APIC – interview
«La solution des délais laisse la mère dans le désarroi»
Josef Bossart et Walter Müller, de l’APIC / traduction Bernard Bovigny
Soleure, 5 avril 2002 (APIC) La solution des délais en matière d’avortement laisse la mère seule face à elle-même, affirme Mgr Kurt Koch, évêque de Bâle, en commentant la votation soumise au peuple suisse le 2 juin. Avec cette loi, la pression sur la femme en vue d’un avortement deviendra beaucoup plus grande, soutient le prélat à l’agence APIC. Entre la solution des délais et l’initiative «Pour la mère et l’enfant», il propose une alternative: «Garder le statu quo et chercher des nouveaux chemins».
APIC: Le Conseil de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS) soutient la solution des délais, alors que la Conférence des évêques suisses la rejette. Que ressentez-vous face à cette divergence entre chrétiens?
K. Koch: Je dois dire franchement que je n’arrive pas à comprendre la prise de position de la FEPS. Mais il convient d’abord de relever que ce manque d’unité touche aussi les Eglises évangéliques réformées. Alors que le Conseil de la FEPS s’est prononcé pour la solution des délais, l’Eglise réformée de Zurich a pris ses distances face à cette position. Les Eglises libres en ont même été assez heurtées. Il ne faut donc pas considérer le point de vue de la FEPS comme une opposition à celui des évêques. Il y a des divisions à l’intérieur de l’Eglise réformée.
APIC: Il y a aussi des divergences à l’intérieur de l’Eglise catholique .
K. Koch: C’est vrai, mais pas au niveau des instances dirigeantes de l’Eglise. Cela me pose cependant problème qu’une question aussi essentielle aboutisse à des conclusions aussi différentes.
APIC: Dans la réflexion du Conseil de la FEPS, la conscience de la femme est placée au centre du débat. Comment réagissez-vous à cela?
K. Koch: Cela m’irrite qu’on ne considère que la conscience de la femme dans le processus de décision. Le père est aussi doté d’une conscience, tout comme le médecin. De mon point de vue, seule une solution qui respecte la conscience des parents, le droit à la vie de l’enfant et la conscience du médecin peut être envisagée. J’ai l’impression qu’actuellement, de ces trois réalités qui doivent fonctionner ensemble, une seule apparaît: l’autodétermination de la femme. Il est clair que c’est un aspect très important de la question. Mais isolé, il conduit à une vision unilatérale.
APIC: Le théologien allemand et ancien dominicain Stephan Pfürtner soutient que la vie de l’enfant à naître ne peut pas être sauvée sans ou contre celle de la mère.
K. Koch: Je me retrouve tout à fait dans cette affirmation de Pfürtner. L’enfant ne peut pas être sauvé contre ou sans la mère. Mais j’en tire d’autres conclusions. Si la vie ne peut pas se développer sans la mère, on n’a pas le droit de l’abandonner dans le désarroi, comme le prévoit la solution des délais. La mère est laissée complètement seule face à elle- même. Ainsi, la pression sociale pour un avortement devient beaucoup plus grande. C’est pour cette raison que beaucoup plus de mesures sociales doivent être trouvées, afin d’aider les mères dans cette situation.
APIC: Au niveau de la société, ce genre de demande de l’Eglise est beaucoup moins perçu que son langage d’interdits.
K. Koch: Et pourtant, dans notre prise de position de septembre dernier sur l’interruption de grossesse, nos demandes ont été clairement mises en avant lorsque nous avons jugé l’initiative «Pour la mère et l’enfant» insuffisante. Nous avons alors affirmé qu’il fallait avant tout renforcer les mesures sociales d’accompagnement.
Le problème essentiel de la votation du 2 juin? Dans l’opinion publique il n’existe que deux alternatives: l’initiative «Pour la mère et l’enfant» ou la solution des délais. J’en vois une troisième: rester dans le statu quo et chercher des nouveaux chemins. Notre conviction profonde est qu’il faut mettre en place tout ce qui permet d’éviter la solution des délais. Nous devons donc nous appuyer sur des bases plus larges que l’initiative. C’est pour cette raison que nous ne prenons pas position sur elle et laissons chacun voter selon sa conscience.
APIC: Dans la situation actuelle, la solution des délais a bien des chances d’aboutir. Que va-t-il se passer si le peuple l’accepte?
K. Koch: Alors nos postulats pour le soutien de la famille viendront à point nommé afin de permettre d’éviter des interruptions de grossesse. Notre conviction essentielle est d’éviter les interruptions de grossesse, non de les punir.
APIC: La campagne contre la solution des délais donne parfois l’impression que la vie non encore née doit être protégée au détriment de celle qui est déjà née.
K. Koch: Il n’est pas possible de jouer la vie à naître contre la protection de la vie déjà née. On ne peut qu’adhérer de façon conséquente à la vie. Dans une toute autre comparaison, le pape Paul VI avait affirmé, lors de la journée mondiale de la paix en 1977, qu’il est injustifié de considérer la guerre et l’avortement comme deux problèmes complètement différents. On ne peut pas approuver la guerre et s’opposer à l’avortement, ni approuver l’avortement et être contre la guerre.
S’il l’on veut être conséquent, il convient de respecter la vie dans toutes ses phases. La dérive provient du fait que dans la réalité, la vie déjà née est bien mieux protégée que celle qui n’est pas encore née. L’option chrétienne préférentielle pour les pauvres et les faibles prend alors un accent particulier, auprès de ces êtres qui ne sont pas assez protégés.
APIC: Avez-vous de la peine avec le style musclé de la campagne pour l’initiative «Pour la mère et l’enfant»?
K. Koch: Je n’apprécie pas les attaques violentes, qui proviennent des deux camps. Ceux qui soutiennent la solution des délais ne sont en tous cas pas plus tolérants. Surtout lorsqu’ils qualifient chaque personne qui soutient la vie de «fondamentaliste». Et surtout lorsque des femmes affirment: «Nous ne sommes pas des machines à enfanter». Cela dit, peut-être certaines expressions fortes sont-elles nécessaires lors de la campagne pour secouer les consciences.
Dans les discussions, j’apprécie qu’on appelle les choses par leur nom. Et je ne le tairai jamais: un avortement est toujours un homicide de la vie non encore née. Il serait cependant difficile de parler «d’assassinat», tant que je ne connais pas les circonstances dans lesquelles se trouve la femme. Le droit opère toujours une différence entre homicide et assassinat. Je pense qu’une telle distinction est à observer dans ce cas aussi.
APIC: La controverse n’est-elle pas ravivée par le fait que des femmes ressentent une criminalisation dans l’acte d’avortement?
K. Koch: Bien sûr. Et c’est pourquoi nous autres évêques considérons le droit pénal comme la mesure ultime. Auparavant, il s’agit de tout entreprendre afin d’éviter l’interruption de grossesse. D’un autre côté, je suis persuadé qu’au bout du compte, on ne peut pas renoncer à cette «mesure ultime».
APIC: Un élément important de la discussion réside dans les différences de perception de la vie non encore née. Selon que l’on voie dans l’embryon un amas de cellules ou un être humain, on évaluera différemment le droit à la protection de cette vie .
K. Koch: Il y a différents points de vue sur le début de la vie humaine: lors de la conception, lors de la fécondation, lors de la formation de l’écorce cérébrale, lors de la naissance ou, selon le philosophe australien Singer, un an après la naissance. Dans le domaine de la vie, il faut s’appuyer sur les hypothèses les plus sures. Or, la recherche démontre que l’embryon se développe déjà comme un être humain. Et même si je devais douter qu’il en soit ainsi, je devrais admettre «in dubio pro reo» que la conception est le début de la vie humaine.
APIC: Pour la femme enceinte, une telle pensée n’est-elle pas abstraite? Elle est convaincante au plan rationnel, mais n’aide pas forcément une femme concernée par la question .
K. Koch: Je vous donne raison. Le vécu émotionnel de la femme et les connaissances dans le domaine embryonnaire se recoupent très peu. Mais il ne fait pas chercher à résoudre le problème de façon à ce que le sentiment devienne un critère pour forger la réalité. On en arrive alors à affirmer, comme certains, que l’embryon n’est qu’un amas de cellules.
APIC: Et où situer les hommes? La politique ne devrait-elle pas essayer de les replacer au centre de la question?
K. Koch: Bien sûr. Il est pour moi, en tant qu’évêque, difficile d’exprimer une telle demande lorsqu’il est question d’une grossesse non souhaitée. Mais si la femme est enceinte, c’est une affaire qui concerne deux personnes. Le discours sur les questions de vie sexuelle est difficile, mais la responsabilité commence ici: comment se comporter l’un envers l’autre, afin de ne pas aboutir à une grossesse non désirée.
APIC: Selon votre point de vue, on ne peut pas séparer sans autres la question de l’interruption de grossesse et celle du comportement mutuel entre êtres humains .
K. Koch: Non, en effet. La responsabilité prise lors d’une décision relative à l’interruption de grossesse commence déjà au niveau de la vie sexuelle. L’avortement ne peut en aucun cas être considéré comme une forme de contraception. (apic/wm/job/bb)
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