Suisse: Dans le pénitencier de Bellechasse, au c?ur de l’islam

APIC – reportage

La prison, lieu de dialogue entre chrétiens et musulmans

Bernard Bovigny, de l’agence APIC

Fribourg, 2 avril 2002 (APIC) Sur les quelque 150 détenus du pénitencier de Bellechasse, dans le canton de Fribourg, près d’un tiers sont adeptes de l’islam. Cette forte présence islamique constitue pour Frère Fernando Santamaria, religieux d’origine espagnole et aumônier de l’établissement, une occasion bénie pour bâtir des ponts entre ethnies et religions. Et calmer parfois les tensions entre musulmans. Reportage au c?ur de l’islam.

N’entre pas en prison qui veut. Celui chez qui la justice n’a encore rien pu prouver doit montrer patte blanche pour passer les grilles de Bellechasse. Cet après-midi de mars, quatre candidats attendent devant le portail d’entrée. Pour pénétrer d’abord dans un sas. Rien n’est laissé au hasard, sécurité oblige. Un visiteur dans la quarantaine, accompagné d’une fille de 10 ans, s’annonce au guichet. « Je m’appelle Théodore Martin (*) et je viens trouver M. André Gagnaux (*) ». « Vous avez une carte d’identité? », lance automatiquement le surveillant, tout en jetant un regard furtif sur les écrans de surveillance branchés à chaque étage. La fille bénéficie de la présomption d’innocence de l’enfance et échappe à toute forme de contrôle d’identité.

L’aumônier, pourtant connu de tous, doit patienter devant la porte d’entrée. Le temps pour le surveillant de vérifier que la rencontre a bien lieu en ce début d’après-midi et pour Frère Fernando de retrouver ses clés, empruntées par une assistante sociale, et la porte s’ouvre vers ce qui est ressenti à ce moment-là comme une libération.

Rencontre avec des musulmans modérés d’Afrique noire

Au programme de l’aumônerie: rencontre avec quatre détenus musulmans pour discuter de la façon dont ils vivent leur religion. Mais un des prisonniers est accidenté et doit être soigné à l’hôpital. Un autre, prévu comme interprète du blessé, s’est évidemment désisté. La réunion se déroulera entre six yeux dans une salle de cours devenue trop grande pour l’occasion. « Nous retrouverons les deux autres tout à l’heure », lance Frère Fernando, visiblement habitué à ce genre d’imprévu. Le local réservé pour les rencontres en groupes de l’aumônier sert habituellement à l’enseignement, comme le démontre la présence de plusieurs tableaux blancs. Sur un panneau, les traces d’un cours de français (« Il est togolais – elle est togolaise – il est sénégalais – elle est sénégalaise ») attestent de la présence de non-francophones et en particulier de plusieurs Africains dans l’établissement.

Un Sierra Leonais, Hakim(*), et un Somalien, Mustapha(*), sont justement réunis cet après-midi avec Frère Fernando. Ce dernier leur rappelle le sens de sa présence à Bellechasse: offrir à chaque détenu, indépendamment de son appartenance religieuse, une occasion de croître intérieurement et de mieux découvrir sa propre confession, dans un esprit de dialogue avec les autres croyances. « J’apprécie cette ouverture. Et il est important pour moi de me sentir respecté dans ma foi », souligne Mustapha. Cette attention prêtée à la population musulmane fait l’objet de mesures adoptées depuis plusieurs années par la direction: menus sans porc, moments libres pour les prières et même présence de l’imam les vendredis pour les célébrations du Ramadan. « Le seul problème touche le Haddith, le vendredi qui clôt le Ramadan. Notre religion nous interdit de travailler. Ce jour-là, si nous voulons respecter le Coran, il ne reste plus qu’à essayer de se porter malade », explique encore Mustapha. Hakim, qui cherche à vivre fidèlement les préceptes de l’islam, relève un problème touchant la prière: « Je ne peux pas arrêter d’un seul coup mon travail à l’atelier pour venir prier à l’heure prescrite. Mais l’imam nous a assurés que l’essentiel était de faire notre prière et que ce n’était pas de notre faute s’il n’était pas possible de respecter l’heure ». « Le but recherché c’est la récompense qu’Allah nous accordera. Peu importe si on a du retard pour prier. Et si Dieu m’a donné 24 heures par jour, je peux bien lui consacrer 10 minutes », renchérit Mustapha.

Au fil de la rencontre, une belle unanimité semble se dégager entre l’aumônier et les deux Africains pour relever l’importance de vivre sa foi et d’en témoigner auprès des autres détenus, histoire de susciter le dialogue. « Mais ça reste quand même une histoire personnelle. La religion, c’est surtout le soir quand je suis seul dans ma cellule que je la vis », souligne Mustapha.

Mais tout n’est pas qu’harmonie, dialogue et respect, comme le laisse supposer cette première rencontre. « Ces sont des Africains des régions sub- saharienne et ils ont le sens du respect d’autrui. Mais ce n’est pas le cas de tous les musulmans », affirme Fernando Santamaria après le départ des deux détenus. La plupart des résidants islamiques de Bellechasse sont des étrangers non résidents en Suisse, qui proviennent des régions albanophones d’Europe ou d’Afrique du Nord, davantage touchées par le trafic de drogue. Or, les questions politico-religieuses touchent leur sensibilité. Comme va le démontrer la rencontre suivante.

Si on avait fait ce que le Coran demande, on ne serait pas là!

Ali(*) est Libanais, de la branche musulmane chiite, réputée plus dure que sa s?ur sunnite majoritaire dans le monde. Après avoir été soigné à l’infirmerie, il s’est rendu avec le bras dans le plâtre vers le local de l’aumônier. Il apprécie de discuter ouvertement de sa foi et les occasions sont assez rares dans ce milieu. Estimant ses connaissances en français insuffisantes, il s’est fait accompagner d’un interprète marocain nommé Ibrahim*.

C’est dans le bureau de Frère Fernando, sobrement décoré, dans le style de la maison, que se déroulera la discussion. Le temps pour l’aumônier d’installer tout ce monde dans son local juste assez grand pour accueillir quatre personnes. L’église de Bellechasse, la seule en Europe, selon la direction, qui réunit détenus et paroissiens libres pour la messe et le culte, pointe à quelques mètres de la fenêtre, comme pour confier au bon Dieu le travail de l’aumônier.

Ali se lance en exprimant en arabe l’unité entre vie de travail et vie de foi qui caractérise les adeptes de l’islam. Son interprète, qui s’affirme musulman non-pratiquant, rapporte fidèlement les paroles de son correligionaire libanais, avant de se lancer dans un discours sur la valeur de l’islam et sa prédominance sur le judaïsme. Ali se fâche: « Si on avait fait ce que le Coran demande, on ne serait pas là! » Il s’ensuit un flot de paroles en arabe au terme duquel l’interprète lance l’éponge: « Ca, je ne veux pas le traduire ». La tension monte. Quelques instants plus tard, Ibrahim prétexte un autre rendez-vous pour quitter la réunion. Ali cherche dans son vocabulaire français les quelques mots qui expriment son désarroi: « Suisse racistes? Non: Arabes racistes. Comme Hezbollah au Liban. Kamikazes, Ben Laden, c’est pas islam. C’est de la m… Les kamikazes . pas paradis! »

Quelques paroles sont exprimées par l’aumônier pour clore la séance. En bon catholique, il apaise son interlocuteur et prône la compréhension entre les diverses tendances musulmanes. « J’ai dû me documenter autant sur l’islam que sur l’histoire des pays islamiques », relève Frère Fernando après le départ d’Ali. Etre musulman en Afrique noire n’a pas du tout la même portée qu’en Afrique du Nord ou qu’au Moyen-Orient. « Et encore moins qu’en Albanie, où l’islam a été imposé par les Ottomans, sous peine de taxation abusive », souligne l’aumônier. « Plusieurs parmi eux m’ont affirmé: Je suis musulman, mais dans le c?ur je suis chrétien. Ils ont vécu dans leur pays des problèmes de nationalisme sous le couvert de la religion. Et c’est dans l’étroitesse des murs d’une prison, que cela resurgit ».

Il est 17h30. La journée de Frère Fernando est loin d’être terminée. Avant de rejoindre sa paroisse de Morat, où il travaille également comme assistant pastoral, il va rencontrer seul à seul quelques détenus après le souper.

Au guichet d’entrée, le surveillant vérifie que le visage de celui qui veut franchir les grilles n’est pas celui d’un détenu, et un signal sonore indique que la porte peut s’ouvrir vers la liberté. (apic/bb)

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