APIC – Interview
Le pouvoir brésilien diabolise les partisans de la réforme agraire
Bernard Bavaud, de l’Agence APIC
Fribourg, 17 mai 2000 (APIC) Face à la mobilisation sans précédent à travers tout le Brésil du Mouvement des Sans Terre (MST), la plus puissante organisation populaire du continent latino-américain, le pouvoir a choisi la diffamation et l’escalade de la répression. Jorge Neri parcourt l’Europe durant tout un mois pour interpeller députés européens, défenseurs des droits de l’homme, milieux religieux et associatifs. Le dirigeant national du MST était lundi à Fribourg à l’initiative du mouvement romand E-Changer pour réclamer une véritable réforme agraire au Brésil.
«Plus que des occupations de terres et des barrages routiers, le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso a peur que nos propositions de changement inspirent les autres secteurs populaires qui résistent à un système qui continue de refuser à des millions de familles les conditions d’une vie décente.» C’est pour attirer l’attention sur cet «autre Brésil», celui de la grande majorité, que Jorge Neri parcourt l’Europe du Portugal à l’Autriche, de la mi-mai à la mi-juin. «Je suis venu dénoncer les atteintes aux droits humains, depuis l’agression physique jusqu’aux atteintes aux droits économiques».
Le dirigeant populaire brésilien s’étonne ainsi de la bonne réputation à l’étranger du gouvernement Cardoso. «Nombre d’Européens n’ont toujours pas compris que le Brésil n’est qu’un brouillon de démocratie. Tous les indicateurs socio-économiques l’attestent: le chômage augmente, la santé dépérit, l’éducation végète, la violence urbaine augmente, la corruption s’étend… Quel Brésil regarde-t-on quand on vante Cardoso? Celui de l’élite, uniquement. Une minorité de Brésiliens se portent bien, leurs enfants ne souffrent pas des carences de l’enseignement: leurs parents ont les moyens de leur payer des études à l’étranger. En général, ils détestent le MST, car il ramène leurs rêves à la réalité!» Le MST représente quelque 150’000 familles «installées» qui, grâce à leur lutte, ont reçu des terres, et plus de 200’000 qui en occupent d’autres et vivent dans des campements provisoires.
Le problème de la terre: 500 ans de dépossession
Le problème de la possession de la terre n’est pas nouveau au Brésil: depuis cinq siècles déjà, les terres sont concentrées entre quelques mains. Aujourd’hui, une infime minorité de possédants – 1% de la population – contrôle 50 % de toutes les terres arables du pays. «Résultat: cinq millions de familles privées de terre, soit 20 à 25 millions de personnes vivant dans une extrême pauvreté», dénonce ce militant paysan originaire de l’Etat du Para. Agé de 34 ans, Jorge Neri veut léguer un Brésil meilleur à ses cinq enfants.
Le dirigeant de la coordination nationale du MST décrit avec fierté un mouvement porteur de valeurs nouvelles de solidarité et de fraternité qui commence à faire peur au gouvernement brésilien. Sur la défensive, le pouvoir – une alliance oligarchique d’intérêts financiers, politiques et médiatiques – commence à diaboliser le MST et ceux qui soutiennent une véritable réforme agraire, les accusant de semer la violence.
Un «évêque rouge» dans le collimateur des fazendeiros et du pouvoir
Comme au bon vieux temps de la dictature militaire, grands propriétaires terriens et gouvernement ressortent les schémas manichéens dont ils ont usé et abusé contre Dom Helder Camara, l’archevêque d’Olinda et Recife, décédé l’an dernier. Dans leur collimateur cette fois-ci, Dom Tomas Balduino, vilipendé comme «évêque rouge». «Jusqu’à présent, il leur manquait une personnalité de l’Eglise à laquelle lancer ces insultes. Nos adversaires l’ont trouvée en Dom Balduino pour en faire ’ce chien, ce démon, ce communiste!’. Or ceux qui connaissent la trajectoire ecclésiale de l’ancien évêque de Goias savent qu’il est d’une sérénité magnifique. Mais on l’attaque d’une manière extrêmement négative pour discréditer le secteur de l’Eglise catholique qui appuie le MST, le même d’ailleurs qui soutient les communautés ecclésiales de base».
Certes, admet Jorge Neri, l’Eglise brésilienne n’est pas unanime derrière les actions du MST, pourtant certains évêques n’hésitent pas à se mouiller en critiquant ouvertement le gouvernement de Brasilia. C’est le cas de Dom Balduino, actuel président de la Commission pastorale de la terre (CPT). Il était d’ailleurs avec les manifestants de Porto Seguro, le 22 avril. Les politiciens et les médias qui appuient le régime de Cardoso l’ont accusé d’alimenter le feu de la révolte et d’organiser en traître les actions subversives du MST.
Le MST réclame une véritable réforme agraire
«Ces accusations ne tiennent pas. Le MST a trois décennies d’existence, ce n’est plus un enfant. Il n’a nul besoin de directives et de conseils provenant de l’Eglise progressiste. En même temps, il nous paraît juste que certains secteurs nous appuient publiquement. Il est tout à fait cohérent qu’une partie de l’Eglise soit en harmonie avec la lutte pour la réforme agraire». Le leader des paysans sans terre souligne par contre que l’Eglise n’influence pas les décisions du MST, «car notre mouvement vraiment autonome».
La lutte pour une vaste réforme agraire – «on veut évidemment la redistribution de la terre et accéder à la terre par un acte démocratique» – est pour Jorge Neri bien plus qu’une revendication agricole. Entreprendre une réforme agraire implique en effet toute une série de mesures politiques allant du crédit à la production et au logement jusqu’au développement de services d’éducation, de santé, en passant par la fourniture à tous de l’électricité et d’autres biens de première nécessité. «Notre lutte est donc, fondamentalement, une lutte pour la dignité humaine», insiste le militant brésilien, qui tire ses références dans le mouvement humaniste, la pensée chrétienne, Gandhi, les idéaux du socialisme.
Obliger le gouvernement à négocier
Dans le but d’obliger le gouvernement du président Cardoso à négocier, le MST a choisi le mois d’avril 2000 pour organiser une mobilisation nationale exemplaire: 300’000 militants ont occupé les abords et l’intérieur d’édifices publics dans 20 des 27 Etats brésiliens. Des palais de gouverneurs, mais aussi les ministères de l’Economie et de la Réforme agraire, ont été visés par cette action de masse. Deux dates symboliques ont mobilisé le MST: le 4e anniversaire du massacre de 20 paysans sans terre, le 17 avril 1996, à Eldorado do Carajas, dans l’Etat du Para, et le 22 avril, les festivités officielles pour le 500e anniversaire de la «découverte» du Brésil par les Portugais.
Les manifestations ont été organisées de concert les Indiens et les Noirs, ceux qui ont le plus souffert de la colonisation, mais aussi avec les ouvriers chômeurs et des membres de partis politiques de gauche. «Nous sommes descendus dans la rue, non pas, comme l’a écrit une certaine presse pro-gouvernementale, ’pour en finir une fois pour toutes avec des fêtes organisées par la société riche du Brésil’, mais d’abord pour poser une question fondamentale: Quel sorte de pays voulons-nous construire ensemble?»
Et de rappeler que le 22 avril, pendant que se déroulaient les fêtes officielles des 500 ans de la «découverte» du Brésil, le gouvernement fédéral envoyait 6’000 policiers et soldats fortement armés à Porto Seguro, dans le sud de l’Etat de Bahia. Jorge Neri est formel: «La réponse du gouvernement fut lamentable. Au lieu de respecter nos actions pacifistes, il a envoyé sa police qui a tiré balles et grenades lacrymogènes, arrêtant les manifestants. Un signal évident que le gouvernement n’accepte pas des manifestations mettant en cause le modèle économique et social actuel!»
Une manifestation nationale
Comme le MST est implanté dans presque dans tous les Etats brésiliens, il a pu faire ainsi la démonstration de sa capacité de mobilisation nationale, le même jour, avec le même objectif. Le MST n’était cependant pas seul. Il était rejoint par la Confédération des travailleurs dans l’agriculture (CONTAG), les syndicats des travailleurs ruraux, la pastorale de l’Eglise catholique, spécialement les membres de la Commission pastorale de la terre (CPT). «Le gouvernement nous diffame et nous accuse dans la presse d’être des personnes violentes, des ’criminels’ non respectueux de la propriété privée, parce que nous occupons des terres et des édifices publics. Mais nous menons ces actions pour négocier avec les ministères de l’Economie et de la Réforme agraire. Nous exigeons une véritable réforme agraire, nous sommes pour la négociation, mais le gouvernement s’y oppose.»
La violence provient de la police qui refuse aux Sans Terre la liberté fondamentale de manifester pacifiquement pour faire connaître leurs revendications essentielles, insiste Jorge Neri. Pour lui, la violence est dans l’autre camp: dans l’Etat du Parana, tout dernièrement, la police est responsable de la mort d’un paysan et de 80 blessés. «Alors que durant ce mois d’avril, il n’y eut aucun policier tué ou blessé!».
La réforme agraire n’est pas qu’un problème brésilien
Le représentant du MST estime aussi que l’urgence d’une réforme agraire ne concerne pas seulement le Brésil; c’est une nécessité latino-américaine et mondiale. C’est pourquoi son mouvement privilégie les contacts avec d’autres mouvements de lutte dans les pays du Sud et du Nord. Le MST rêve aussi d’une réunion mondiale pour affronter et questionner le système. Au cours de sa tournée européenne, il présente bien entendu la question agraire brésilienne, mais se fait également tout ouïe aux problèmes des paysans qui doivent affronter – en Occident aussi – la mondialisation et la tentative d’imposition d’un modèle économique ultra-libéral. (apic/ba/be)
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