APIC Interview
L’Occident doit se réconcilier avec l’Irak, rempart contre l’islamisme
Jacques Berset, agence APIC
Fribourg/Bagdad, octobre 2001 (APIC) L’Occident a tout intérêt à se réconcilier avec l’Irak, le peuple irakien est un rempart contre l’islamisme. Le Père dominicain irakien Yousif Thomas Mirkis ne mâche pas ses mots: ce serait un nouveau crime si le président Bush, profitant de sa «croisade» anti-terroriste, frappait à nouveau l’Irak, un pays exsangue. «En douze ans d’embargo, des centaines de milliers d’enfants sont morts dans l’indifférence des pays démocratiques occidentaux.»
Rédacteur en chef à Bagdad de la revue «Al Fikr Al Masihi» (La Pensée chrétienne), le Père Yousif Thomas a participé à Fribourg au Congrès mondial de l’Union catholique internationale de la presse (UCIP). Pour quitter Bagdad, il a dû parcourir 1000 km à travers le désert, sur des routes dangereuses, pour se rendre à Amman, en Jordanie, car il n’y a plus de vols depuis onze ans. Depuis que le Père Jean-Marie Benjamin a violé l’embargo aérien imposé par les Américains, des compagnies aériennes syrienne et jordanienne ont osé reprendre quelques vols depuis trois mois.
APIC: Des milieux à Washington voudraient profiter de la concentration de troupes américaines dans le Golfe dans le but de frapper l’Afghanistan, pour régler une fois pour toutes son compte à Saddam Hussein, «paria» des Etats-Unis au Moyen-Orient.
Père Yousif Thomas: Ce serait une tragique erreur. L’Irak a un gouvernement laïc, et ce type de régime doit être encouragé par l’Occident. Si l’islamisme prime dans des pays comme les nôtres, c’est très dangereux, tant pour nos peuples que pour l’Occident. Imaginons qu’en mars 1991, l’insurrection chiite au sud du pays avait gagné Bagdad, nous aurions alors assisté probablement à l’instauration d’une République islamique en Irak. Le danger aurait été très grand pour le monde entier.
Je crois profondément que l’Occident aurait plutôt intérêt à se réconcilier avec l’Irak, car les Irakiens sont non seulement des gens modérés, mais également cultivés et formés. N’oublions pas qu’ils avaient le plus haut taux d’alphabétisation dans toute la région, le plus grand nombre d’Universités. Ils avaient atteint dans les années 1970 un niveau de développement qui n’avait jamais existé auparavant dans la région. Je crois que vouloir frapper l’Irak, qui était presque sorti du sous-développement, c’est affaiblir un pays qui pouvait devenir un rival dangereux de l’Occident au niveau régional. Malheureusement, cette guerre nous a fait retourner 100 ans en arrière, c’est un grand crime!
APIC: Est-ce que l’on a faim aujourd’hui en Irak?
Père Yousif Thomas: La malnutrition est une réalité quotidienne, palpable. Voici un exemple concret: un jour dans la rue, alors que je portais l’habit blanc des Dominicains, une femme vêtue de noir s’est approchée de moi. C’était une musulmane. Elle m’a demandé si je connaissais une famille qui voudrait adopter sa fille. «Elle est malade, je n’arrive pas à la nourrir correctement, je n’ai rien pour la soigner. Si vous trouvez une famille, au moins elle aura de quoi manger, moi je n’ai plus de ressources, je ne sais pas quoi faire, mon mari est mort…» Des exemples comme cela, on en a tous les jours.
L’Eglise agit bien par le biais de la Caritas, sans distinction de religion, mais c’est une goutte d’eau dans la mer. C’est tout un peuple – 22 millions d’habitants – qui souffre. J’essaie personnellement d’aider une centaine de familles, mais que faire quand il y en a 400’000 autres qui sont dans la plus extrême pauvreté ? Le programme des Nations Unies «Pétrole contre dollars» est très insuffisant et il se heurte de plus aux obstacles de la bureaucratie onusienne qui empêche la conclusion de contrats. Les médicaments manquent, des gens meurent de maladies qui en temps normal seraient facile à soigner.
L’embargo imposé à l’Irak nous a profondément touchés, c’est un fait. Beaucoup de gens n’ont plus d’espoir dans l’avenir. Quand on voit que Cuba subit la haine des Etats-Unis depuis quatre décennies et est toujours sous embargo… Nous, cela fait douze ans. On se demande jusqu’à quand cela va-t-il continuer et s’il est possible de sortir de cette impasse. C’est un véritable génocide d’imposer de telles sanctions à un peuple, avec des arguments spécieux. Si c’est un problème politique, pourquoi fait-on mourir tant de gens faibles, tant de vieillards, tant d’enfants surtout… On ne comprend pas.
APIC: Avez-vous encore de l’espoir que le calvaire du peuple irakien se termine…
Père Yousif Thomas: Espoir en qui ? En Dieu, oui, mais dans les hommes, malheureusement non. Ils sont trop durs les uns envers les autres, et quand leurs intérêts sont en jeu, ils sont sans pitié. Malheureusement, nous sommes assis sur la réserve de pétrole la plus importante du monde, c’est cela qui intéresse les Etats-Unis. Les hommes qui sont au-dessus peuvent périr.
APIC: Pourquoi les Américains soutiennent-ils l’Arabie Saoudite. Ce pays n’est pas un modèle de démocratie, il exporte l’intégrisme wahhabite sur plusieurs continents…
Père Yousif Thomas: Quels sont les critères des Etats-Unis pour décréter que tel pays est dictatorial et un autre pas ? Par rapport aux droits de l’homme, l’Occident n’a pas un double langage, mais au moins un triple voire un quadruple langage. Un enfant chez nous peut comprendre les mensonges véhiculés par les grands médias dominants, tellement la ficelle est grosse…
APIC: Comment les attentats qui ont visé les Etats-Unis sont-ils ressentis chez vous ?
Père Yousif Thomas: On me dit que tous les pays ont condamné ce qui s’est passé le 11 septembre, sauf l’Irak. Moi, je ne défends pas le terrorisme et je le condamne avec fermeté. Le peuple irakien est lui aussi victime d’une forme de terrorisme, accepté sinon encouragé par l’Occident. Aussi l’Irak, en ne condamnant pas ces attentats, veut-il peut-être attirer l’attention des pays occidentaux sur les 1,2 million d’enfants morts dans notre pays des conséquences de l’embargo qui lui est imposé depuis 12 ans. Ces chiffres sont donnés par Médecins sans Frontières et l’UNICEF. Aucun pays occidental n’a condamné cette forme de terrorisme d’Etat.
En se suicidant de cette façon spectaculaire et horrible, en faisant des milliers de victimes innocentes, les auteurs des attentats anti-américains ne voulaient-ils pas dire quelque chose, dire «non» à cet Occident insensible aux souffrances des pays du Sud. Chez vous, dans des sociétés où existe le confort pour le plus grand nombre, les statistiques montrent la fréquence du suicide des jeunes. Ces jeunes lancent à l’évidence un message en se donnant la mort.
Ce qui s’est passé à Manhattan, c’est aussi une forme de suicide face à une civilisation qui, au niveau de la planète, rejette le plus grand nombre. C’est comme un cri pour exprimer le désespoir et l’impuissance: «Je n’ai pas le droit de vous dire quelque chose, alors je le dis de cette façon!» C’est une action abominable, mais il faut aussi entendre ce cri. Il faut aller aux racines de ce désespoir. Dans «Le Regard Mutilé», un auteur iranien, Darius Shayegan, parle de la schizophrénie culturelle des pays traditionnels face à la modernité. Ce spécialiste des civilisations dit que toutes les grandes civilisations sont à la remorque de l’Occident, et l’Occident ne sait pas où aller. C’est une locomotive affolée et sans buts.
APIC: Aujourd’hui, pourquoi Américains et Britanniques bombardent-ils l’Irak ?
Père Yousif Thomas: Je ne comprends pas le sens de ces frappes aériennes. C’est comme pour maintenir une veilleuse qu’on ne veut pas éteindre. On ne frappe pas trop fort, mais c’est quasiment tous les jours. Souvent, ce sont des pauvres gens qui sont tués, des bédouins… Ils ne sont pas massacrés par hasard, car il n’y a pas de bombes intelligentes ni de guerre propre, comme on l’a faussement prétendu lors de l’opération «Tempête du désert» en janvier-février 1991 et par la suite.
J’ai vécu durant 40 jours les bombardements de Bagdad depuis le quartier de Karrada. C’était un déluge de feu, il y a eu beaucoup de morts. Les missiles de croisière devaient frapper dix fois pour toucher leu cible. Les neuf autres fois, ils détruisaient les maisons, les infrastructures, les stations de pompages, les usines de traitement des eaux usées… Le système médiatique, dont CNN est le plus bel exemple, ont parlé de guerre «clean»: ils ont absolument trompé le monde.
Le chef de la diplomatie irakienne, le vice-Premier ministre Tarek Aziz, a assuré que l’Irak ne connaît pas Ben Laden, qu’il n’a de contact ni avec lui, ni avec son réseau «el-Qaëda», ni avec le régime des talibans. Mais avec Washington, on ne sait jamais: des gens comme le sénateur républicain Jesse Helms et d’autres membres de la tendance la plus conservatrice du Congrès font pression sur le président Bush pour profiter de l’occasion offerte par la vaste campagne anti-terroriste qui se met en place pour chasser Saddam Hussein.
APIC: Pour en revenir à vous, vous êtes à la fois religieux et journaliste…
Père Yousif Thomas: Je suis rédacteur en chef de la revue œcuménique mensuelle «Al Fikr Al Masihi» (La Pensée chrétienne), éditée par les dominicains de Bagdad. Je vis au couvent des dominicains dans cette même ville. La Pensée chrétienne est l’unique revue chrétienne existant en Irak. Tirant à 5’000 exemplaires, elle est distribuée en Irak et dans la diaspora, tout en étant également disponible sur internet (www.alfikr-almasihi.com).
Nous dédions, dans notre publication, une attention particulière à nos lecteurs musulmans (15% des abonnés). Nous ne subissons pas les foudres de la censure, et je n’ai jamais reçu de commentaires négatifs du gouvernement sur tout ce que j’ai écrit. En Irak, nous avons la liberté de culte, nous pouvons enseigner le catéchisme sans obstacles. La catéchèse a lieu dans les églises, qui ne sont pas seulement dédiées au culte. Ce sont aussi de véritables centres culturels très dynamiques. On y a accueille les jeunes, on y développe en équipes de nombreuses activités en faveur des handicapés, des victimes de la guerre, des pauvres. Malgré des moyens économiques précaires, nous pouvons mener des activités sociales sans rencontrer d’obstacles. Nous avons une base d’église extraordinaire.
Les chrétiens jouent un rôle très important dans la société civile irakienne, car ils sont souvent regardés comme des gens très fidèles à leur terre. Ils sont respectés, car si leur proportion est de 3% dans l’ensemble de la population (22 millions d’habitants), la part des médecins, des architectes et des ingénieurs chrétiens dépasse de beaucoup les 20%.
APIC: Vous qui parlez parfaitement le français – on sent d’ailleurs que vous aimez ce pays ! – ne vous sentez-vous pas un peu trahi par la France ?
Père Yousif Thomas: J’ai fait mes études en France: un doctorat en théologie à Strasbourg et un DEA (diplôme d’études approfondies, de troisième cycle) d’ethnologie à Paris. Je suis francophile. Suis-je déçu par ce pays ? Non, mais je constate que la France, comme toute l’Europe, est elle aussi à la remorque des Etats-Unis. Je crois qu’en raison de la Guerre du Golfe, nous avons été les dindons de la farce quand les Européens se sont ralliés à l’Amérique pour nous frapper. Il y a eu un homme honnête, Jean-Pierre Chevènement: il a démissionné de son poste de Ministre de la défense quand il a compris le jeu. J’ai de l’estime pour cet homme, à l’époque seul contre tous. Cette voix me donne beaucoup à espérer de la France. (apic/be)
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