une Europe dont l’unité n’est pas synonyme d’uniformité et la diversité synonyme de fragmentation. En outre, présents au coeur de la société et partenaires du dialogue public à tous les niveaux, ils peuvent travailler à la sauvegarde des droits fondamentaux, à l’éducation de la jeunesse, à une solidarité effective et bien sûr à tout ce qui concerne le sens de la vie. Les chrétiens pourraient aussi aider leurs concitoyens à penser à tout ce que l’Europe a apporté de positif : la paix, le développement économique, les soins de santé, la protection sociale, l’éducation, la solidarité à l’égard du reste du monde. Tout cela est un héritage que tous doivent recueillir, mais surtout faire fructifier.
Apic: Et le pape Benoît XVI ?
Mgr Jean-Louis Tauran: Affirmer que c’est un Européen convaincu est peu dire ! J’ai sur ma table son livre Un tournant pour l’Europe (1996) qui est révélateur de ses convictions européennes. Je me souviens de l’homélie du cardinal Ratzinger à Bayeux et de sa conférence à Caen, en 2004, à l’occasion du 60e anniversaire du Débarquement en Normandie. Ou encore des paroles bouleversantes prononcées par le pape, il y a quelques jours, à la fin de la projection du film sur la vie de son prédécesseur Karol, un homme devenu pape. Autant de références qui me font dire que Benoît XVI continuera à rappeler aux Européens leur histoire avec ses ombres et ses lumières, mais plus encore leurs responsabilités. Dans aucune phase de son histoire, l’Europe n’a vécu sans porter le regard sur le sacré. Ainsi, grâce à la cohabitation avec Dieu, elle a essayé tant bien que mal d’apprendre aux hommes à cohabiter ! Elle doit progresser dans cette voie. Tel me semble être l’encouragement que nous recevons du nouveau pontife.
Apic: L’entrée de la Turquie dans l’Europe est-elle souhaitable pour l’avenir de l’UE ?
Mgr Jean-Louis Tauran: Ce qui permet à un pays d’accéder à l’Union européenne c’est qu’il partage et vive les valeurs fondatrices de cette Union. Ce sont les fameux critères de Copenhague, parmi lesquels se trouvent le respect effectif des droits humains fondamentaux ainsi que le respect et la protection des minorités. On peut alors comprendre que les papes et leurs collaborateurs aient toujours insisté pour que, comme les autres pays, la Turquie respecte effectivement la liberté religieuse des minorités, non seulement au niveau législatif et administratif, mais aussi au niveau social. Et si ma mémoire ne me trahit pas, la Commission européenne a signalé des carences sérieuses en ce domaine. (apic/imedia/hy/vb)
Rencontre avec l’ancien vice-chancelier démocrate-chrétien autrichien Erhard Busek
APIC – Interview
«Jörg Haider ne sera jamais chancelier, le prix serait trop élevé !»
Jacques Berset, agence APIC
Split/Vienne, 2 mai 2000 (APIC) «Pour les Autrichiens, c’est devenu clair: Jörg Haider ne sera jamais chancelier, le prix en serait trop élevé», a déclaré à l’APIC l’ancien vice-chancelier démocrate-chrétien autrichien Erhard Busek. Chargé par le gouvernement autrichien du dossier de l’élargissement de l’Union européenne, lui-même Européen convaincu, E. Busek se dit profondément déçu de la manière dont les 14 autres membres de l’UE ont mis l’Autriche au ban de l’Union: «d’emblée… sans l’avoir même entendue!»
Hôte de l’Union catholique internationale de la presse (UCIP), dont le Conseil a siégé à Trogir, près de Split (Croatie) du 25 au 30 avril, l’ancien ministre autrichien a esquissé devant une cinquantaine de journalistes du monde entier l’avenir du continent européen 10 ans après la chute du Mur de Berlin. Soulignant que la culture est la base de l’Europe, Erhard Busek déplore que l’UE ne parle en ce moment que de monnaie unique, de vaches folles, de chômage et de nouvelles technologies, d’immigration et de sécurité. «La culture est là seulement pour les expositions, les festivals ou le tourisme. C’est dommage, quand on sait le rôle que la culture a à jouer dans la nouvelle Europe.»
APIC: L’Europe se préoccupe aussi des valeurs communes, quand elle réagit contre la présence de l’extrême-droite dans le gouvernement autrichien… Pourtant des Suisses, même dans les milieux pro-européens, considèrent que les pressions de Bruxelles sur l’Autriche représentent une menace également pour un petit pays voisin comme la Suisse.
E. Busek: Je suis pour qu’il y ait un droit pour les amis et pour les pays voisins de s’immiscer et de pouvoir demander ce qui se passe de l’autre côté de la frontière, de savoir ce qui se passe chez le voisin. Mais cela doit se passer de manière correcte. Je salue certes le fait que les 14 pays de l’UE se soient immiscés, mais je refuse le procédé. En effet, ce n’est pas juste que l’on n’ait même pas cherché à entendre ce que l’Autriche avait à dire. Il y aurait aussi eu la possibilité de mettre en place un système d’observation où l’on pourrait dire ce qui ne va pas. Mais l’on ne nous reproche rien de concret, à part le fait que le FPö de Jörg Haider est devenu un parti de gouvernement. C’est la seule chose, et c’est insuffisant!
L’on doit effectivement nous dire où l’on a péché contre l’esprit européen, les valeurs européennes, la famille européenne. On ne l’a jamais fait et c’est problématique. Nous affirmons qu’il n’y a pas d’atteintes aux valeurs européennes. Bien sûr, il y a beaucoup de dérapages verbaux et de bêtises de la part de Haider et de représentants du FPö – et d’autres aussi – mais pas une seule atteinte. Nous avons nous mêmes d’ailleurs demandé une sorte d’observatoire, un «monitoring» de ce qui se passe en Autriche, mais on ne l’a pas fait. Malheureusement, l’UE n’a aucune stratégie de sortie de la crise, aucune solution n’est proposée pour sortir de l’impasse.
Mais la situation va durer encore longtemps, car il en va aussi du prestige de certains gouvernements au sein de l’UE, en particulier en France et en Belgique. Cette crise a également des causes internes dans ces pays mêmes, elle est utilisée en politique intérieure. Je note cependant qu’en tant que chargé du gouvernement autrichien pour l’élargissement de l’UE, mon travail n’est pas empêché: je dois dire honnêtement que les discussions avec les membres de l’UE et de la Commission européenne à Bruxelles se déroulent tout à fait normalement et je ne rencontre absolument aucun obstacle. C’est bon signe. Alors une tempête dans un verre d’eau ? Exactement, c’est une bonne expression!
APIC: Ce gouvernement de coalition entre les conservateurs et le FPö a-t-il un avenir, étant donné les pressions de l’UE ?
E. Busek: Nous ne nous sentons pas traités de façon correcte. La crise dure depuis un certain temps déjà, et les Autrichiens sont devenus quelque peu impatients. On ne peut pas décider quelque chose au début février et ne pas encore savoir au début mai ce que l’on va effectivement faire. Les Autrichiens ne sont pas des nationalistes, mais c’est un réflexe naturel que de ne pas vouloir être insultés. Et les actions qui ont été entreprises sont stupides: ne pas donner la main, ne pas faire de photos avec les responsables du gouvernement autrichien, ce ne sont pas des réactions politiques.
Nous observons encore d’autres développements peu réjouissants: le syndicat des chauffeurs de taxi de Bruxelles a déclaré ne plus vouloir transporter d’Autrichiens. En réalité, les taxis ne jouent pas ce jeu, pas non plus à Bruxelles, ce n’est pas un problème. Ce qui inquiète, c’est qu’il y ait de telles déclarations. Des visites d’écoles ont été décommandées: qu’ont à voir ces élèves avec le gouvernement ? Rien!
J’ai l’impression que ce gouvernement va durer, surtout dans les circonstances actuelles. En ce moment, la pression extérieure tient ensemble la coalition. Elle masque les conflits naturels qui subsistent entre les deux partis öVP et FPö ainsi que la question, qui reste ouverte, de savoir dans quelle mesure le parti de Jörg Haider peut se transformer. Mais il n’y a pour l’instant aucune alternative à ce gouvernement.
APIC: Vous étiez ministre, de 1989 à 1995, dans une autre coalition, celle-ci entre les conservateurs démocrates-chrétiens de l’öVP et les socialistes du SPö. Vous avez vécu de près la crise entre ces deux partenaires qui dirigeaient l’Autriche depuis la fin de la guerre.
E. Busek: A l’époque, j’étais très clairement contre une coalition avec le parti de Haider. J’ai été très critiqué pour cela. Mais je dois avouer que la vieille coalition avec les socialistes avait fait son temps. Le changement était devenu nécessaire. Il n’y a pas eu d’autres possibilités que le FPö, naturellement avec un grand risque. De toute façon, soit ce parti devient un parti gouvernemental normal, soit il devient clair aux yeux des Autrichiens que l’on ne peut pas tenir les rênes de l’Etat avec le FPö.
APIC: Pensez-vous qu’après cette «traversée du désert», on trouvera une autre coalition ?
E. Busek: C’est possible, mais personne peut le dire. Le paysage politique autrichien est en pleine transformation. Tous les partis politiques sont en train de changer. Si les sociaux-démocrates glissent davantage à gauche, on aura un autre spectre politique. Un parti a disparu de la scène politique, le parti libéral, mais il peut revenir. La question est de savoir aussi comment les verts vont se développer, et comment vont se comporter les deux partis
gouvernementaux. Actuellement, tout est ouvert. On a déjà constaté un recul du FPö dans les élections locales et prud’homales.
Le parti de Haider paie déjà le prix de sa participation au gouvernement. C’était un parti de protestation qui a fait ses voix contre le système de l’ancienne coalition, de l’allocation des postes entre les deux partis alors au pouvoir, d’un certain manque de capacité de décision. Le FPö se rend compte maintenant ce que cela signifie être dans le gouvernement. C’est un processus d’apprentissage nécessaire qui peut bien se terminer pour ce parti, mais qui peut aussi montrer aux Autrichiens que cela ne va pas.
Une chose est déjà claire: Haider ne sera jamais chancelier, car pour les Autrichiens, le prix à payer serait trop élevé. On s’aperçoit également que la participation au gouvernement est également liée à des responsabilités, et qu’il faut aussi en payer le prix auprès des électeurs. On ne peut pas jouer sur les deux tableaux: être à la fois un parti de protestation et un parti gouvernemental. Actuellement, pourtant, le FPö cherche à la fois au gouvernement et dans l’opposition. Et cela ne peut pas aller ainsi.
APIC: On a reproché la position trop passive de l’Eglise face à la coalition des conservateurs avec l’extrême-droite.
E. Busek: L’Eglise a appelé au dialogue et à la tolérance. Elle s’est clairement prononcée contre la xénophobie, en jouant son rôle fondamental. Certes, elle n’a pas pris position sur l’agenda politique, mais elle a exigé le dialogue entre tous les Autrichiens. C’est une réaction correcte. Je ne pense pas qu’elle puisse faire davantage, notamment parce qu’en ce moment, les évêques ne sont pas tous absolument du même avis sur certains problèmes. Je ne sais pas s’il y a des évêques qui sont partisans de la coalition gouvernementale actuelle, mais les évêques n’ont pas tous la même opinion sur Haider.
D’autre part, si l’Autriche est un pays historiquement et culturellement catholique, je crois que le fait d’appartenir à une religion joue de moins en moins un rôle en ce qui concerne la décision de voter pour tel ou tel parti. Traditionnellement, les catholiques donnaient leur voix au parti populaire öVP et avant à son prédécesseur, le parti chrétien-social. Je pense toutefois que c’est de moins en moins le cas, car les chrétiens sont aujourd’hui dans tous les partis. Par exemple, beaucoup de jeunes catholiques sont engagés chez les verts. Appartenir à un parti est depuis longtemps une question personnelle.
APIC: Il n’y a donc plus de vote catholique ?
E. Busek: Il n’y a plus en Autriche de parti catholique, et cela depuis longtemps. Notamment parce que l’Eglise elle-même ne l’a plus voulu depuis 1952. Cela a été dit à l’occasion du «Katholikentag» et lors de la préparation du «Manifeste de Mariazell» où l’Eglise a déterminé sa position après la Deuxième guerre mondiale en adoptant le slogan «Une Eglise libre dans un Etat libre». On concluait ainsi un chapitre de l’histoire où l’Eglise autrichienne a été très proche du trône des Habsbourg et ensuite très liée au parti chrétien-social, notamment aussi parce qu’à cette époque les socialistes étaient très anticléricaux, de même que le parti national allemand, prédécesseur du FPö.
Aujourd’hui, tout est complètement différent. L’Eglise est généralement acceptée, et selon les moments, selon son autorité morale, également écoutée. Mais les querelles intestines qui l’ont agitée ces dernières années l’ont affaiblie et elle a perdu de son poids dans l’opinion publique. C’est un fait que toutes les organisations qui défendent des positions éthiques et morales ont généralement perdu en importance dans la société et ce n’est pas un
phénomène propre à l’Autriche. Tout devient plus prosaïque et l’on exige moins des gens. On peut cependant dire que dans les circonstances actuelles, l’Eglise catholique reste encore la première instance morale, elle n’a pas été marginalisée, même si elle n’a plus l’importance d’antan. La tendance aux sorties d’Eglise n’est pas à la baisse, mais l’Eglise autrichienne a encore un avenir, elle reste un point de référence. (apic/be)



