Rencontre avec le P. Thomas Mirkis, rédacteur en chef à Bagdad de La Pensée chrétienne
APIC Interview
L’Occident doit se réconcilier avec l’Irak, rempart contre l’islamisme
Jacques Berset, agence APIC
Fribourg/Bagdad, octobre 2001 (APIC) L’Occident a tout intérêt à se réconcilier avec l’Irak, le peuple irakien est un rempart contre l’islamisme. Le Père dominicain irakien Yousif Thomas Mirkis ne mâche pas ses mots: ce serait un nouveau crime si le président Bush, profitant de sa «croisade» anti-terroriste, frappait à nouveau l’Irak, un pays exsangue. «En douze ans d’embargo, des centaines de milliers d’enfants sont morts dans l’indifférence des pays démocratiques occidentaux.»
Rédacteur en chef à Bagdad de la revue «Al Fikr Al Masihi» (La Pensée chrétienne), le Père Yousif Thomas a participé à Fribourg au Congrès mondial de l’Union catholique internationale de la presse (UCIP). Pour quitter Bagdad, il a dû parcourir 1000 km à travers le désert, sur des routes dangereuses, pour se rendre à Amman, en Jordanie, car il n’y a plus de vols depuis onze ans. Depuis que le Père Jean-Marie Benjamin a violé l’embargo aérien imposé par les Américains, des compagnies aériennes syrienne et jordanienne ont osé reprendre quelques vols depuis trois mois.
APIC: Des milieux à Washington voudraient profiter de la concentration de troupes américaines dans le Golfe dans le but de frapper l’Afghanistan, pour régler une fois pour toutes son compte à Saddam Hussein, «paria» des Etats-Unis au Moyen-Orient.
Père Yousif Thomas: Ce serait une tragique erreur. L’Irak a un gouvernement laïc, et ce type de régime doit être encouragé par l’Occident. Si l’islamisme prime dans des pays comme les nôtres, c’est très dangereux, tant pour nos peuples que pour l’Occident. Imaginons qu’en mars 1991, l’insurrection chiite au sud du pays avait gagné Bagdad, nous aurions alors assisté probablement à l’instauration d’une République islamique en Irak. Le danger aurait été très grand pour le monde entier.
Je crois profondément que l’Occident aurait plutôt intérêt à se réconcilier avec l’Irak, car les Irakiens sont non seulement des gens modérés, mais également cultivés et formés. N’oublions pas qu’ils avaient le plus haut taux d’alphabétisation dans toute la région, le plus grand nombre d’Universités. Ils avaient atteint dans les années 1970 un niveau de développement qui n’avait jamais existé auparavant dans la région. Je crois que vouloir frapper l’Irak, qui était presque sorti du sous-développement, c’est affaiblir un pays qui pouvait devenir un rival dangereux de l’Occident au niveau régional. Malheureusement, cette guerre nous a fait retourner 100 ans en arrière, c’est un grand crime!
APIC: Est-ce que l’on a faim aujourd’hui en Irak?
Père Yousif Thomas: La malnutrition est une réalité quotidienne, palpable. Voici un exemple concret: un jour dans la rue, alors que je portais l’habit blanc des Dominicains, une femme vêtue de noir s’est approchée de moi. C’était une musulmane. Elle m’a demandé si je connaissais une famille qui voudrait adopter sa fille. «Elle est malade, je n’arrive pas à la nourrir correctement, je n’ai rien pour la soigner. Si vous trouvez une famille, au moins elle aura de quoi manger, moi je n’ai plus de ressources, je ne sais pas quoi faire, mon mari est mort…» Des exemples comme cela, on en a tous les jours.
L’Eglise agit bien par le biais de la Caritas, sans distinction de religion, mais c’est une goutte d’eau dans la mer. C’est tout un peuple – 22 millions d’habitants – qui souffre. J’essaie personnellement d’aider une centaine de familles, mais que faire quand il y en a 400’000 autres qui sont dans la plus extrême pauvreté ? Le programme des Nations Unies «Pétrole contre dollars» est très insuffisant et il se heurte de plus aux obstacles de la bureaucratie onusienne qui empêche la conclusion de contrats. Les médicaments manquent, des gens meurent de maladies qui en temps normal seraient facile à soigner.
L’embargo imposé à l’Irak nous a profondément touchés, c’est un fait. Beaucoup de gens n’ont plus d’espoir dans l’avenir. Quand on voit que Cuba subit la haine des Etats-Unis depuis quatre décennies et est toujours sous embargo… Nous, cela fait douze ans. On se demande jusqu’à quand cela va-t-il continuer et s’il est possible de sortir de cette impasse. C’est un véritable génocide d’imposer de telles sanctions à un peuple, avec des arguments spécieux. Si c’est un problème politique, pourquoi fait-on mourir tant de gens faibles, tant de vieillards, tant d’enfants surtout… On ne comprend pas.
APIC: Avez-vous encore de l’espoir que le calvaire du peuple irakien se termine…
Père Yousif Thomas: Espoir en qui ? En Dieu, oui, mais dans les hommes, malheureusement non. Ils sont trop durs les uns envers les autres, et quand leurs intérêts sont en jeu, ils sont sans pitié. Malheureusement, nous sommes assis sur la réserve de pétrole la plus importante du monde, c’est cela qui intéresse les Etats-Unis. Les hommes qui sont au-dessus peuvent périr.
APIC: Pourquoi les Américains soutiennent-ils l’Arabie Saoudite. Ce pays n’est pas un modèle de démocratie, il exporte l’intégrisme wahhabite sur plusieurs continents…
Père Yousif Thomas: Quels sont les critères des Etats-Unis pour décréter que tel pays est dictatorial et un autre pas ? Par rapport aux droits de l’homme, l’Occident n’a pas un double langage, mais au moins un triple voire un quadruple langage. Un enfant chez nous peut comprendre les mensonges véhiculés par les grands médias dominants, tellement la ficelle est grosse…
APIC: Comment les attentats qui ont visé les Etats-Unis sont-ils ressentis chez vous ?
Père Yousif Thomas: On me dit que tous les pays ont condamné ce qui s’est passé le 11 septembre, sauf l’Irak. Moi, je ne défends pas le terrorisme et je le condamne avec fermeté. Le peuple irakien est lui aussi victime d’une forme de terrorisme, accepté sinon encouragé par l’Occident. Aussi l’Irak, en ne condamnant pas ces attentats, veut-il peut-être attirer l’attention des pays occidentaux sur les 1,2 million d’enfants morts dans notre pays des conséquences de l’embargo qui lui est imposé depuis 12 ans. Ces chiffres sont donnés par Médecins sans Frontières et l’UNICEF. Aucun pays occidental n’a condamné cette forme de terrorisme d’Etat.
En se suicidant de cette façon spectaculaire et horrible, en faisant des milliers de victimes innocentes, les auteurs des attentats anti-américains ne voulaient-ils pas dire quelque chose, dire «non» à cet Occident insensible aux souffrances des pays du Sud. Chez vous, dans des sociétés où existe le confort pour le plus grand nombre, les statistiques montrent la fréquence du suicide des jeunes. Ces jeunes lancent à l’évidence un message en se donnant la mort.
Ce qui s’est passé à Manhattan, c’est aussi une forme de suicide face à une civilisation qui, au niveau de la planète, rejette le plus grand nombre. C’est comme un cri pour exprimer le désespoir et l’impuissance: «Je n’ai pas le droit de vous dire quelque chose, alors je le dis de cette façon!» C’est une action abominable, mais il faut aussi entendre ce cri. Il faut aller aux racines de ce désespoir. Dans «Le Regard Mutilé», un auteur iranien, Darius Shayegan, parle de la schizophrénie culturelle des pays traditionnels face à la modernité. Ce spécialiste des civilisations dit que toutes les grandes civilisations sont à la remorque de l’Occident, et l’Occident ne sait pas où aller. C’est une locomotive affolée et sans buts.
APIC: Aujourd’hui, pourquoi Américains et Britanniques bombardent-ils l’Irak ?
Père Yousif Thomas: Je ne comprends pas le sens de ces frappes aériennes. C’est comme pour maintenir une veilleuse qu’on ne veut pas éteindre. On ne frappe pas trop fort, mais c’est quasiment tous les jours. Souvent, ce sont des pauvres gens qui sont tués, des bédouins… Ils ne sont pas massacrés par hasard, car il n’y a pas de bombes intelligentes ni de guerre propre, comme on l’a faussement prétendu lors de l’opération «Tempête du désert» en janvier-février 1991 et par la suite.
J’ai vécu durant 40 jours les bombardements de Bagdad depuis le quartier de Karrada. C’était un déluge de feu, il y a eu beaucoup de morts. Les missiles de croisière devaient frapper dix fois pour toucher leu cible. Les neuf autres fois, ils détruisaient les maisons, les infrastructures, les stations de pompages, les usines de traitement des eaux usées… Le système médiatique, dont CNN est le plus bel exemple, ont parlé de guerre «clean»: ils ont absolument trompé le monde.
Le chef de la diplomatie irakienne, le vice-Premier ministre Tarek Aziz, a assuré que l’Irak ne connaît pas Ben Laden, qu’il n’a de contact ni avec lui, ni avec son réseau «el-Qaëda», ni avec le régime des talibans. Mais avec Washington, on ne sait jamais: des gens comme le sénateur républicain Jesse Helms et d’autres membres de la tendance la plus conservatrice du Congrès font pression sur le président Bush pour profiter de l’occasion offerte par la vaste campagne anti-terroriste qui se met en place pour chasser Saddam Hussein.
APIC: Pour en revenir à vous, vous êtes à la fois religieux et journaliste…
Père Yousif Thomas: Je suis rédacteur en chef de la revue œcuménique mensuelle «Al Fikr Al Masihi» (La Pensée chrétienne), éditée par les dominicains de Bagdad. Je vis au couvent des dominicains dans cette même ville. La Pensée chrétienne est l’unique revue chrétienne existant en Irak. Tirant à 5’000 exemplaires, elle est distribuée en Irak et dans la diaspora, tout en étant également disponible sur internet (www.alfikr-almasihi.com).
Nous dédions, dans notre publication, une attention particulière à nos lecteurs musulmans (15% des abonnés). Nous ne subissons pas les foudres de la censure, et je n’ai jamais reçu de commentaires négatifs du gouvernement sur tout ce que j’ai écrit. En Irak, nous avons la liberté de culte, nous pouvons enseigner le catéchisme sans obstacles. La catéchèse a lieu dans les églises, qui ne sont pas seulement dédiées au culte. Ce sont aussi de véritables centres culturels très dynamiques. On y a accueille les jeunes, on y développe en équipes de nombreuses activités en faveur des handicapés, des victimes de la guerre, des pauvres. Malgré des moyens économiques précaires, nous pouvons mener des activités sociales sans rencontrer d’obstacles. Nous avons une base d’église extraordinaire.
Les chrétiens jouent un rôle très important dans la société civile irakienne, car ils sont souvent regardés comme des gens très fidèles à leur terre. Ils sont respectés, car si leur proportion est de 3% dans l’ensemble de la population (22 millions d’habitants), la part des médecins, des architectes et des ingénieurs chrétiens dépasse de beaucoup les 20%.
APIC: Vous qui parlez parfaitement le français – on sent d’ailleurs que vous aimez ce pays ! – ne vous sentez-vous pas un peu trahi par la France ?
Père Yousif Thomas: J’ai fait mes études en France: un doctorat en théologie à Strasbourg et un DEA (diplôme d’études approfondies, de troisième cycle) d’ethnologie à Paris. Je suis francophile. Suis-je déçu par ce pays ? Non, mais je constate que la France, comme toute l’Europe, est elle aussi à la remorque des Etats-Unis. Je crois qu’en raison de la Guerre du Golfe, nous avons été les dindons de la farce quand les Européens se sont ralliés à l’Amérique pour nous frapper. Il y a eu un homme honnête, Jean-Pierre Chevènement: il a démissionné de son poste de Ministre de la défense quand il a compris le jeu. J’ai de l’estime pour cet homme, à l’époque seul contre tous. Cette voix me donne beaucoup à espérer de la France. (apic/be)
Ordination, dimanche à Fribourg, de Mgr Farine, évêque auxiliaire à Genève
APIC – Interview
Un homme simple pour une Eglise qui relève le défi de la modernité
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Genève, 16octobre (APIC) Eglise, monde, engagement, écoute… Ces mots
sonnent comme un leitmotiv dans la bouche de Mgr Pierre Farine, évêque auxiliaire à Genève, qui sera ordonné évêque dimanche dans la cathédrale de
Saint-Nicolas, à Fribourg. Sa vie sacerdotale prendra alors une nouvelle
tournure, à laquelle l’ancien curé de Bernex était loin de penser il y a
quelques mois. Avec le langage de la simplicité, Mgr Farine fait le point
des problèmes qui l’attendent. Notre interview.
APIC: Mgr Grab avait été accueilli à Genève dans un climat tendu. Qu’en
est-il aujourd’hui, après votre nomination et à la veille de votre ordination?
Mgr Farine: Les tensions ont surgi à partir de réactions venues d’une partie du protestantisme, bien typée, qu’on pourrait qualifier de «traditionaliste», voire même d’»intégriste». D’une manière générale, je dirais que
Mgr Grab a ouvert la voie. Par sa diplomatie, son sens des contacts, il a
réussi à établir des relations humaines et fraternelles avec les différents
acteurs de l’Eglise protestante. Il n’y a donc pas eu de conflit ouvert au
moment de ma nomination. Cela m’étonnerait toutefois que les personnes opposées au moment de l’installation de Mgr Grab aient aujourd’hui désarmé.
Mais je le répète, ce n’est pas l’ensemble du protestantisme qui est opposé
à la venue d’un évêque à Genève.
Je crois que les protestants ont appris à connaître ce qu’est un évêque.
Sans doute pensaient-ils que l’évêque était une sorte de personnage très
lointain, très haut. Ils se sont personnellement rendus compte que Mgr Grab
était un homme qu’on pouvait aborder, rencontrer dans la rue, dans la vie
de tous les jours, dans le bus ou les magasins. En un mot au milieu des
gens.
APIC: Deux dossiers attendent le nouvel évêque auxiliaire. L’affaire du
«Courrier» et l’état préoccupant des finances… Les ponts sont-ils aujourd’hui coupés avec «Le Courrier»?
Mgr Farine: Non, il y a toujours des contacts. Il faut dire que le grand
coup a été la séance du 12 juin, qui a, on peut le dire, tout fiché en
l’air, même si la chose couvait depuis très très longtemps de part et d’autre. La décision de la Société catholique romaine (SCR), qui n’est pas celle de l’Eglise a été malheureuse (ndr, la subvention de la SCR contre le
départ du rédacteur en chef, Patrice Mugny), a été malheureuse. J’ai dit
personnellement que c’était une décision immorale que de désigner une personne: on vous donne l’argent, mais à condition…
APOC: Vous êtes membre de la Nouvelle association du Courrier (NAC). Vous
engagerez-vous pour sauver ce journal, même si celui-ci a décidé de voler
de ses propres ailes?
Mgr Farine: Oui, tout à fait. «Le Courrier» est un journal représentant une
famille d’esprit dans le catholicisme. J’aurais préféré voir davantage se
développer des pages religieuses, au sens très large. Pas uniquement la
chronique de l’Eglise catholique, mais aussi celle de mouvements religieux.
J’aurais aimé lire ce qui se passe dans le monde sur le plan religieux, que
cela soit mieux pris en compte, avec des personnes compétentes. Qu’est-ce
que le journal a de catholique? Son option pour les pauvres est non seulement catholique mais encore évangélique. Là, le journal est en plein dans
l’Evangile. S’il garde sa spécificité humaniste et catholique, je ne vois
pas pourquoi je devrais en renier les bienfaits.
APIC: Pour en revenir aux finances, l’Eglise catholique à Genève enregistre
quelque 800’000 francs de déficit en 1995. Va-t-on vers une restructuration
de ses services?
Mgr Farine: Les instances financières de l’Eglise ont récemment demandé au
Conseil pastoral cantonal de déterminer un certain nombre d’options pastorales précises. Et de s’y engager. Actuellement nous sommes une Eglise qui
fait tout, y compris donner de l’argent un peu partout. Sans doute faudrat-il à l’avenir cibler un certain nombre de priorités.
APIC: Quel genre de priorités?
Mgr Farine: L’engagement de l’Eglise dans le monde, l’Eglise et la modernité, pour moi, c’est le problème. Tout le reste en découle… La vie du
chrétien dans la société, les groupements chrétiens comme la COTMEC ou Caritas, la sensibilisation de l’Eglise par rapport aux plus pauvres, ici et
dans le monde. S’agissant de restructuration, si vous entendez aussi licenciements, je vous dis qu’il n’y en aura pas. Ce qui est par contre envisagé, c’est de ne plus engager de personnel nouveau.
Si on n’a pas de moyens financiers, est-ce que l’on périclite obligatoirement? Je vois les Eglises cantonales en Suisse alémanique, Argovie, Zurich… Pour dire vulgairement, elles sont bourrées de fric. Alors je pose
la question. La pastorale de ces Eglises-là est-elle de combien supérieure
à la pastorale que nous faisons à Genève, nous qui sommes une Eglise pauvre? J’aimerais bien le savoir.
APIC: L’argent ne créé ni les idées ni l’engagement…
Mgr Farine: Tout à fait. Voyez-vous, l’Eglise, c’est le noyau, c’est la vie
du Christ, les sacrements… Et les sacrements sont gratuits… C’est vrai,
nous sommes une Eglise matériellement pauvre. D’un côté, je m’en réjouis.
Nous n’avons au moins pas le problème de savoir comment placer notre argent, notre surplus. Ici, au vicariat épiscopal, à la curie de l’Eglise de
Genève, dirons-nous, l’administratif tient trois bureaux: l’accueil, le secrétaire général et le fichier catholique. C’est tout. J’ai vu dans certains vicariats épiscopaux des bâtiments entiers remplis de gens. Je ne
sais pas ce qu’ils y font tous… à part produire du papier… Et moi je
pose toujours la question: leur pastorale est-elle meilleure que la nôtre?
Parce que la pastorale, en définitive, c’est transmettre Jésus-Christ. Et
pas du fric.
APIC: L’état des finances de l’Eglise n’est-il pas quelque part le reflet
d’une Eglise qui cesse d’être multitudiniste pour devenir le petit troupeau
de la Bible… Ne serait-ce pas aussi que l’Eglise, dans une société de
consommation, n’interpelle plus ou ne trouve plus le langage pour parler
parler à l’homme moderne?
Mgr Farine: Je crois effectivement que nous devrions passer par une remise
en question, si l’on tient compte du langage et des actes symboliques dans
la société moderne. Regardez ces trente dernières années, depuis Vatican
II… J’ai quand même l’impression que l’Eglise a toujours un peu une longueur de retard. Pas dans tous les domaines, certes, mais je crois qu’il y
a énormément d’efforts à faire. Le monde va vite. Il est puissant, avec des
moyens extraordinaires. Et nous, à côté, on est des petits David, contre
des Goliath.
APIC: N’y a-t-il pas décalage de langage entre l’Eglise et la réalité sociale contemporaine. L’Eglise ne risque-t-elle pas de perdre une jeunesse
que son langage actuel ne semble plus guère atteindre, comme elle avait à
l’époque en partie perdu le monde ouvrier?
Mgr Farine: Sur ce dernier point, je vous conteste. L’Eglise a perdu le
monde ouvrier, dites-vous. Ne serait-ce pas que le monde ouvrier a perdu
l’Eglise? Quant au décalage, je pense qu’il existait déjà au temps de Jésus. Nous annonçons un Evangile. Or cet Evangile a un certain nombre d’exigences, dont la plus fondamentale qui est «Aimez-vous les uns les autres».
Dans une société de consommation, une société où chacun court après l’argent, après le loisir pour le loisir, dans une société où globalement il
n’y a plus de sens et, pour citer Mitterrand, «spirituellement en-dessous
de zéro», effectivement, il y a décalage. Notre discours sera toujours un
discours décalé ou dérangeant. L’Eglise, les chrétiens, ceux qui essaient
de vivre comme tels, seront toujours quelque part en porte-à-faux. Pas à
cause de la rapidité du monde moderne, mais en raison de leur appartenance
à l’Evangile.
APIC: Reste-t-il une place pour l’innovation, pour un évêque, récemment
nommé qui plus est. Quitte a déranger?
Mgr Farine: Tout à fait. J’aimerais par exemple créer un rassemblement cantonal de jeunes. Une sorte de grand forum, avec des rencontres, des discussions, de la musique, un engagement, de la prière. Parce que les jeunes
prient, et plus que l’on croit. La confirmation est un autre moyen de rencontrer les jeunes, surtout qu’à Genève, on confirme à 16, 17 voire 18 ans.
J’attache beaucoup d’importance au dialogue à ce moment-là. Qu’est-ce que
l’Eglise peut présenter de nouveau à la veille de l’an 2000 face au risque
de dérives millénaristes ou aux peurs apocalyptiques? La meilleure façon
d’opposer un rempart à la peur, c’est de donner une espérance. Ce rassemblement des jeunes s’inscrirait dans ce sens.
APIC: Le «Courrier» a lancé à Genève la pétition du «Peuple de Dieu». Les
questions qu’elle pose vous interrogent-elles? Et l’ordination d’hommes mariés, de «viri probati», ou encore de l’accès des femmes à plus de
responsabilités dans l’Eglise?
Mgr Farine: J’ignore plusieurs choses au sujet de cette pétition, que je
n’ai personnellement pas reçue. Une telle interpellation pose la question
de l’information ou de l’opinion publique à l’intérieur de l’Eglise. Les
opinions doivent s’échanger dans l’Eglise. Certains réagissent très vertement contre cette pétition… Je leur dis: si c’est là l’expression d’un
certain nombre de personnes, on ne peut pas en faire fi. Face à la question
des «viri probati»? Je n’ai rien à répondre. Mais j’ai à faire. J’ai à dire
à mes frères évêques «voilà, cette question existe. Est-ce que cela tient
d’un point de vue théologique, d’un point de vue pastoral?»
S’agissant de l’accès des femmes à plus de responsabilités dans l’Eglise, il y a un point sur lequel j’insiste, j’y ai d’ailleurs fait allusion à
la Conférence des évêques suisses. J’aimerais qu’il y ait davantage de femmes théologiennes. Pour certaines questions théologiques, les femmes apportent un plus. Un autre regard. Elles ont des choses à nous dire, pas seulement sur la famille, mais aussi sur la violence, la guerre, l’économie…
Bref, pratiquement sur tous les sujets, y compris sur des questions strictement théologiques ou même mystiques.
APIC: Votre regard à l’égard des initiatives parfois audacieuses prises à
Genève en matière d’intercommunion…
Mgr Farine: La pratique n’est pas courante. On fait les choses comme si il
n’y avait plus de problème. Je le déplore. Je ne vais ni répandre ni encourager cette pratique.
APIC: L’Eglise nationale protestante de Genève (ENPG) continue de s’opposer
fortement à la suppression de l’article d’exception de la Constitution
suisse concernant l’érection de nouveaux diocèses.
Mgr Farine: Cet article d’exception est une injustice. Mais je le répète,
pour moi, le problème numéro un se nomme Eglise, monde. Actuellement, cet
article n’entrave absolument pas l’action pastorale de l’Eglise et des
chrétiens à Genève. Il doit certes tomber, mais je ne vais pas engager le
gros de mes forces pour le supprimer.
APIC: Une émotion particulière à la veille de votre ordination?
Mgr Farine: Il y à là une petite angoisse, une émotion et une crispation si
je me mets à penser à la foule présente. Ensuite, je me dis que ce n’est
pas la fête à Pierre Farine, mais bien celle du diocèse et des diocésains.
Une fête qu’on accueille dans la foi, dans la joie, dans le sens de ma devise en fait: «Soyez toujours dans la joie». C’est vrai, une partie de ma
vie sacerdotale va prendre dimanche une nouvelle dimension. A laquelle je
ne pensais pas avant… comme curé de «campagne». Oui, ma vieille maman sera présente à Saint-Nicolas, à Fribourg. Je crois que les mamans nous voient toujours petits… Aussi doit-elle avoir plus «peur» que moi. (apic/pr)
ENCADRE
L’oecuménisme n’est pas un vain mot à Genève
Une délégation de l’Eglise nationale protestante (ENPG) sera présente dimanche à Fribourg, par sa présidente, Nicole Fatio, confirme à l’APIC Henriette Maire, porte-parole de l’ENPG. Selon elle, il ne reste plus rien du
climat tendu, à l’époque de l’installation de Mgr Grab: «Nicole Fatio, n’at-elle pas dit avoir appris avec soulagement la nomination de Mgr Farine.
Parce que la tradition de l’évêque auxilaire était ainsi maintenue. La présidente de l’ENPG a en outre clairement fait entendre qu’elle espérait
poursuivre les bonnes relations entretenues avec Mgr Grab, et qu’elle souhaitait continuer voire amplifier les secteurs où il est possible de travailler de façon oecuménique. Beaucoup de choses se font oecuméniquement à
Genève», insiste H. Maire.
Dans quel secteur? Un centre de catéchèse oecuménique; Agora, l’aumônerie auprès des requérants d’asile et à l’aéroport; les aumôneries dans les
hôpitaux, certes distinctes, mais réalisent ensemble un travail global; la
Commission pour l’oecuménisme, avec le Rassemblement des Eglises et Communautés chrétiennes de Genève (RECG), sans parler d’un groupe de travail,
avec les autres confessions et religions, pour collaborer avec le Département de l’Instruction publique sur la question de l’enseignement religieux
à l’école, précise H. Maire.
L’oecuménisme à Genève, le pratique-t-on autant qu’on en parle? Il est
bien réel, assure-t-elle encore. «Il se pratique en outre également au niveau paroissial». A Meyrin et aux Avanchets par exemple, il existe un centre paroissial oecuménique. En d’autres termes, deux églises sous un même
toit, explique Henriette Maire.
Dire que le son de cloches est différent du côté de l’Eglise évangélique
libre de Genève relève de l’euphémisme. «Je ne suis pas au courant de cette
ordination, assure Richard Fosserat président de cette Eglise, minoritaire
dans la ville du bout du lac. R- Fosserat n’hésite pas à qualifier de particulièrement tiède le climat oecuménique. L’avenir, dit-il, n’est pas dans
l’oecuménisme, il est dans une unité relationnelle avec les personnes qui
confessent Jésus Christ. «Le ver est dans la pomme… je ne crois pas à
l’oecuménisme. Le mouvement oecuménique cherche à rassembler sur une base
identique minimale. C’est perdu d’avance». (apic/pr)
ENCADRE
Cérémonie de dimanche sur grand écran aux Cordeliers
L’ordination épiscopale de Mgr Pierre Farine, qui aura lieu à 15 heures à
la cathédrale, sera retransmise également par une projection vidéo sur
grand écran dans l’église des Cordeliers, toute proche. Les fidèles qui
n’auront pas trouvé place dans la cathédrale St-Nicolas pourront ainsi
s’unir à cette célébration dans l’église des Cordeliers, où ils trouveront
une animation liturgique et les fascicules pour participer à cette ordination épiscopale, communique l’évêché. Les portes de la cathédrale seront
ouvertes à 14h30. (apic/pr)



