Vietnam du Nord: Des religieux testent la nouvelle liberté religieuse à l’ère de l’OMC
Apic Reportage
L’étau se desserre peu à peu
Jacques Berset, agence Apic
Hanoi, automne 2007 (Apic) «Nous sommes débordés, nous ne sommes que sept prêtres à travailler ici, alors que nous devrions être vingt pour toute cette activité!». Le responsable des missionnaires rédemptoristes de Hanoi nous reçoit entre deux services religieux, au milieu d’une foule de jeunes enthousiastes. Ils s’entassent dans l’église dont les murs s’ouvrent par de grands vantaux sur une place qui déborde de fidèles en prière, malgré la pluie qui menace.
La paroisse de Thai Hà Ap, bien qu’à l’étroit, est certainement la plus vivante de la capitale du Vietnam. C’est que les anciens bâtiments du monastère des pères rédemptoristes, une fondation des missionnaires québécois de Ste-Anne de Beaupré établis à Hanoi à la fin des années 20, ont été confisqués par l’Etat. Ils abritent aujourd’hui l’hôpital de Dông Da. En 1954, après les accords de Genève (1), les religieux résidant au Nord suivirent l’exode général des catholiques qui ne voulaient pas vivre dans la partie du Vietnam devenue communiste.
Les religieux, aidés par la population locale, ont donc bâti, tout à côté, des locaux pour abriter leurs activités catéchétiques et sociales. Ils forment ici les catéchistes pour tout le diocèse de Hanoi. Ils leur distribuent des photocopies contenant les passages du Nouveau Testament, qu’ils relient à la fin de l’année pour en faire un livre. L’archevêque de Hanoi, Mgr Joseph Ngô Quang Kiêt, souhaite qu’ils connaissent ces pages «par coeur». Les catholiques sont 300’000 dans le diocèse, sur une population qui dépasse les 5,5 millions d’habitants.
«C’est plus vivant ici que dans les autres paroisses, c’est connu et cela inquiète la police qui nous surveille! Les autorités veulent garder le monopole de l’information, car ils craignent le pluralisme, mais notre catéchisme, ce n’est pas de la politique.», témoigne un prêtre qui veut rester anonyme. Beaucoup de jeunes viennent le dimanche, «un millier de fidèles par messe et il y en a sept, dans ce petit espace.». Quand on le questionne sur la raison de ce succès, il répond: «Demandez à la Vierge!» Dans la cour, des enfants en costumes multicolores chantent et dansent devant une réplique de la grotte de Lourdes.
Zèle missionnaire
Ici, le visiteur est tout de suite saisi par le dynamisme et le zèle apostolique de ces jeunes missionnaires qui n’hésitent pas à défier le régime en place. Ils testent en fait le nouveau libéralisme du Vietnam communiste, qui a adhéré le 1er janvier dernier à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).
Pour cette raison, en novembre de l’année dernière, peu avant la visite du président Bush pour le sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) à Hanoi, le Vietnam avait été retiré de la liste du Département d’Etat américain mentionnant les pays «préoccupants en matière de liberté religieuse». Dans les régions frontalières «stratégiques» où vivent la plupart des minorités ethniques, il y a encore loin de la coupe aux lèvres.
Le soir de notre visite à la paroisse de Thai Hà Ap, le célébrant, à la fin de la messe, a invité les fidèles massés dans l’église et aux alentours à prier pour que les autorités de Hanoi restituent tout ou partie des terrains et immeubles appartenant autrefois aux rédemptoristes canadiens. La patience et la diplomatie peuvent parfois payer au pays de Hô Chi Minh!
Prêtres ordonnés clandestinement
Certains de ces jeunes religieux rédemptoristes ont été ordonnés «clandestinement», c’est-à-dire qu’ils n’ont pas reçu la permission que distillent – souvent avec parcimonie – les autorités politiques vietnamiennes. Ce sont elles qui fixent les quotas dans les séminaires, un véritable numerus clausus qui empêche une explosion des vocations!
Dans certains diocèses du Nord Vietnam, des prêtres ont attendu 15 ou 20 ans avant d’obtenir la permission des autorités communistes pour être ordonnés. De vieux séminaristes, qui ont passé plus d’une décennie dans les camps de travail des années 50-60 voire dans les années 70, viennent tout juste d’être ordonnés! Ils ont dû beaucoup travailler pour se mettre à niveau, en raison d’une privation totale de contacts. Ils étaient en prison pendant le Concile Vatican II, «c’était la surprise totale pour nous à la sortie des camps». Certains séminaristes, envoyés au Sud Vietnam pour être formés en secret chez les dominicains, reviennent maintenant s’installer au Nord.
Une décennie en prison juste pour avoir voulu être prêtre
Avant d’être reconnus officiellement, ils devaient travailler comme tout le monde, car un prêtre clandestin ne peut être à la tête d’une paroisse enregistrée. Alors ils se rendaient aux champs, travaillaient comme ouvriers ou menuisiers, et exerçaient leurs activités pastorales clandestinement. «Nous disions la messe seuls à 3 heures du matin, organisions des retraites, des groupes de réflexion», témoigne l’un d’entre eux rencontré à la paroisse de la Sainte Famille de Kien Lao, près de Nam Dinh, dans le diocèse de Bui Chu. Le Père Vincent Nguyen Tot Nghiep a été emprisonné de 1966 à 1975, «juste parce que je voulais être prêtre!». Puis à nouveau de 1982 à 1987 «parce qu’on pensait que j’étais prêtre.». Même sa famille ne savait pas qu’il avait été ordonné clandestinement peu après sa sortie des camps.
«Le traitement que nous avons subi dépendait de l’époque, mais il était quand même très dur. Parfois nous étions seuls, isolés, sans lecture, on manquait de nourriture, et le travail dans les champs ou dans les carrières était très pénible. D’autres fois, on était avec des groupes de prisonniers de droit commun. Il y avait à l’époque dans notre diocèse, à Nam Dinh, 21 prêtres du même âge, dont 18 étaient en prison. » Un jeune prêtre qui nous accompagne montre son respect pour ce témoignage. «S’il n’y avait pas des gens comme lui, qui ont sauvé la foi, nous n’aurions pas les possibilités d’aujourd’hui», lâche-t-il.
Annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres
Dans la communauté des rédemptoristes de Hanoi, le seul qui dispose d’un statut légal, c’est leur supérieur. Les autres n’ont pas le permis de résidence obligatoire, et la police pourrait venir les arrêter même de nuit.
«Il est plus important pour nous d’être reconnus par les chrétiens que par les autorités», lâche le curé en forme de défi. Un jeune religieux nous invite dans son bureau où il nous explique la devise du fondateur de son ordre, le Napolitain Alphonse-Marie de Liguori: Pour imiter l’exemple de Jésus Christ, il faut annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres et aux plus abandonnés. C’est ce que fait sa communauté, avec un grand engagement, consciente des risques!
Ouvrant son ordinateur où il garde précieusement ses clichés, il nous montre alors en quoi consistent certaines de ses «missions spéciales»: porter la Bonne Nouvelle aux «Montagnards». Un jeu du chat et de la souris avec la police, parmi les minorités ethniques Thaïs ou H’mongs, sur les frontières avec la Chine et le Laos, dans les provinces de Lai Chau et de Dien Bien (où se trouve Dien Bien Phu) ainsi qu’à Son La.
Cache-cache avec la police dans les montagnes
Le missionnaire venu du Sud Vietnam réside dans la communauté sans autorisation, car on ne lui a pas délivré de permis de résidence, le fameux «hô khau», pièce administrative essentielle pour jouir de la citoyenneté et dont il faut disposer avec le ly lich (curiculum vitae). Cela, le touriste ne s’en rend pas compte quand il monte dans la station touristique de Sapa, entourée par la chaîne montagneuse des Hoang Lien, coiffée du Mont Fansipan, le plus haut sommet d’Indochine qui culmine à 3’143 m d’altitude.
Quand le prêtre, qui a une activité officielle d’historien, se coule dans ce paysage enchanteur, ce n’est pas de tout repos: pour distribuer – souvent de nuit – les sacrements à ces populations des montagnes, il faut passer d’une case à l’autre, de nuit, pour ne pas éveiller les soupçons et ne pas se faire prendre par le chef de la Sûreté du district. Si l’on est attrapé, ce sont les coups, les amendes, la prison!
Certes, la liberté de culte existe bel et bien au sein de la République socialiste du Vietnam, conformément au décret n° 69 du Conseil des ministres (2) et à la Constitution. Le citoyen jouit de la liberté de croyance et de la permission d’adhérer à la religion qui lui convient. En théorie du moins.
Quand on descend dans les rizières du Tonkin, où les villages de cultivateurs reliés par des routes étroites perchées sur les digues essaiment dans une campagne verdoyante, l’atmosphère s’allège toutefois: on est en pays «kinh», parmi les Vietnamiens (3). Du clocher d’une église de village à peine achevée, nous apercevons à l’horizon les échafaudages de plusieurs nouvelles églises en construction.
Pour le visiteur étranger, une aube nouvelle se lève pour les catholiques du Nord Vietnam, l’étau se desserre peu à peu. certes au rythme vietnamien. Pour preuve, l’ancienne résidence de la nonciature à Hanoi, une belle villa confisquée par les autorités après la rupture des relations diplomatiques et aujourd’hui débarrassée des bâtiments qui y avaient été ajoutés autrefois, n’attend que sa restitution au Saint-Siège. L’établissement de «relations officielles» entre Hanoi et le Vatican «n’est qu’une question de temps», soulignait le gouvernement vietnamien. il y a plusieurs années déjà ! JB
(1) La France, qui avait colonisé le Vietnam, quittera en effet le Tonkin après les Accords de Genève signés en juillet 1954 qui instauraient la partition du pays le long du 17e parallèle. C’est dans ce cadre que plus de la moitié des catholiques du Nord Vietnam cherchèrent refuge au Sud, abandonnant des centaines de paroisses devenues exsangues. On parle de 600 à 700’000 fugitifs.
(2) L’article 1 du décret 69 du Conseil des ministres, daté du 21 mars 1991, dispose que «L’Etat garantit la liberté de croyance et de non croyance du citoyen. Toute discrimination pour raison de religion ou de croyance est formellement interdite». A l’article 7, il est également déclaré: «Les fidèles ont le droit de s’adonner aux activités religieuses qui ne sont pas contraires à la ligne politique et à la législation de l’Etat. Ils ont le droit de pratiquer les rites d’offrande, de réciter des prières à l’intérieur de la famille et de participer aux activités religieuses dans les lieux de culte».
(3) 86 % des Vietnamiens sont des «Kinhs» ou Viêts, tandis que le reste de la population, qui vit souvent sur les hauts plateaux ou les régions frontalières, se compose de 53 ethnies minoritaires, dont quatre comptent plus d’un million de représentants (Tày, Thai, Muong et Khmer), les H’mongs, les Hoa (Chinois du Viêt Nam), sans oublier les Cham, descendants du royaume Champa au Vietnam du Sud, les Jarai et les Êdê.
Encadré
L’Eglise vietnamienne a besoin de l’aide extérieure
L’Eglise vietnamienne a besoin de l’aide extérieure, en particulier pour accompagner spirituellement et former leurs séminaristes. Ils sont plus de mille aujourd’hui, pour environ 2’800 prêtres et près de 7 millions de catholiques, sur une population de quelque 85 millions d’habitants. Depuis cet automne, tous les diocèses du Nord – Hanoi, Bac Ninh, Bui Chu, Haiphong, Hung Hoa, Lang Son et Cao Bang, Phat Diem, Thai Binh, Thanh Hoa, Vinh – ont maintenant un évêque à leur tête. L’Abbé Joseph Dang Duc Ngan a été nommé le 12 octobre dernier évêque de Lang Son et Cao Bang par le pape Benoît XVI. Il s’agissait du seul diocèse encore vacant dans le Nord Vietnam. Les nominations d’évêques, malgré quelques signes de détente, nécessitent toujours des négociations ardues, et souvent longues, entre le gouvernement et l’Eglise.
L’Aide à l’Eglise en Détresse soutient l’Eglise du Vietnam
Au Vietnam, l’AED aide activement les catholiques du pays, notamment dans le domaine de la formation des séminaristes, des religieuses et des catéchistes, et dans la construction de locaux pour la catéchèse et la formation. Durant plusieurs décennies, les séminaires ont été fermés dans le Nord communiste, et dans le Sud après la chute de Saigon en 1975. Ils n’ont été rouverts qu’à partir de 1987, d’abord à Hanoi, puis à Ho Chi Minh Ville. Plusieurs autres étaient ensuite autorisés à fonctionner: Can Tho et Vinh Thanh en 1988, Nha Trang en 1992 et Hué en 1994. En 2005, un septième établissement était ouvert à Xuan Loc.
Au Nord, l’Eglise manque cruellement de personnel formé pour encadrer les nombreux pré-séminaristes et les séminaristes inscrits dans ses institutions de formation. Les entrées dans les séminaires sont limitées par les autorités, de même que le nombre d’ordinations. C’est la raison pour laquelle il existe encore des «prêtres clandestins» au Vietnam, c’est-à-dire non reconnus par le gouvernement.
Pour aider l’Eglise du Vietnam: Aide à l’Eglise en Détresse Compte chèque postal n°: 60-17700-3 UBS, Genève, Cpte n° 0240-454927.01W JB
Les photos de ce reportage peuvent être commandées à jacques.berset@kipa-apic.ch (apic/be)
Suisse: Dans le pénitencier de Bellechasse, au c?ur de l’islam
APIC – reportage
La prison, lieu de dialogue entre chrétiens et musulmans
Bernard Bovigny, de l’agence APIC
Fribourg, 2 avril 2002 (APIC) Sur les quelque 150 détenus du pénitencier de Bellechasse, dans le canton de Fribourg, près d’un tiers sont adeptes de l’islam. Cette forte présence islamique constitue pour Frère Fernando Santamaria, religieux d’origine espagnole et aumônier de l’établissement, une occasion bénie pour bâtir des ponts entre ethnies et religions. Et calmer parfois les tensions entre musulmans. Reportage au c?ur de l’islam.
N’entre pas en prison qui veut. Celui chez qui la justice n’a encore rien pu prouver doit montrer patte blanche pour passer les grilles de Bellechasse. Cet après-midi de mars, quatre candidats attendent devant le portail d’entrée. Pour pénétrer d’abord dans un sas. Rien n’est laissé au hasard, sécurité oblige. Un visiteur dans la quarantaine, accompagné d’une fille de 10 ans, s’annonce au guichet. «Je m’appelle Théodore Martin (*) et je viens trouver M. André Gagnaux (*)». «Vous avez une carte d’identité?», lance automatiquement le surveillant, tout en jetant un regard furtif sur les écrans de surveillance branchés à chaque étage. La fille bénéficie de la présomption d’innocence de l’enfance et échappe à toute forme de contrôle d’identité.
L’aumônier, pourtant connu de tous, doit patienter devant la porte d’entrée. Le temps pour le surveillant de vérifier que la rencontre a bien lieu en ce début d’après-midi et pour Frère Fernando de retrouver ses clés, empruntées par une assistante sociale, et la porte s’ouvre vers ce qui est ressenti à ce moment-là comme une libération.
Rencontre avec des musulmans modérés d’Afrique noire
Au programme de l’aumônerie: rencontre avec quatre détenus musulmans pour discuter de la façon dont ils vivent leur religion. Mais un des prisonniers est accidenté et doit être soigné à l’hôpital. Un autre, prévu comme interprète du blessé, s’est évidemment désisté. La réunion se déroulera entre six yeux dans une salle de cours devenue trop grande pour l’occasion. «Nous retrouverons les deux autres tout à l’heure», lance Frère Fernando, visiblement habitué à ce genre d’imprévu. Le local réservé pour les rencontres en groupes de l’aumônier sert habituellement à l’enseignement, comme le démontre la présence de plusieurs tableaux blancs. Sur un panneau, les traces d’un cours de français (»Il est togolais – elle est togolaise – il est sénégalais – elle est sénégalaise») attestent de la présence de non-francophones et en particulier de plusieurs Africains dans l’établissement.
Un Sierra Leonais, Hakim(*), et un Somalien, Mustapha(*), sont justement réunis cet après-midi avec Frère Fernando. Ce dernier leur rappelle le sens de sa présence à Bellechasse: offrir à chaque détenu, indépendamment de son appartenance religieuse, une occasion de croître intérieurement et de mieux découvrir sa propre confession, dans un esprit de dialogue avec les autres croyances. «J’apprécie cette ouverture. Et il est important pour moi de me sentir respecté dans ma foi», souligne Mustapha. Cette attention prêtée à la population musulmane fait l’objet de mesures adoptées depuis plusieurs années par la direction: menus sans porc, moments libres pour les prières et même présence de l’imam les vendredis pour les célébrations du Ramadan. «Le seul problème touche le Haddith, le vendredi qui clôt le Ramadan. Notre religion nous interdit de travailler. Ce jour-là, si nous voulons respecter le Coran, il ne reste plus qu’à essayer de se porter malade», explique encore Mustapha. Hakim, qui cherche à vivre fidèlement les préceptes de l’islam, relève un problème touchant la prière: «Je ne peux pas arrêter d’un seul coup mon travail à l’atelier pour venir prier à l’heure prescrite. Mais l’imam nous a assurés que l’essentiel était de faire notre prière et que ce n’était pas de notre faute s’il n’était pas possible de respecter l’heure». «Le but recherché c’est la récompense qu’Allah nous accordera. Peu importe si on a du retard pour prier. Et si Dieu m’a donné 24 heures par jour, je peux bien lui consacrer 10 minutes», renchérit Mustapha.
Au fil de la rencontre, une belle unanimité semble se dégager entre l’aumônier et les deux Africains pour relever l’importance de vivre sa foi et d’en témoigner auprès des autres détenus, histoire de susciter le dialogue. «Mais ça reste quand même une histoire personnelle. La religion, c’est surtout le soir quand je suis seul dans ma cellule que je la vis», souligne Mustapha.
Mais tout n’est pas qu’harmonie, dialogue et respect, comme le laisse supposer cette première rencontre. «Ces sont des Africains des régions sub- saharienne et ils ont le sens du respect d’autrui. Mais ce n’est pas le cas de tous les musulmans», affirme Fernando Santamaria après le départ des deux détenus. La plupart des résidants islamiques de Bellechasse sont des étrangers non résidents en Suisse, qui proviennent des régions albanophones d’Europe ou d’Afrique du Nord, davantage touchées par le trafic de drogue. Or, les questions politico-religieuses touchent leur sensibilité. Comme va le démontrer la rencontre suivante.
Si on avait fait ce que le Coran demande, on ne serait pas là!
Ali(*) est Libanais, de la branche musulmane chiite, réputée plus dure que sa s?ur sunnite majoritaire dans le monde. Après avoir été soigné à l’infirmerie, il s’est rendu avec le bras dans le plâtre vers le local de l’aumônier. Il apprécie de discuter ouvertement de sa foi et les occasions sont assez rares dans ce milieu. Estimant ses connaissances en français insuffisantes, il s’est fait accompagner d’un interprète marocain nommé Ibrahim*.
C’est dans le bureau de Frère Fernando, sobrement décoré, dans le style de la maison, que se déroulera la discussion. Le temps pour l’aumônier d’installer tout ce monde dans son local juste assez grand pour accueillir quatre personnes. L’église de Bellechasse, la seule en Europe, selon la direction, qui réunit détenus et paroissiens libres pour la messe et le culte, pointe à quelques mètres de la fenêtre, comme pour confier au bon Dieu le travail de l’aumônier.
Ali se lance en exprimant en arabe l’unité entre vie de travail et vie de foi qui caractérise les adeptes de l’islam. Son interprète, qui s’affirme musulman non-pratiquant, rapporte fidèlement les paroles de son correligionaire libanais, avant de se lancer dans un discours sur la valeur de l’islam et sa prédominance sur le judaïsme. Ali se fâche: «Si on avait fait ce que le Coran demande, on ne serait pas là!» Il s’ensuit un flot de paroles en arabe au terme duquel l’interprète lance l’éponge: «Ca, je ne veux pas le traduire». La tension monte. Quelques instants plus tard, Ibrahim prétexte un autre rendez-vous pour quitter la réunion. Ali cherche dans son vocabulaire français les quelques mots qui expriment son désarroi: «Suisse racistes? Non: Arabes racistes. Comme Hezbollah au Liban. Kamikazes, Ben Laden, c’est pas islam. C’est de la m… Les kamikazes . pas paradis!»
Quelques paroles sont exprimées par l’aumônier pour clore la séance. En bon catholique, il apaise son interlocuteur et prône la compréhension entre les diverses tendances musulmanes. «J’ai dû me documenter autant sur l’islam que sur l’histoire des pays islamiques», relève Frère Fernando après le départ d’Ali. Etre musulman en Afrique noire n’a pas du tout la même portée qu’en Afrique du Nord ou qu’au Moyen-Orient. «Et encore moins qu’en Albanie, où l’islam a été imposé par les Ottomans, sous peine de taxation abusive», souligne l’aumônier. «Plusieurs parmi eux m’ont affirmé: Je suis musulman, mais dans le c?ur je suis chrétien. Ils ont vécu dans leur pays des problèmes de nationalisme sous le couvert de la religion. Et c’est dans l’étroitesse des murs d’une prison, que cela resurgit».
Il est 17h30. La journée de Frère Fernando est loin d’être terminée. Avant de rejoindre sa paroisse de Morat, où il travaille également comme assistant pastoral, il va rencontrer seul à seul quelques détenus après le souper.
Au guichet d’entrée, le surveillant vérifie que le visage de celui qui veut franchir les grilles n’est pas celui d’un détenu, et un signal sonore indique que la porte peut s’ouvrir vers la liberté. (apic/bb)




