Rencontre avec le Père Follmann, directeur du centre de Sciences humaines à UNISINOS

APIC Interview

Elections présidentielles d’octobre: l’Eglise brésilienne au tournant

Jacques Berset, agence APIC

Sao Leopoldo, 18 juin 2002 (APIC) Ancienne bête noire de la droite et des milieux conservateurs de l’Eglise, le charismatique Luiz Inacio Lula da Silva caracole en tête des sondages. Le chef historique du Parti des Travailleurs (PT) va-t-il remporter les élections présidentielle d’octobre prochain ? Malmenée par la progression des sectes et des Eglises néo- pentecôtistes, l’Eglise catholique vit mal l’érosion de son influence et cherche des recettes pour endiguer un recul de près de 12% en dix ans. Interview.

Directeur du Centre de Sciences humaines de l’Université UNISINOS, le Père José Ivo Follmann est un spécialiste de la sociologie de la religion. Il enseigne à UNISINOS, l’Universidade do Vale do Rio dos Sinos, fondée il y a 33 ans par les jésuites à Sao Leopoldo, dans l’Etat de Rio Grande do Sul.

Dans cette Université du sud du Brésil, qui propose sa tradition humaniste à 32’000 étudiants, le Centre des Sciences humaines accueille 5’200 étudiants: sociologues, historiens, philosophes, historiens, pédagogues, assistants sociaux. Observateur attentif de l’évolution politique et ecclésiale du Brésil, le Père Follmann a obtenu son doctorat à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve, en Belgique. Sa thèse portait sur « L’identité des catholiques dans le Parti des Travailleurs (PT) ».

APIC: Le chef historique du PT, Lula, est en tête des sondages.

Père Follmann: Comme toujours aux élections présidentielles, c’est la troisième fois que le leader du Parti des Travailleurs (PT) mène dans les sondages depuis qu’il s’est présenté pour la première fois en 1989. Mais ce sera difficile, car la majorité de la société brésilienne est encore trop craintive par rapport à la gauche. Avec 40% d’intentions de vote, il ne peut pas passer. Toute la droite est contre lui, et finira finalement par se ranger derrière José Serra, ancien ministre de la Santé et dauphin du président sortant Fernando Henrique Cardoso, du Parti de la social- démocratie brésilienne (PSDB).

APIC: Lula et le PT ne représentent pourtant plus une « menace mortelle » pour le patronat brésilien.

Père Follmann: Je crois qu’on assiste à une évolution intéressante, plus pragmatique. Le PT ne fait plus aussi peur et il a gagné en expérience. Face à la misère et à la pauvreté, qui sont le lot de la majorité des Brésiliens, j’espère que Lula gagnera, car c’est une espérance non seulement pour le Brésil, mais pour le monde. Il n’y a pas de fatalité face aux ravages de la mondialisation néolibérale. On doit saluer dans ce contexte la mobilisation de la société civile et des mouvements populaires illustrée par le Forum Social Mondial (FSM) qui a attiré la foule à Porto Alegre.

Cette année de nombreux chrétiens, dont douze évêques catholiques, et des représentants d’autres religions ont fait le déplacement: musulmans, juifs, bouddhistes, adeptes des religions africaines et indiennes, kardécistes spiritistes (disciples du Français Allan Kardec), etc.

L’expérience du gouvernement du PT dans l’Etat de Rio Grande do Sul, et dans la ville de Porto Alegre – notamment avec le « budget participatif », qui fait progresser la démocratie dans tous les secteurs – montre que l’on peut gouverner le Brésil différemment. On est loin de la tradition du « coronélisme » du Nordeste, ce contrôle quasi absolu du pouvoir par un « colonel » ou une famille, comme c’est le cas du clan Sarney dans l’Etat du Maranhao. Le sérieux de l’expérience démocratique du Rio Grande do Sul est d’un grand secours pour Lula. Cependant, malgré ces aspects positifs, je ne me fais pas trop d’illusions sur une victoire électorale du leader « pétiste ».

APIC: Il semble en effet que la sympathie des milieux d’Eglise pour le « Lech Walesa brésilien », l’ancien leader de la grève des métallos de l’ABC à Sao Paulo, s’effrite.

Père Follmann: La sympathie de l’Eglise pour Lula subsiste dans divers secteurs engagés socialement. Mais on note un certain recul, car beaucoup auraient aimé que l’on change de candidat, et que l’on choisisse quelqu’un qui puisse une fois gagner et dépasser les 30 %. De toute façon, le PT n’a jamais été le parti de l’Eglise. L’institution a toujours été dans sa majorité de droite, ou centriste. A la base, 3 à 4% seulement des chrétiens sont des militants de gauche.

APIC: De l’extérieur, l’image de l’Eglise brésilienne, à travers les documents de la Conférence épiscopale (CNBB), est celle d’une institution progressiste. Y aurait-il un décalage avec la base ?

Père Follmann: Le décalage entre l’image et la réalité a toujours existé. J’ai fait une recherche à ce sujet en 1985, toujours valable à l’heure actuelle. On peut diviser les tendances idéologiques dans l’Eglise brésilienne en quatre grands groupes: un petit groupe à droite, un petit groupe à gauche et deux grands groupes au centre gauche et au centre droit. La tendance dominante aujourd’hui est au centre droit, le centre gauche était majoritaire dans les années 70-80. Au cours des années 80, on a pu voir une dérive vers le centre droit.

APIC: Qu’est-ce qui explique cette dérive vers la droite ?

Père Follmann: Deux grands facteurs ont contribué à cette évolution: le premier, c’est que les militants catholiques engagés dans des partis de gauche ont mis toute leur énergie dans la politique et pris de la distance par rapport à l’institution ecclésiale. L’institution a considéré cela comme une trahison. Il faut aussi tenir compte des interventions venues de Rome reprochant à l’Eglise brésilienne de perdre des fidèles en raison de son engagement politique.

Dans les années 80, Rome a condamné la théologie de la libération, freinant l’engagement social de l’Eglise. La politique de nomination d’évêques plus conservateurs, qui continue, a également joué un rôle. La volonté de la Congrégation des évêques à Rome a été de casser la tendance plutôt progressiste de l’Eglise brésilienne. C’est une grande responsabilité historique face aux défis de la pauvreté, mais je ne sais pas qui va payer cette responsabilité.

Un autre élément à prendre en compte est l’engagement politique des fidèles évangéliques: néo-pentecôtistes, membres des Assemblées de Dieu, de l’Eglise universelle du Royaume de Dieu de l »’évêque » Edir Macedo. Alors que l’Eglise catholique s’est retirée peu à peu de la sphère politique, les évangéliques faisaient le contraire. Au départ, en effet, ils ont dissuadé leurs ouailles de se mêler de politique, des « affaires du monde ». Maintenant ils s’engagent et soutiennent plutôt les positions de la droite. Une partie de l’Eglise catholique se préoccupe désormais d’utiliser la politique pour revenir à des propositions semblables celles de la Ligue électorale catholique dans les années 30-40. A cette époque l’Eglise cherchait à faire élire de bons catholiques pour défendre les intérêts de l’institution. Je considère que c’est une régression.

APIC: En quoi ce retour est-il une régression ?

Père Follmann: A l’heure actuelle, de nombreux évêques catholiques veulent retourner à cette pratique de faire élire des individus identifiés comme chrétiens plutôt que de défendre un programme. C’est un recul très regrettable. La période dans l’histoire du Brésil où un groupe s’est engagé institutionnellement à gauche – l’Action populaire, au début des années 60 – a été très brève.

Il fut un temps où l’Eglise appuyait des personnalités mais n’attendait rien en retour pour l’institution, mais maintenant, à cause de la rivalité causée par l’engagement des évangéliques on retourne à des pratiques anciennes. Les évangéliques disposent même depuis les élections de 1998 d’une bancada évangélique regroupant une cinquantaine de députés de 13 Eglises différentes au Parlement fédéral à Brasilia, dont 17 ou 18 disciples d’Edir Macedo.

Maintenant, toute une génération d’évêques engagés arrivent ou sont arrivés à la retraite – le cardinal Paulo Evaristo Arns, José Maria Pires, Pedro Casaldaliga, etc. On les remplace par des prélats plutôt conservateurs ou charismatiques et l’on note une raréfaction des voix prophétiques. L’Eglise continue toujours de produire d’excellents documents et de publier des principes d’orientation forts, mais je crois qu’elle a eu peur de perdre des fidèles. Le recul dans la pratique religieuse effraie l’institution.

APIC: La progression des sectes et des Eglises évangéliques font peur à l’Eglise catholique.

Père Follmann: Face au relatif succès de la bancada évangélica, qui dispose d’un groupe de députés influents – le cinquième en nombre de la chambre des députés – l’Eglise catholique se met à rêver à l’ancienne Ligue électorale catholique. En effet, l’Eglise catholique n’est plus la seule à être consultée. En 10 ans, les Eglises protestantes ont en effet progressé de plus de 70%, pour représenter aujourd’hui 26 millions de fidèles, soit quelque 15% de la population brésilienne. Plus des deux tiers sont des néo-pentecôtistes. Ils comptent désormais sur l’échiquier politique.

Parmi ces nouvelles communautés religieuses, l’Eglise universelle du Royaume de Dieu de l »’évêque » Edir Macedo, aux tendances syncrétistes (elle emprunte des éléments aussi bien aux religions afro-brésiliennes qu’aux catholiques) est celle qui effraie le plus les catholiques. Il s’agit d’une entreprise puissante, qui se répand partout en utilisant tous les moyens offerts par la société néolibérale.

APIC: Pourrait-on dire que cette floraison d’Eglises libres et de sectes est le fruit d’une politique néolibérale?

Père Follmann: Les néo-pentecôtistes doivent être distingués des Eglises protestantes historiques, issues de l’immigration du XIXème siècle, et des Eglises introduites un peu plus tard par les missionnaires nord-américains baptistes, presbytériens, méthodistes ou épiscopaliens. Ces Eglises sont plus oecuméniques et plus proches des catholiques que les néo-pentecôtistes. Ces derniers savent utiliser les mêmes mécanismes de vente que la société marchande, la logique entrepreneuriale, la mise en avant de la réussite matérielle. Ils n’ont pas de réticences face à l’argent, qu’ils sollicitent abondamment auprès de leurs fidèles.

L’Eglise universelle du Royaume de Dieu en est le meilleur exemple. Elle se comporte tout à fait dans la logique du marché de la société actuelle. Elle a du succès. Conséquence de la démobilisation populaire, du tout marché et de la compétition avec les autres Eglises et sectes, l’Eglise catholique s’affaiblit face à l’entreprise d’Edir Macedo et consorts. Son Eglise, qui regroupe déjà plusieurs millions de fidèles, est bien plus adéquate par rapport au système dominant.

Edir Macedo sait utiliser aussi les médias modernes, et sa télévision Rede Record – la troisième audience du pays – est en concurrence directe avec Rede Globo, le puissant empire de Roberto Marinho. Globo a décidé de combattre la télévision et l’Eglise de Macedo pour des raisons de marché. C’est dans ce contexte qu’elle emploie sous contrat le Père Marcelo Rossi, la popstar du renouveau charismatique brésilien qui réunit des centaines de milliers de personnes dans les stades. Cette vedette dominicale a déjà vendu des millions de CD.

APIC: Le curé chanteur Marcelo Rossi est donc l’un des antidotes contre Edir Macedo.

Père Follmann: Des évêques appuient les curés chanteurs, le Père Rossi ayant inspiré de nombreux imitateurs. Ils estiment que c’est un moyen de freiner l’hémorragie des fidèles qui s’en vont vers les sectes. Mais la théologie de Marcelo Rossi est très faible, il joue sur les émotions et l’affectif quand il parle des problèmes sociaux. Il ne mobilise pas les gens pour transformer la société, il réunit des masses qui se dispersent et rentrent chez eux à la fin du show. (apic/be)

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