APIC Interview
«La catholicité ne se définit pas à travers la papauté».
Par Walter Müller, de l’Agence APIC/KIPA
Traduction française: Marianne Laubscher et Marie-Thérèse Chauvet
Bâle, 5 mai 2002 (APIC) «Nous sommes là pour annoncer le message de Jésus- Christ et non celui de Rome et ses exigences» déclare l’évêque récemment élu par les catholiques-chrétiens de Suisse, Fritz-René Müller (62 ans). Son Eglise, estime-t-il, a la tâche spécifique de mettre parfois en demeure sa grande soeur, l’Eglise catholique-romaine. Contrairement à celle-ci, les catholiques-chrétiens ont, selon lui, «une structure reprise de l’Eglise ancienne, épiscopale et synodale» et également des diacres et des prêtres- femmes. «Nous n’avons de loin pas accompli notre tâche», rétorque-t-il à ceux qui voient une fin possible de son Eglise
L’ordination épiscopale de l’évêque Fritz-René Müller aura lieu le jeudi 9 mai à 10 heures en l’église Saints-Pierre-et-Paul à Berne. Cette célébration sera présidée par l’archevêque vieux-catholique d’Utrecht Joris Vercammen. Il sera assisté par les évêques Wiktor Wysoczanski (Pologne) et Joachim Vobbe (Allemagne). Le 17 mai, il sera officiellement installé dans sa nouvelle fonction. Le nouvel évêque revient sur sa trajectoire et sa nomination. Interview
Fritz-René Müller: Mon cheminement professionnel a fait la différence lors de ma nomination, car il était un peu différent de celui de mes collègues. En effet, j’ai été enseignant pendant 16 ans. Pendant cette période, je n’ai assumé aucune charge de paroisse. Et cela jusqu’en 1986, date à laquelle mon prédécesseur est devenu évêque. C’est à ce moment-là que la paroisse de Bâle m’a demandé de venir dans la ville rhénane. J’ai donc repris la paroisse de Bâle à trois-quarts temps, tout en continuant à enseigner un quart de temps les langues – latin, grec, français, anglais et allemand – ainsi que l’histoire au niveau secondaire inférieur. Un certain temps, j’ai également enseigné la théorie musicale et le chant. Cette carrière atypique a particulièrement impressionné les laïcs sur les voix desquels je devais compter pour être élu; ils se sont certainement retrouvés en moi.
APIC: C’est donc avant tout votre expérience de vie qui a joué en votre faveur?
Fritz-René Müller: Oui. En plus je me suis intensément occupé de psychologie. Durant mon activité d’enseignant, j’ai aussi fait de la politique au plan local. J’ai été pendant dix ans président de la Commission scolaire de Möhlin (AG). Là, j’ai appris à diriger du personnel, à gérer des situations difficiles et à présider des séances dans diverses commissions.
APIC: Quels sont les défis principaux qui vous attendent en tant qu’évêque catholique-chrétien de la Suisse?
Fritz-René Müller: Ce qui est primordial, c’est que le nouvel évêque soit un catholique-chrétien convaincu et je le suis depuis ma jeunesse à Möhlin. Les catholiques-chrétiens représentaient alors la majorité de la population de ce grand village; les catholiques-romains étaient la deuxième force. Il n’y avait pratiquement pas de protestants. J’ai par contre très vite compris que nous étions partout ailleurs en minorité, que nous étions de manière générale une Eglise minoritaire. Le nombre de membres va en diminuant, non pas parce que les gens sortent de l’Eglise, mais plutôt à cause de la structure démographique défavorable: il y a en partie le vieillissement de la population mais aussi la situation de la diaspora. Cela arrive lorsque quelqu’un quitte son lieu d’origine catholique- chrétien, par exemple le Fricktal, pour s’installer ailleurs, soit dans l’Emmenthal ou dans le Haut-Valais. De là, il devrait se rendre à Berne pour participer à une messe. Il est cependant probable qu’une telle personne préférera ne pas participer du tout à une messe. Ou alors, il rejoindra l’Eglise catholique-romaine ou l’Eglise réformée. C’est de cette manière que nous avons perdu beaucoup de monde ces dernières années. En outre, nous avons moins de baptêmes que d’enterrements – c’est pour cela aussi que le nombre diminue. En devenant de plus en plus petit de cette manière, la crainte pourrait nous gagner. J’estime dès lors qu’il est important que l’évêque sache donner un sentiment de sécurité et aussi transmettre la conviction que notre Eglise a une mission à remplir. En plus, l’importance numérique d’une Eglise joue un rôle mineur. Nous avons régulièrement des réformés ou des catholiques-romains qui viennent nous rejoindre. Ces personnes se disent: «il y a ici une autre Eglise nationale, plus petite où l’on se connaît et où l’on a plus de facilité à collaborer». Notre force réside dans la minorité. C’est pour cette raison que j’ai déclaré à la fin de la session d’élection du Synode national, le slogan «Small is beautiful». Il ne s’agit pas de jeter de la poudre aux yeux des fidèles, mais je suis convaincu que la mission de l’Eglise catholique- chrétienne est de jouer un rôle important entre les deux grandes Eglises nationales.
APIC: La petite taille entraîne donc un meilleur sentiment communautaire?
Fritz-René Müller: effectivement, il y a des personnes qui entrent dans notre Eglise pour cela. Elles aspirent à un tel sentiment communautaire.
APIC: Quel est le nombre de ces personnes?
Fritz-René Müller: A Bâle nous enregistrions certaines années plus d’entrées que de sorties de l’Eglise. Et cela pendant la période où les médias se lamentaient sur l’importante défection des fidèles de leurs Eglises. Effectivement, l’Eglise réformée et l’Eglise catholique-romaine ont dû surmonter des saignées importantes, nous pas.
APIC: Comment les Eglises nationales peuvent-elles faire face à la désacralisation de la société?
Fritz-René Müller: Dans ce domaine, les Eglises de Suisse devraient travailler ensemble. Il s’agit d’établir une liste de priorités des choses qui nous paraissent importantes. Quel est l’enjeu pour les Eglises? Quelle est leur mission? Que convient-il de faire pour que les gens ne s’éloignent pas – non seulement extérieurement, mais aussi intérieurement. Là il y aurait beaucoup de points communs à trouver et à inscrire sur la liste des priorités. Il faudrait probablement beaucoup plus travailler et apparaître plus souvent ensemble dans les années à venir et attirer l’attention sur l’essentiel. Concrètement cela signifierait: l’Eglise catholique romaine devrait enseigner qu’il est plus opportun de suivre les Evangiles, la Bonne Nouvelle, les paroles de Jésus-Christ, au lieu de donner la priorité aux revendications de Rome, impressions que donnent les leçons de morale de la curie.
APIC: Par exemple.
Fritz-René Müller: Rome attribue une importance capitale au célibat. Il n’est pourtant cité nulle part dans la Bible que les prêtres ne pouvaient se marier. Pourquoi alors imposer le célibat depuis environ 700 ans, bien qu’il n’en a été jamais question avant? Pourquoi l’Eglise catholique- romaine n’arrive pas à régler définitivement cette question qui affecte profondément tant de personnes alors que tant de paroisses de l’Eglise catholique-romaine n’ont même pas de prêtre? Et que des responsables laïcs de paroisse comme, par exemple, Martin Bühler à Winterthour, actif depuis des années dans sa paroisse catholique-romaine, a décidé de devenir maintenant catholique-chrétien. Il ne supportait plus de n’avoir pas le droit de célébrer l’Eucharistie parce qu’il était marié.
La question du célibat représente certainement pour beaucoup d’évêques catholiques- romains un problème difficile. Alors pourquoi n’arrivent-ils pas, sous la pression venant de la base, à rompre ce mur?
APIC: La relation avec les femmes constitue pour vous un point semblable?
Fritz-René Müller: Cela se range pratiquement dans le même tiroir.
APIC: Comment voyez-vous la relation oecuménique avec l’Eglise réformée?
Fritz-René Müller: Je n’ai jamais eu de problème de collaboration avec les protestants, malgré les plus grandes différences entre eux et nous, que celles avec l’Eglise catholique-romaine. Mais il n’y a pas d’esprit de concurrence. J’ai toujours eu à faire à des réformés qui pensaient que ce que j’avais à offrir aux services religieux, en tant que catholique- chrétien, les enrichissaient. Ainsi nous célébrions régulièrement des services religieux avec la paroisse réformée «Peterskirche» de Bâle, même avec célébration de la communion (sainte cène). Cela signifie que si la célébration a lieu chez nous, nous la célébrons avec l’eucharistie, si elle a lieu chez eux, le pasteur réformé célèbre la cène. Dans les deux cas les membres des deux paroisses y participent.
APIC: Est-ce que l’on célèbre ensemble?
Fritz-René Müller: Non. Nous pensons que la concélébration des prêtres catholiques-chrétiens et des pasteurs protestants n’est pas nécessaire. On exprime de cette façon que la pratique de l’autre peut être reconnue comme une forme de célébration possible.
APIC: Et quelle est votre relation avec l’Eglise catholique-romaine?
Fritz-René Müller: On ne peut malheureusement pas s’y prendre aussi simplement avec les catholiques-romains. Au plan humain, je n’ai pas plus de problèmes avec les catholiques-romains qu’avec les autres. Pour l’exprimer selon Franz Hohler «Ils sont tous si gentils!». Mais parfois ils sont si gentils que l’on n’ose pas mettre les problèmes réellement sur la table, notamment en ce qui concerne les faits douloureux qui nous ont poussés, en tant qu’Eglise, à entreprendre un chemin séparé et qui continuent à nous séparer. Là, cela ne fonctionne parfois vraiment pas. Lors de mes débuts à Bâle, un prêtre catholique-romain m’a demandé si j’étais prêt à célébrer avec lui à l’autel dans le cadre de la semaine de l’unité. J’ai évidemment accepté. Ce soir-là, à mon arrivée, il m’a dit: «tu vois, je pense que c’est quand même mieux, que tu restes assis sur le côté». Lors de cette célébration, je prononçais l’homélie, j’en ai profité pour commenter immédiatement l’événement. Dès cet instant, la collaboration dans les célébrations religieuses a été terminée …
A Bâle, j’ai toujours fixé mes marques et certains s’en souviennent certainement en souriant! Mais en tant que catholique-chrétien, j’ose espérer de la part des catholiques-romains qu’ils me prennent au sérieux. A l’occasion des 200 ans d’existence de l’Eglise catholique-romaine à Bâle, un livre a paru sur le catholicisme à Bâle et sur son histoire. Il passe totalement sous silence l’existence centenaire de l’Eglise catholique- chrétienne dans le canton urbain, alors que nous sommes reconnus officiellement depuis 1923 dans le canton et que l’Eglise romaine n’est reconnue que depuis 1972 seulement.
Ces personnes ne se rendent pas compte de l’impression qu’elles me donnent en ne prenant pas au sérieux l’Eglise catholique-chrétienne! Si on parle à Bâle, dans le cadre du dialogue oecuménique de «l’Eglise catholique», je demande systématiquement: «Vous parlez de laquelle?»
APIC: Sur la page du site de l’Eglise catholique-chrétienne de Bâle figure le slogan «catholique sans Rome». Qu’entendez-vous par-là?
Fritz-René Müller: Il y a différentes Eglises catholiques qui sont indépendantes de Rome: les orthodoxes, les anglicans et nous, les vieux- catholiques. La catholicité se définit par la structure épisco-synodale et non par la papauté de Rome. Notre préoccupation consiste à perpétrer la tradition de l’Eglise ancienne. C’est évident que Rome le fait aussi; mais avec de nombreux ajouts que nous devons refuser, parce qu’ils sont contraires à la compréhension de l’Eglise catholique ancienne. Pour l’exprimer de manière exagérée, on devrait dire: en 1870, une nouvelle Eglise a vu le jour, celle de Rome.
APIC: Quelle fonction a l’Eglise catholique-chrétienne dans la société actuelle?
Fritz-René Müller: Contribuer la même chose que les autres Eglises: annoncer la Bonne Nouvelle. Elle l’annonce comme Eglise, qui se situe dans une tradition catholique libérale indépendante de Rome. En outre, notre Eglise a la mission particulière d’être le signal d’une Eglise qui est devenue nécessaire au XIXe siècle, une fonction qui, aujourd’hui encore, est nécessaire pour notre grande soeur, l’Eglise catholique-romaine. Contrairement à elle, nous avons des femmes diacres et prêtres. C’est un appel à de nombreux catholiques-romains qui ont le même souhait. Ceci est également valable en ce qui concerne le célibat. Si les principes de l’ancienne Eglise et la structure épisco-synodale pouvaient être respectées un jour par Rome, le temps serait alors venu de dire que l’existence de l’Eglise catholique-chrétienne n’est plus nécessaire. Il faudrait alors également résoudre le problème de «l’infaillibilité et de l’épiscopat universel» du pape.
APIC: L’Eglise catholique-chrétienne de la Suisse compte environ 14’000 membres. L’avenir de votre Eglise vous semble-t-il compromis par la diminution constante de vos effectifs?
Fritz-René Müller: Non. La diminution s’est ralentie et nous avons aussi suffisamment de moyens financiers. Nous ne disparaîtrons jamais par manque de moyens financiers. Pour ce qui est des prêtres, la situation n’est pas alarmante. La fréquentation des services religieux dépasse la moyenne. Nous disposons de personnes actives, motivées, qui développent des initiatives et qui sont orientées vers la spiritualité. Souvent, il s’agit de personnes jeunes, donc porteuses d’espoir. Dans ce domaine, je n’ai aucune crainte. Notre Eglise a une mission à remplir. C’est un appel pour nous ! D’autres Eglises doivent nous voir à travers notre mission. Je suis convaincu que nous sommes loin d’avoir fini de servir. Je dois sans doute décevoir tous ceux qui attendent l’annonce de notre liquidation. Je souhaite être un évêque qui consolide et cimente cette confiance auprès des membres de l’Eglise et qui rend attrayante l’Eglise catholique-chrétienne pour des membres d’autres Eglises. Nous sommes réellement une alternative. (apic/ml/mtch/pr)
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