Fribourg: Le recteur Urs Altermatt face aux changements dans le domaine religieux

Apic interview

Convergence vers les sciences religieuses

Walter Müller, Apic / Traduction: Universitas Friburgensis* / Bernard Bovigny

Fribourg, 24 juin 21005 (Apic) Les domaines religieux et théologique revêtent pour l’Université de Fribourg une signification particulière. Il est vrai que l’institut a été fondé en 1889 pour être «l’Université des catholiques suisses». Interrogé par l’Apic, le recteur Urs Altermatt livre ses réflexions sur les changements actuels dans la recherche et l’enseignement religieux.

Urs Altermatt estime important que l’Université de Fribourg rassemble ses compétences dans les sciences religieuses. Ainsi, la Faculté de théologie pourrait devenir «Faculté de théologie et des sciences religieuses».

Apic: Quelle est la spécificité de la Faculté de théologie de Fribourg?

Urs Altermatt: A l’instar de l’Université bilingue, la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg offre un cursus en français et en allemand. Elle est aussi marquée par son caractère international. Cette internationalité s’exprime notamment à travers la présence importante des dominicains dans le corps professoral. Elle apparaît encore davantage depuis la nomination du successeur de Jean Paul II. Parmi les cardinaux membres du conclave, six ont étudié ou enseigné à Fribourg.

Apic: Comment se situe la faculté au niveau suisse?

U.A: C’est la plus grande faculté de théologie de Suisse puisqu’elle compte 382 étudiants inscrits en branche principale. Si comparée à d’autres facultés (par exemple celle des lettres compte 4’200 étudiants) elle reste de taille modeste, il faut préciser qu’environ 27% des étudiants de théologie en Suisse sont à Fribourg. Quant au fonds tiers du Fonds National Suisse et à d’autres fonds, la faculté obtient – avec 17% – une part du marché suisse assez importante, qui pourrait encore augmenter.

Apic: A travers la maladie et le décès de Jean Paul II, puis le conclave et l’élection de Benoît XVI, l’Eglise catholique a provoqué une grande attention publique. Les questions religieuses apparaissent-elles davantage sur le devant de la scène?

U.A: L’intérêt des médias se porte en premier lieu sur la personne du pape, tout à fait indépendamment de ses convictions dogmatiques. La modernisation et la sécularisation, la dissolution des liens traditionnels dans la famille et dans les organisations de la société civile, tout comme l’individualisme croissant, ont entraîné l’être humain dans une recherche vers de nouvelles certitudes et de nouvelles valeurs, personnifiées de façon particulière par Jean Paul II. Ces tendances représentent-elles un «retour du religieux»? La question reste ouverte. Je n’exclue pas qu’en Europe et en Amérique du Nord, la sécularisation ait atteint une certaine limite.

Apic: Et qu’en est-il de la catholicité de l’Université?

U.A: En considérant l’ensemble de l’histoire de l’Université, il faut constater que le «facteur catholique» revêt une signification décroissante depuis environ 1970. L’Université ne pouvait échapper aux changements de valeurs, qui ont conduit à une «déconfessionnalisation» de la société helvétique. La réforme entamée par le Concile Vatican II (1962-1965) a accéléré le processus d’érosion des milieux catholiques traditionnels. Durant la période post-conciliaire les directions des universités ont toujours davantage considéré l’identité confessionnelle originelle dans une perspective oecuménique.

Apic: Comment cette évolution se répercutera-t-elle à l’avenir?

U.A: A mon avis, l’Université devra redéfinir sous une forme moderne la dimension religieuse dans la recherche et l’enseignement. Le rectorat planifie l’organisation d’un «Forum international des religions» dans le but d’encourager le dialogue interreligieux: au semestre d’hiver 05/06, nous nous concentrons sur le thème «L’islam et l’Europe». Nous avons choisi ce sujet car à travers les mouvements migratoires, l’islam a gagné en importance en Europe. Le fait qu’une partie du sud et du sud-est de l’Europe ait toujours – en plus des autres influences – été empreinte par l’islam est une réalité souvent oubliée. Jusque dans les temps modernes, la culture et la science européennes ont été marquées par l’islam, de l’Espagne à Istanbul. A Sarajevo et d’autres endroits au sud-est de l’Europe, on trouve depuis déjà plusieurs décennies des variantes d’un islam européen moderne.

En raison des migrations en provenance de pays musulmans, l’islam est souvent pris en compte négativement dans les discours sociaux qui peuvent aboutir à des mécanismes de défense. En tant que recteur, je considère qu’il est important d’encourager une discussion scientifique nuancée sur l’islam et ses nombreuses cultures.

Apic: Y a-t-il encore d’autres exemples?

U.A: Il est important pour moi que l’Université de Fribourg rassemble ses compétences dans le domaine des sciences religieuses pour que se développe un Centre d’études des sciences religieuses. Il est remarquable de constater que l’Institut de droit canonique et ecclésiastique fondé en 1979 soit devenu en 2004 l’Institut de droit des religions. Un champ de compétences semblable concerne l’histoire des religions, qui dispose avec la «Revue suisse d’histoire religieuse et culturelle», bientôt centenaire et remise à neuf en 2004, d’une plateforme d’expression renommée.

A partir de ce fondement, et d’autres, il est de mon point de vue important de mettre en place, dans un but stratégique, un Centre de compétences pour la recherche et l’enseignement dans le domaine «Religion et société». S’y ajoutent les efforts de la Faculté de théologie pour développer son domaine d’enseignement dans les sciences religieuses et pour proposer à ses étudiants, en plus de la théologie catholique, une orientation vers les sciences religieuses avec un «Master of Arts in Religious Studies». Je saluerais le fait que, en poursuivant cet objectif, la Faculté de théologie innove au niveau suisse en réalisant un changement de nom pour devenir «Faculté de théologie et des sciences religieuses». Des discussions dans ce sens sont actuellement en cours.

Apic: Qu’en est-il de la collaboration avec la Faculté de théologie de Lucerne?

U.A: En fait, les recteurs ont reçu des gouvernements des cantons de Fribourg et Lucerne le mandat de concrétiser cette future coopération. Dans nos réflexions, nous sommes d’avis que les deux facultés doivent conserver leur indépendance. Nous prévoyons entre autres que les professeurs enseignant dans des disciplines semblables ou complémentaires conviennent entre eux de cycles, dans lesquels ils peuvent assurer un enseignement dans les deux endroits. Les études accomplies dans quelque faculté que ce soit devront d’ailleurs être reconnues par les deux facultés dans le cadre de leur Master-Programme. Il est important qu’un programme cadre commun soit mis en place en vue d’un master avec spécialisation en théologie, dans lequel les spécialités de l’autre faculté seraient intégrées.

Apic: Quel lien y a-t-il entre bilinguisme et catholicité de l’Université?

U.A: Des trois caractéristiques de l’Université – «catholicité», «internationalité» et «bilinguisme» – c’est l’internationalité qui a le plus gagné en importance. Depuis les années 70, le lien des catholiques susses avec «leur université nationale» a diminué sans cesse. Dans les années 90, le bilinguisme est apparu comme la marque d’identité de l’Université de Fribourg.

Apic: Une nouvelle orientation est-elle en vue?

U.A: La dimension catholique traditionnelle nécessite une redéfinition. Qu’il manque à Fribourg un Centre d’études des religions représente un déficit. Il serait très appréciable qu’un «Center for the Studies of Religion and Society» soit mis en place à Fribourg, avec le soutien de mécènes privés ou l’aide du Conseil de l’Université, qui gère différents fonds.

* Les questions et réponses 1,2 et 5 ont été traduites par le bulletin Universitas Friburgensis, édition du 24 juin 05.

(kipa/wm/gs)

Rome: Le cardinal Maradiaga révèle l’action de lobbying de l’Eglise catholique sur le G8

Pour obtenir du G8 l’annulation de la dette des pays pauvres

Rome, 24 juin 2005 (Apic) Le cardinal Oscar Andrés Rodriguez Maradiaga, archevêque de Tegucipalda (Honduras), a révélé l’action de lobbying tenue ces derniers mois avec certains évêques et cardinaux pour obtenir du G8 l’annulation de la dette des pays les plus pauvres. Ses propos ont été recueillis à Rome par le quotidien de la Conférence épiscopale italienne, «Avvenire», en date du 24 juin 2005.

Dans son entretien, le cardinal salésien s’est réjoui de la décision annoncée le 11 juin 2005 par les ministres des finances du G8 d’annuler la dette de 18 pays les plus pauvres de la planète, pour un montant de 40 milliards de dollars. Pour lui, cette décision est «un acte de justice» car ces dettes qui avaient été contractées à un taux de 6% dans les années 70, étaient soumises depuis la crise des années 80 à un taux de 20%, devenant ainsi un poids «insupportable pour les fragiles économies» des pays concernés.

Le cardinal hondurien, qui a figuré comme possible papable, et même comme l’un des favoris, a ainsi expliqué l’implication de l’Eglise catholique dans un lobbying auprès des gouvernements des pays riches, pour obtenir ce résultat. Jean Paul II, notamment en 1994, avait demandé aux chrétiens une réduction «consistante», voire totale de la dette internationale «pesant sur le destin de nombreuses nations». Recevant un an plus tard le cardinal Maradiaga, alors président du Celam (Conseil épiscopal latino-américain), Jean Paul II lui avait recommandé un engagement particulier dans ce domaine. Ce que le cardinal a donc fait de façon active ces derniers temps, en agissant en coordination avec le Conseil pontifical Justice et Paix.

Ainsi, le ministre de l’économie britannique, Gordon Brown, a été reçu par le Conseil Justice et paix en juillet 2004 et a présenté son projet pour l’annulation de la dette en relançant aussi l’idée de consacrer 0,7% du PIB des pays les plus riches au développement des pays les plus pauvres, a ainsi relaté le cardinal Maradiaga dans l’article de l’»Avvenire». Suite à quoi, au début de l’année 2005, la CIDSE (Coopération Internationale pour le Développement et la Solidarité) – qui regroupe certaines des principales agences catholiques d’aide au développement du tiers monde – a convoqué un groupe d’évêques et de cardinaux à Bruxelles. Parmi eux, figuraient le cardinal indien Telesphore Toppo et les archevêques africains Souraphiel d’Addis Abeba en Ethiopie, Onaiyekan d’Abuja, au Nigeria, et Mazombwe de Lusaka, en Zambie.

Vaste consultation en coulisses

«Ils nous ont demandé une action, pour ainsi dire, de lobbying auprès des gouvernements en vue du sommet du G8» du 6 au 8 juillet 2005 à Gleneagles, en Ecosse, «qui devra ratifier l’engagement d’annulation de la dette», a aussi confié le cardinal. Ainsi à Berlin, ces évêques et cardinaux ont rencontré le chancelier Gherard Schröder et la responsable du parti démocratie chrétien (CDU), Angela Merkel, tous deux «leur donnant leur appui».

A Londres, le groupe d’ecclésiastiques a rencontré la femme du Premier ministre, Cherie Blair (celui-ci étant absent), de confession catholique, ainsi que le ministre Gordon Brown. Ils se sont également rendus au parlement. Selon le cardinal, l’issue de ce séjour a été «positive». S’il n’a pas pu se rendre à Paris, il a en revanche rencontré à Bruxelles le président de la Commission européenne José Manuel Barroso, qui leur «a promis son soutien».

Le cardinal Maradiaga a encore souligné que l’archevêque de Washington, le cardinal Theodore McCarrick, avait parallèlement fait «un travail de lobby auprès de l’administration Bush». «Je crois qu’il l’a fait avec succès étant donné que la décision d’annulation de la dette a été prise juste après la rencontre de tous les ministres des finances en vue du sommet des leaders du G8 prévu pour les premiers jours de juillet en Ecosse».

Reste à convaincre Bush, le Canada et le Japon

«Maintenant, il va falloir convaincre le président américain, comme le Canada et le Japon, de consacrer 0,7% de leur PIB pour le développement», a toutefois ajouté le haut dignitaire sud-Américain. Les pays développés s’étaient engagés il y a 35 ans à fournir 0,7 % de leur PIB pour aider au développement des pays en voie de développement, objectif qu’ils ont réitéré en 2002 à l’occasion d’une réunion de l’Onu à Monterrey.»Et vérifier que la promesse de l’Union européenne de le faire avant 2015 soit maintenue. Nous verrons», a ajouté le cardinal.

Interrogé sur le caractère «étrange» d’un travail de lobby politique exercé par des hommes d’Eglise, le cardinal Maradiaga a répondu que cela ne l’était «absolument pas». «L’Eglise catholique est une autorité morale dans le monde dont parfois, mêmes nous les ecclésiastiques, ne sommes pas pleinement conscients», a-t-il expliqué. Pour lui, «il est bon d’utiliser cette autorité politique pour des causes justes, comme celle de l’annulation de la dette». «Et puis ce sont les politiques eux-mêmes qui ont sollicité notre intervention», a-t-il insisté, donnant en exemple la venue de Gordon Brown l’an dernier à Rome.

L’intérêt de Benoît XVI pour cette action

Enfin interrogé sur l’impact potentiel de cet allègement de la dette pour les pays pauvres, l’archevêque de Tegucigalpa a expliqué que si ce résultat n’est pas à «mépriser», il ne résoudra pas à lui seul le problème des 18 pays. Il a aussi souligné que son effet dépendrait de la façon dont l’argent épargné serait utilisé, soit pour aider les pauvres ou pour nourrir la corruption.

Le cardinal Maradiaga de passage à Rome fin juin 2005 a été longuement reçu en audience par Benoît XVI. Celui-ci a, selon le cardinal, manifesté «un grand intérêt» pour l’action de l’Eglise et notamment du Conseil Justice et Paix pour soulager les conditions des pays les plus pauvres.

Dans un communiqué publié le 14 juin 2005, le Conseil pontifical Justice et Paix avait salué l’annulation immédiate de la dette multilatérale de 18 pays pauvres, pour un montant de 40 milliards de dollars, annoncée à Londres le 11 juin 2005 par les ministres des Finances du G8. Il avait aussi émis le souhait que cet argent serve réellement au développement et réclame l’augmentation de l’aide aux pays les plus pauvres. Le G8 regroupe les huit pays les plus riches du monde, soit l’Allemagne, le Canada, les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, le Japon et la Russie. (apic/imedia/ar/pr)

24 juin 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Brésil: Répression des paysans sans terre, le dirigeant du MST Jorge Neri interpelle l’Europe

APIC – Interview

Le pouvoir brésilien diabolise les partisans de la réforme agraire

Bernard Bavaud, de l’Agence APIC

Fribourg, 17 mai 2000 (APIC) Face à la mobilisation sans précédent à travers tout le Brésil du Mouvement des Sans Terre (MST), la plus puissante organisation populaire du continent latino-américain, le pouvoir a choisi la diffamation et l’escalade de la répression. Jorge Neri parcourt l’Europe durant tout un mois pour interpeller députés européens, défenseurs des droits de l’homme, milieux religieux et associatifs. Le dirigeant national du MST était lundi à Fribourg à l’initiative du mouvement romand E-Changer pour réclamer une véritable réforme agraire au Brésil.

«Plus que des occupations de terres et des barrages routiers, le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso a peur que nos propositions de changement inspirent les autres secteurs populaires qui résistent à un système qui continue de refuser à des millions de familles les conditions d’une vie décente.» C’est pour attirer l’attention sur cet «autre Brésil», celui de la grande majorité, que Jorge Neri parcourt l’Europe du Portugal à l’Autriche, de la mi-mai à la mi-juin. «Je suis venu dénoncer les atteintes aux droits humains, depuis l’agression physique jusqu’aux atteintes aux droits économiques».

Le dirigeant populaire brésilien s’étonne ainsi de la bonne réputation à l’étranger du gouvernement Cardoso. «Nombre d’Européens n’ont toujours pas compris que le Brésil n’est qu’un brouillon de démocratie. Tous les indicateurs socio-économiques l’attestent: le chômage augmente, la santé dépérit, l’éducation végète, la violence urbaine augmente, la corruption s’étend… Quel Brésil regarde-t-on quand on vante Cardoso? Celui de l’élite, uniquement. Une minorité de Brésiliens se portent bien, leurs enfants ne souffrent pas des carences de l’enseignement: leurs parents ont les moyens de leur payer des études à l’étranger. En général, ils détestent le MST, car il ramène leurs rêves à la réalité!» Le MST représente quelque 150’000 familles «installées» qui, grâce à leur lutte, ont reçu des terres, et plus de 200’000 qui en occupent d’autres et vivent dans des campements provisoires.

Le problème de la terre: 500 ans de dépossession

Le problème de la possession de la terre n’est pas nouveau au Brésil: depuis cinq siècles déjà, les terres sont concentrées entre quelques mains. Aujourd’hui, une infime minorité de possédants – 1% de la population – contrôle 50 % de toutes les terres arables du pays. «Résultat: cinq millions de familles privées de terre, soit 20 à 25 millions de personnes vivant dans une extrême pauvreté», dénonce ce militant paysan originaire de l’Etat du Para. Agé de 34 ans, Jorge Neri veut léguer un Brésil meilleur à ses cinq enfants.

Le dirigeant de la coordination nationale du MST décrit avec fierté un mouvement porteur de valeurs nouvelles de solidarité et de fraternité qui commence à faire peur au gouvernement brésilien. Sur la défensive, le pouvoir – une alliance oligarchique d’intérêts financiers, politiques et médiatiques – commence à diaboliser le MST et ceux qui soutiennent une véritable réforme agraire, les accusant de semer la violence.

Un «évêque rouge» dans le collimateur des fazendeiros et du pouvoir

Comme au bon vieux temps de la dictature militaire, grands propriétaires terriens et gouvernement ressortent les schémas manichéens dont ils ont usé et abusé contre Dom Helder Camara, l’archevêque d’Olinda et Recife, décédé l’an dernier. Dans leur collimateur cette fois-ci, Dom Tomas Balduino, vilipendé comme «évêque rouge». «Jusqu’à présent, il leur manquait une personnalité de l’Eglise à laquelle lancer ces insultes. Nos adversaires l’ont trouvée en Dom Balduino pour en faire ’ce chien, ce démon, ce communiste!’. Or ceux qui connaissent la trajectoire ecclésiale de l’ancien évêque de Goias savent qu’il est d’une sérénité magnifique. Mais on l’attaque d’une manière extrêmement négative pour discréditer le secteur de l’Eglise catholique qui appuie le MST, le même d’ailleurs qui soutient les communautés ecclésiales de base».

Certes, admet Jorge Neri, l’Eglise brésilienne n’est pas unanime derrière les actions du MST, pourtant certains évêques n’hésitent pas à se mouiller en critiquant ouvertement le gouvernement de Brasilia. C’est le cas de Dom Balduino, actuel président de la Commission pastorale de la terre (CPT). Il était d’ailleurs avec les manifestants de Porto Seguro, le 22 avril. Les politiciens et les médias qui appuient le régime de Cardoso l’ont accusé d’alimenter le feu de la révolte et d’organiser en traître les actions subversives du MST.

Le MST réclame une véritable réforme agraire

«Ces accusations ne tiennent pas. Le MST a trois décennies d’existence, ce n’est plus un enfant. Il n’a nul besoin de directives et de conseils provenant de l’Eglise progressiste. En même temps, il nous paraît juste que certains secteurs nous appuient publiquement. Il est tout à fait cohérent qu’une partie de l’Eglise soit en harmonie avec la lutte pour la réforme agraire». Le leader des paysans sans terre souligne par contre que l’Eglise n’influence pas les décisions du MST, «car notre mouvement vraiment autonome».

La lutte pour une vaste réforme agraire – «on veut évidemment la redistribution de la terre et accéder à la terre par un acte démocratique» – est pour Jorge Neri bien plus qu’une revendication agricole. Entreprendre une réforme agraire implique en effet toute une série de mesures politiques allant du crédit à la production et au logement jusqu’au développement de services d’éducation, de santé, en passant par la fourniture à tous de l’électricité et d’autres biens de première nécessité. «Notre lutte est donc, fondamentalement, une lutte pour la dignité humaine», insiste le militant brésilien, qui tire ses références dans le mouvement humaniste, la pensée chrétienne, Gandhi, les idéaux du socialisme.

Obliger le gouvernement à négocier

Dans le but d’obliger le gouvernement du président Cardoso à négocier, le MST a choisi le mois d’avril 2000 pour organiser une mobilisation nationale exemplaire: 300’000 militants ont occupé les abords et l’intérieur d’édifices publics dans 20 des 27 Etats brésiliens. Des palais de gouverneurs, mais aussi les ministères de l’Economie et de la Réforme agraire, ont été visés par cette action de masse. Deux dates symboliques ont mobilisé le MST: le 4e anniversaire du massacre de 20 paysans sans terre, le 17 avril 1996, à Eldorado do Carajas, dans l’Etat du Para, et le 22 avril, les festivités officielles pour le 500e anniversaire de la «découverte» du Brésil par les Portugais.

Les manifestations ont été organisées de concert les Indiens et les Noirs, ceux qui ont le plus souffert de la colonisation, mais aussi avec les ouvriers chômeurs et des membres de partis politiques de gauche. «Nous sommes descendus dans la rue, non pas, comme l’a écrit une certaine presse pro-gouvernementale, ’pour en finir une fois pour toutes avec des fêtes organisées par la société riche du Brésil’, mais d’abord pour poser une question fondamentale: Quel sorte de pays voulons-nous construire ensemble?»

Et de rappeler que le 22 avril, pendant que se déroulaient les fêtes officielles des 500 ans de la «découverte» du Brésil, le gouvernement fédéral envoyait 6’000 policiers et soldats fortement armés à Porto Seguro, dans le sud de l’Etat de Bahia. Jorge Neri est formel: «La réponse du gouvernement fut lamentable. Au lieu de respecter nos actions pacifistes, il a envoyé sa police qui a tiré balles et grenades lacrymogènes, arrêtant les manifestants. Un signal évident que le gouvernement n’accepte pas des manifestations mettant en cause le modèle économique et social actuel!»

Une manifestation nationale

Comme le MST est implanté dans presque dans tous les Etats brésiliens, il a pu faire ainsi la démonstration de sa capacité de mobilisation nationale, le même jour, avec le même objectif. Le MST n’était cependant pas seul. Il était rejoint par la Confédération des travailleurs dans l’agriculture (CONTAG), les syndicats des travailleurs ruraux, la pastorale de l’Eglise catholique, spécialement les membres de la Commission pastorale de la terre (CPT). «Le gouvernement nous diffame et nous accuse dans la presse d’être des personnes violentes, des ’criminels’ non respectueux de la propriété privée, parce que nous occupons des terres et des édifices publics. Mais nous menons ces actions pour négocier avec les ministères de l’Economie et de la Réforme agraire. Nous exigeons une véritable réforme agraire, nous sommes pour la négociation, mais le gouvernement s’y oppose.»

La violence provient de la police qui refuse aux Sans Terre la liberté fondamentale de manifester pacifiquement pour faire connaître leurs revendications essentielles, insiste Jorge Neri. Pour lui, la violence est dans l’autre camp: dans l’Etat du Parana, tout dernièrement, la police est responsable de la mort d’un paysan et de 80 blessés. «Alors que durant ce mois d’avril, il n’y eut aucun policier tué ou blessé!».

La réforme agraire n’est pas qu’un problème brésilien

Le représentant du MST estime aussi que l’urgence d’une réforme agraire ne concerne pas seulement le Brésil; c’est une nécessité latino-américaine et mondiale. C’est pourquoi son mouvement privilégie les contacts avec d’autres mouvements de lutte dans les pays du Sud et du Nord. Le MST rêve aussi d’une réunion mondiale pour affronter et questionner le système. Au cours de sa tournée européenne, il présente bien entendu la question agraire brésilienne, mais se fait également tout ouïe aux problèmes des paysans qui doivent affronter – en Occident aussi – la mondialisation et la tentative d’imposition d’un modèle économique ultra-libéral. (apic/ba/be)

17 mai 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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