APIC-Dossier
Le point de vue du Père Jean-Marie Gaudeul, p.b.
Paris, 20mars(APIC) Après de multiples réactions et articles polémiques
de la presse internationale sur les «Versets sataniques» de Salman Rusdhie
et la condamnation de l’écrivain par l’ayatollah Khomeiny, l’analyse suivante, attentive au message de l’Islam, vient à point et permet d’éclairer,
sous un angle théologique, une affaire qui est demeurée confuse à travers
les médias. Cette analyse est du Père Jean-Paul Gaudeul, Père Blanc et professeur invité à l’Institut pontifical d’Etudes arabes et islamiques. Elle
est parue dans le no 744 du Service catholique français de presse et d’information (SNOP) du 10 mars 1989.
On a tout dit sur l’affaire Rusdhie : son livre «Les Versets
sataniques», les réactions des foules musulmanes en Grande Bretagne et dans
le monde islamique, sa condamnation et les menaces en provenance de l’Iran,
les mesures prises par les gouvernements européens, les protestations des
éditeurs et des intellectuels occidentaux : tout, on a tout dit. On a même
donné des explications fort savantes pour suggérer que l’attitude de
Khomeiny lui était dictée par des calculs de politique intérieure.
On a cependant bien peu écrit sur le contenu du livre lui-même et sur
les raisons qui avaient bien pu causer une telle réaction dans les milieux
musulmans. Il est vrai que peu de journalistes ont pu le lire. Le lecteur a
souvent l’impression que tout ce tapage est irrationnel, dicté par le
fanatisme bien plus que par le livre lui-même. Qu’en est-il en réalité ?
Que dit Rusdhie ?
Dérision à la clé
Commençons par le ton général : un énorme roman, touffu, écrit dans un
anglais bien difficile puisqu’il est émaillé d’expressions indiennes et de
jeux de mots à partir de ces expressions. A quoi comparer ce style ? On
pense à Rabelais, ou plus près de nous, à San Antonio ou au Canard
Enchaîné. L’atmosphère est à la rigolade, à la moquerie, et l’auteur semble
bien aimer les situations scabreuses et les farces bien grasses.
Un jeu de trompe l’oeil
Les journalistes connaissent bien ce procédé qui consiste à dire les pires choses sur quelqu’un tout en se protégeant des poursuites éventuelles :
«Dans les bistrots de la ville, on entend dire que le maire aurait trempé
dans certaines affaires louches…» On ne fait apparament que rapporter une
rumeur, mais le lecteur est sensible au contenu de cette rumeur tout autant
que s’il s’agissait de faits vérifiés.
Salman Rushdie s’arrange pour faire de même. Il va parler de l’Islam, de
la religion en général et de Mohammed en particulier en disant que tout
cela n’est qu’un rêve fait par un acteur indien. Rêve ou réalité ? On ne
sait jamais, le héros lui-même ne sait que penser de ses étranges rêves
plus réels que son état de veille.
D’ailleurs le livre commence sur une étrange scène : deux Indiens Chamcha et Gibril – tombent d’un avion qui explose en plein vol : il s’en
sortent, sans que l’on sache jamais s’ils ont échappé à la mort ou s’ils
sont passés dans l’au-delà. On pencherait pour la deuxième hypothèse puisque le plus honnête des deux, Chamcha, se trouve transformé en démon sous
l’apparence d’un bouc. Il n’en guérira qu’en se livrant à la plus effrayante crise de haine destructrice. Tant qu’il veut rester calme et doux, il
reste prisonnier de son apparence démoniaque. Dès qu’il se livre à la rage… il redevient humain. En passant dans cet au-delà, nos deux héros sont
entrés dans une dimension ou le mal et le bien sont interchangeables, et ou
Satan, les démons et les anges ne se distinguent plus les uns des autres.
L’inspiration de Mohammed
C’est alors que nous entrons dans les rêves de Gibril : est-il ange ou
démon ? Est-il encore le simple acteur qu’il a été autrefois, ou est-il
désormais en communion avec un autre être mystérieux – l’archange Gabriel,
Gibril – qui se souvient du passé et nous décrit sa rencontre avec le
Prophète de l’Islam ? Rêve ou souvenir ?
Nous nous trouvons donc à suivre la carrière prophétique de Mohammed par
épisodes d’ailleurs entre-coupés d’autres séquences désopilantes de la vie
de nos deux héros, Chamcha et Gibril. C’est ainsi que nous assistons – rêve
ou souvenir ? – à la première rencontre du Prophète et de l’ange Gabriel.
Celui-ci nous confie qu’il n’avait rien à dire à Mohammed, mais que ce commerçant arabe voulait si fort entendre une parole…qu’il l’a fait jaillir
de ses entrailles sans s’en rendre compte.
D’autres épisodes de la vie du Prophète sont alors évoqués, tous
montrant bien que, sans trop s’en apercevoir, souvent, Mohammed se
fabriquait les révélations qu’il souhaitait, qu’il ne savait pas distinguer
ce qui venait de Dieu et ce qui venait de Satan – d’ailleurs y a-t-il
jamais eu de vraie révélation ? Pour finir, nous avons droit – rêve ou
souvenir ? – aux confidences de l’un des premiers musulmans, le scribe qui
prend la révélation sous la dictée du Prophète. Ce scribe perd la foi en
Mohammed quand il se rend compte que son maître ne remarque même pas les
fautes glissées volontairement dans le texte du Coran par son secrétaire.
Tous ces versets soi-disant révélés ne sont que fabrication humaine insinuent les héros du rêve de Gibril. Ne sont-ils pas humains les versets du
Coran qui semblent n’exprimer que les désirs de Mohammed et les pulsions de
son subconscient ?
– Humains les versets qui l’autorisent à épouser Zaynab, la femme qu’il
désire (33, 36-40) ? A’icha ne commenta-t-elle pas : «tu as bien de la
chance d’avoir un Dieu qui comble tous tes désirs» ? – Humains les versets
qui innocentent sa femme préférée, A’icha, soupçonnée d’adultère
(24,11-13)? – Humains ces passages ou s’exprime la jalousie d’un mari qui
veut protéger ses femmes du regard des autres, leur impose le voile, les
déclare mères des croyants pour qu’elles ne se marient avec personne après
lui ? – Humains ces versets qui donnent raison à Mohammed dans des disputes
avec ses femmes, ou demandent aux fidèles de respecter son intimité quand
il se repose en famille ?
Passons sous silence les passages ou l’on voit les prostituées d’un bordel se donner les noms des épouses du Prophète et en tripler leur chiffre
d’affaire. Il n’est qu’une invention de l’auteur.
Par contre, les autres faits sont des données historiques bien connues
de la tradition musulmane, mais Rusdhie leur donne une interprétation radicalement sceptique.
Un de ces épisodes s’appelle, justement, celui des Versets Sataniques .
selon Tabari, un grand historien musulman, le verset 53,19 du Coran venait
juste d’être révélé quand «Satan mit sur la langue du prophète ce qu’il
avait au fond de sa pensée et qu’il souhaitait pour son peuple». Il s’ensuivit deux versets de compromis avec les païens reconnaissant aux trois
déesses de la Mecque un certain rôle d’intercession auprès de Dieu. Corrigé, plus tard, par Gabriel, le Prophète aurait alors supprimé les versets
sataniques et gardé le sens strictement monothéiste du passage. Une autre
révélation, plusieurs mois plus tard, aurait alors supprimé les versets sataniques et gardé le sens strictement monothéiste du passage. Une autre
révélation, plusieurs mois plus tard, aurait donné la clé de l’incident.
«Nous n’avons envoyé avant toi ni Envoyé, ni Prophète, sans que, quand il
souhaitait quelque chose, Satan ne le lui ai fait exprimer. Allah efface ce
qu’envoie Satan, puis Allah redresse ses Signes (ou versets) (22,52).
Embarassés par cet épisode, certains commentateurs le passent sous
silence, d’autres accusent les orientalistes occidentaux d’avoir inventé
cette histoire scabreuse. D’autres enfin insinuent que Satan a fait
entendre ces mots au public sans que Mohammed les ait prononcés.
Le livre de Rusdhie crie aux croyants : mais ouvrez donc les yeux, vous
voyez bien que tout cela démontre que le Coran est un livre humain, jailli
de la psychologie de Mohammed. Mais les croyants peuvent-ils vraiment
ouvrir les yeux ? Ne sont-ils pas enfermés dans un aveuglement qu’ils
désirent garder ?
(Suite dans notre édition du 21 mars)
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